Relaxe d’Éric Zemmour : une motivation choquante et dangereuse

Publié le 18/05/2022 - mis à jour le 23/05/2022 à 17H19

La cour d’appel de Paris a confirmé, le 12 mai dernier, la relaxe d’Éric Zemmour. Le polémiste et candidat malheureux de la dernière présidentielle était poursuivi pour contestation de crimes contre l’humanité pour avoir affirmé sur le plateau de CNEWS en 2019 que Philippe Pétain avait « sauvé » les juifs français durant la seconde guerre mondiale. Marc et Julien Bensimhon, avocats au Barreau de Paris, dénoncent la motivation « dangereuse » qui fonde la confirmation du jugement de première instance. 

Relaxe d'Éric Zemmour : une motivation choquante et dangereuse
Photo : AdobeStock/LaurenceSoulez

Éric Zemmour a déclaré en 2019 sur un plateau de la chaîne de télévision CNEWS que Philippe Pétain a sauvé les juifs français, laissant expressément entendre que les juifs de nationalité française présents sur le territoire français pendant la seconde guerre mondiale auraient, grâce à des actions entreprises par Philippe Pétain, échappé à l’extermination mise en place par le régime nazi.

Selon ses propos, aucun juif de nationalité française n’aurait été déporté ni exterminé par les nazis ou leurs complices, Pétain les ayant sauvés.

De nombreux juifs français déportés et exterminés

Notre confrère Pierre Masse, juif de nationalité française, avocat au Barreau de Paris, sénateur, ancien secrétaire d’État, arrêté par la police française le 21 août 1941 (le même jour que nos confrères Jean Weill, Théodore Valensi, Maurice Azoulay, Albert Ulmo, Gaston Cremieux et Edmond Bloch, tous juifs de nationalité française), déporté à Auschwitz par le convoi n°39 du 30 septembre 1941,  où il est mort, a dû se retourner dans la tombe que les nazis et leurs complices ne lui ont pas permis d’avoir.

Pierre Masse, et les autres juifs de nationalité française qui ont été déportés et exterminés, n’ont bien évidemment pas été sauvés par Philippe Pétain, lequel a pris avec le régime de Vichy une part active dans la déportation des juifs présents en France, qu’ils soient français, étrangers ou apatrides.

Ce fait historique est de notoriété publique, a minima depuis la publication en 1973 des travaux de l’historien américain Robert Paxton quant au rôle du gouvernement de Pétain dans la Shoah.

De nombreuses associations luttant contre le racisme et l’antisémitisme se sont donc légitimement offusquées de cette falsification de l’Histoire et ont déposé plainte à l’encontre d’Éric Zemmour sur le fondement de l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 qui réprime la contestation de l’existence de la Shoah.

L’excuse du « brûle-pourpoint » en première instance

Le tribunal correctionnel de Paris par un jugement du 4 février 2021 a confirmé que les propos tenus par Éric Zemmour contenaient bien « la négation de la participation [de Pétain] à la politique d’extermination des juifs menés par le régime nazi ».

 Mais le tribunal l’a relaxé au motif étrange que ces propos auraient été prononcés à « brûle-pourpoint » en réponse à une question qui lui avait été posée par Bernard-Henri Levy lors d’un débat télévisé portant sur la guerre en Syrie.

Le Parquet et les associations parties civiles ont bien évidemment interjeté appel de cette relaxe, considérant que le contexte n’avait pas à être pris en compte, s’agissant de propos assumés par Éric Zemmour et réitérés à de nombreuses reprises, notamment devant le Tribunal.

L’audience devant la cour d’appel de Paris a eu lieu le 20 janvier 2021 et celle-ci a rendu son arrêt le 12 mai 2022 confirmant la relaxe d’Éric Zemmour.

Cet arrêt, choquant et dangereux, nous a glacés d’effroi.

Il n’est pas choquant et dangereux parce qu’il a confirmé la relaxe d’Éric Zemmour, mais parce que sa motivation ouvre selon nous la boîte de pandore des propos négationnistes.

