Seine-Saint-Denis (93)

Becomtech : démocratiser l’accès aux métiers du digital pour les filles

Publié le 03/05/2022 - mis à jour le 03/05/2022 à 10H01
Développeuse, digital, numérique
deagreez/AdobeStock

Depuis cinq ans, l’association Becomtech promeut un meilleur accès des filles aux métiers du digital. Stéréotypes, représentations limitantes, initiation au numérique et au digital, les missions de l’association sont nombreuses. À l’occasion de la semaine de l’égalité, Becomtech a pu se rendre dans le lycée Maurice Utrillo de Stains (93) et initié plusieurs classes – de filles – au digital.

Dans cette salle de classe du lycée Maurice Utrillo de Stains (93), les binômes se sont constitués et sont installés devant leur écran d’ordinateur. Le murmure léger est interrompu par la prise de parole d’Elisabeth Le Garrec. Cette dernière est coordinatrice territoriale de Becomtech, une association fondée il y a cinq ans pour favoriser l’accès des métiers du digital aux filles. « Qui a un problème de session ? Qui n’a pas encore réussi à se connecter ? », demande-t-elle aux adolescentes en arpentant la salle, avant de détailler le programme de la session. « On échange un peu et après on va commencer à coder ».

À coder ? En effet, l’objet de cet atelier est de familiariser les collégiennes au numérique, d’aborder le langage du code et de favoriser la mixité dans des univers professionnels encore très masculins. Un besoin urgent quand les chiffres parlent d’eux-mêmes : les femmes ne représentent encore que 23 % des effectifs du numérique et les start-ups fondées par des femmes n’ont levé « que » 2 % des investissements depuis 2008 (selon les chiffres du baromètre du collectif SISTA qui vise à réduire les inégalités entre entrepreneurs hommes et femmes). « Concernant les jeux vidéo, les joueuses forment la moitié des joueurs, mais on a beaucoup de mal à attirer les femmes dans cette filière », explique par exemple Elisabeth Le Garrec.

C’est de ce constat que sont parties les fondatrices de Becomtech : des freins mentaux existaient donc, puissamment ancrés dans notre société. Face à cette inégalité d’accès, Becomtech propose donc des opérations de sensibilisation, des ateliers comme aujourd’hui, et le programme « Jump in Tech », qui forme les filles à la programmation informatique et à la communication digitale durant quatre semaines intensives l’été.

S’adresser directement aux premières concernées en leur permettant une initiation au numérique, c’est œuvrer en faveur de plus d’égalité, « les aider à prendre confiance sur le sujet et de monter en compétences », détaille Elisabeth Le Garrec.

Agir pour l’égalité

C’est d’ailleurs ce moteur qui a motivé Jean-Sébastien Lassus, le CPE de l’établissement, à faire venir Becomtech à l’occasion de la semaine de l’égalité. « Trop de stéréotypes perdurent, il est temps de les déconstruire. Concernant le digital et le numérique, les filles ont tendance à s’autocensurer par rapport aux garçons qui sont plus à l’aise avec ces sujets. Et même si on voit une belle évolution, il est important de leur faire découvrir ces secteurs encore très masculins. Mais les retours sont positifs », éclaire-t-il.

L’association souhaite donner davantage confiance aux filles. Cela se traduit non seulement dans le domaine pur du numérique, mais aussi de manière plus globale en faisant des participantes au programme Jump in Tech de véritables ambassadrices. Aujourd’hui, ce sont d’ailleurs quatre jeunes filles entre 14 et 17 ans qui présentent et animent l’atelier.

« Quelle est la différence entre internet et le web ? », demande Lina, 14 ans. Réponse : « internet, c’est un réseau d’informations le plus important du monde. Le web, c’est le service le plus important du réseau. Les serveurs peuvent être Google, Safari, etc. ».

Puis elles rentrent encore un peu plus dans le vif du sujet en partageant le vocabulaire des codeurs. « Le html, c’est la structure, le squelette », lance Absa, 15 ans, en seconde. Head, body, feet, autant de nouveaux mots pour les élèves qui découvrent le langage d’un autre monde, qu’elles côtoient pourtant tous les jours en surfant sur leurs écrans.

Petit à petit, les thèmes de la page que les binômes vont créer apparaissent : boxe thai, personnages animés comme Naruto Shippundu, pages dédiées aux voitures préférées ou à la cuisine du monde… On voit aussi surgir des thèmes d’actualité comme la culture du viol. Pour Kadidiatou et Soussaba, en seconde, « c’est un sujet trop flagrant, trop banalisé. Il faut en parler » !

« On a un peu vu ces notions de code en cours, mais le faire en vrai, c’est mieux. J’étais un peu perdue, mais avec la présence des ambassadrices, c’est plus simple », confie Imène.

Sur la page de cette autre élève, on lit le texte apparaître au fur et à mesure. Elle se prend au jeu, produit de son époque et familière, sans doute, de comptes Instagram ou Tiktok investis par les influenceuses. « Coucou guys, voici un tout nouveau site pour tous les intéressés du care et du make-up », rédige-t-elle.