La cour d’appel de Paris motive cette relaxe en indiquant que selon elle les propos tenus par Éric Zemmour ne sont pas constitutifs d’une infraction de contestation de crime contre l’Humanité (visé par l’article 24 bis), car ils n’auraient pas eu pour objet « de contester ou de minorer […] le nombre de victimes de la déportation ou la politique d’extermination dans les camps de concentration ».

 De plus, les propos tenus par Éric Zemmour ne viseraient pas un crime contre l’Humanité, dès lors que Philippe Pétain n’a pas été condamné pour crime contre l’Humanité, mais simplement reconnu coupable d’attentat contre la sûreté intérieure de l’État et d’intelligence avec l’ennemi.

Cette motivation nous choque profondément. D’une part, car elle ne correspond pas à la réalité des propos tenus, ceux-ci minorant clairement le nombre de morts de la Shoah. D’autre part, parce qu’elle semble ajouter une condition supplémentaire aux éléments constitutifs de cette infraction en imposant que celui dont l’action est évoquée ait été personnellement condamné pour crime contre l’Humanité.

Une minoration explicite du nombre de victimes de la Shoah

Tout d’abord, en jugeant que les propos d’Éric Zemmour ne minorent pas le nombre de victimes de la Shoah, la cour d’appel de Paris prend une position totalement erronée.

En effet, Éric Zemmour indique clairement que les juifs de nationalité française ont été sauvés par Philippe Pétain et ne sont donc pas morts exterminés par les nazis.

Cela revient à dire que les milliers de juifs français qui ont été exterminés n’existent pas, ce qui constitue une minoration explicite du nombre de victimes de la Shoah.

La cour d’appel de Paris qui prétend l’inverse s’est manifestement trompée et nous nous interrogeons sérieusement sur les raisons de cette erreur.

D’autre part, elle a commis une deuxième erreur qui risque de s’avérer extrêmement dangereuse pour ceux qui luttent contre la négation de la Shoah.

La cour affirme qu’une contestation de crime contre l’Humanité ne peut pas viser une action entreprise par Philippe Pétain car celui-ci n’a pas été condamné pour crime contre l’Humanité.

Elle semble ainsi chercher à déterminer un crime contre l’Humanité spécifique qui aurait été commis par Philippe Pétain.

Pétain n’a pas été condamné pour crime contre l’humanité, mais Hitler non plus…

Or, elle n’avait pas à le faire car le crime contre l’Humanité, qu’il est reproché à Éric Zemmour de contester, n’est pas un crime contre l’Humanité spécifique commis par Philippe Pétain, mais un crime contre l’Humanité auquel il a participé de manière active, à savoir l’extermination des juifs d’Europe par l’Allemagne nazi.

Ce génocide a été bien évidemment reconnu comme crime contre l’Humanité par de multiples condamnations judiciaires, ce que la cour d’appel de Paris semble ignorer.

La cour qui n’avait pas à rechercher si Philippe Pétain avait été condamné pour crime contre l’Humanité a ainsi ajouté une condition supplémentaire à la répression de l’infraction de contestation de la Shoah.

Cette décision nous semble extrêmement dangereuse car elle donne la permission à tous les faussaires de l’Histoire de contester l’existence de la Shoah en se fondant sur l’action de ceux qui n’ont pas été juridiquement condamnés pour avoir participé à la Shoah.

Nous espérons que la chambre criminelle de la Cour de cassation viendra vite ramener la cour d’appel de Paris à la raison.

A défaut, les héritiers du négationniste Robert Faurisson pourront désormais, sans être inquiétés, dire que « Pétain a sauvé tous les juifs de France », que « Laval a été pendant la seconde guerre mondiale le bienfaiteur des juifs de France », ou même que « Hitler n’a entraîné la mort d’aucun juif quand il était au pouvoir en Allemagne » puisqu’il s’est suicidé dans son blockhaus, et n’a donc jamais été condamné personnellement pour crime contre l’Humanité.

Cela nous inquiète d’autant plus que les derniers survivants de la Shoah sont en train de disparaître et qu’il n’y aura bientôt plus de victime directe de ce génocide pouvant témoigner de sa réalité.

 

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