Henda, 16 ans, en première, ambassadrice, passe voir les élèves. C’est la première fois qu’elle anime un atelier ; elle est un peu stressée. « Faire du code, c’est créer ce que tu veux, le faire soi-même. Ça t’apprend. En général, on ne sait pas comment sont créés les sites ».

Infal, elle, s’est prise de passion pour le code. « Un été, je n’avais rien à faire. J’ai suivi le programme Jump in Tech. Je ne sais pas si je vais en faire mon métier, mais j’en suis fière ! Être ambassadrice permet d’apprendre aux autres filles, cela me fait plaisir ».

Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si Becomtech travaille en pédagogie active. « Mettre des filles qui ont suivi le programme comme ambassadrices, cela permet d’inspirer d’autres filles. C’est très important qu’elles s’adressent à elles en peer to peer – car moi je suis là avec ma posture d’adulte- et ça marche très bien », analyse Elisabeth le Garrec.

L’initiation se clôt. Elle distribue les flyers pour le programme Jump in Tech. Un autre groupe arrive déjà : il faut accueillir de nouveaux binômes.

Ouvrir le champ des possibles des parcours scolaires et professionnels

La vice-proviseure, Alexandra de Montaigne, est ravie de la venue, depuis trois ans maintenant, de l’association Becomtech. « Leur discussion avec les élèves permet de présenter les chiffres de la filière, de susciter une réflexion, une pratique. Cela est facilité par l’âge des intervenantes », explique-t-elle. Convaincue par le propos, elle est cependant plus nuancée sur la tenue des ateliers en non-mixité. « Les garçons ne comprennent pas pourquoi ils ne bénéficient pas des mêmes ateliers, car ils se voient dans une relation d’égalité avec les filles. Alors peut-être devraient-ils être inclus dans le parcours. Et si la mixité ne favorise pas les prises de parole des filles, alors il faut travailler la capacité des filles à s’adresser aux garçons ou à s’exprimer en leur présence. C’est ensemble, en société, que l’on peut faire évoluer les mentalités, les pratiques et les représentations ». Elisabeth Le Garrec comprend ces interrogations – pas évident de présenter un tel projet à son proviseur – mais elle est absolument convaincue que rester entre filles a de nombreux avantages. En particulier, de prendre la parole sans peur du jugement. Une étude d’impact réalisée en 2020 après 3 ans d’existence prouve d’ailleurs ces bienfaits de manière concrète et chiffrée. D’après cette étude, presque 9 000 personnes ont été impactées ; plus de 2 500 heures d’initiation au numérique ont été délivrées. Les cinq impacts mesurés sont : le développement des compétences numériques ; la capacité à s’exprimer en public et à porter des messages ; l’élargissement des perspectives d’orientation, notamment dans le numérique ; le changement des représentations sur le numérique et la place des femmes dans le secteur ; la constitution d’un collectif solidaire. « Ces résultats peuvent aussi constituer des arguments scientifiques auprès des décisionnaires », éclaire-t-elle.

L’efficacité des ateliers, des initiations et du programme Jump in Tech porte ses différents fruits, puisque 93 % des filles ayant suivi le programme Jump in Tech se sentent plus compétentes pour réaliser un projet numérique seule ou à plusieurs et que 100 % des participantes se sentent plus compétentes pour coder.

Alexandra de Montaigne estime que les ateliers de Becomtech constituent « une porte d’entrée car le secteur est porteur, tant au niveau de la valeur ajoutée que des rémunérations ».

D’ailleurs, elle remarque chez les élèves une appétence particulière pour l’entrepreneuriat, afin d’être « son propre patron », même si, du côté des filles, les choix se portent encore majoritairement « vers les métiers du soin, le droit, le social, l’enfance, la puériculture, les études de santé… ». Elisabeth Le Garrec apprécie le rôle que joue Becomtech dans le façonnage des élèves de leur futur professionnel. « On leur explique que 85 % des métiers de 2030 n’existent pas encore. Pas dans une approche anxiogène, mais pour leur faire comprendre que les métiers du digital sont porteurs, et que même si elles choisissent des orientations plus classiques, leurs métiers sont déjà impactés par le numérique, que ce soit le commerce, la comptabilité ou le médical », rappelle la coordinatrice territoriale.

Ce mardi matin, aucune participante pour le moment n’envisage de se professionnaliser, mais parmi les ambassadrices, plusieurs ont trouvé leur voie, comme Absa. À l’instar de 70 % des adolescentes passées par le programme Jump in Tech, elle envisage un métier dans le digital. En s’adressant aux élèves, l’adolescente lance : « N’ayez pas peur de tester de nouvelles choses. Je ne connaissais rien à l’informatique et je suis ressortie très intéressée de Jump in Tech. Et maintenant je sais que je veux aller vers l’informatique comme métier » !

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