« Les réseaux sociaux sont nécessaires pour porter l’information au public »
Arrivé à la Cour de cassation en 2012, Guillaume Fradin a été l’artisan d’une nouvelle stratégie de communication prenant en compte les réseaux sociaux. La Cour suprême, qui a rejoint Twitter (désormais X) dès 2013, est présente aujourd’hui sur cinq réseaux. Une condition indispensable pour remplir sa mission de diffusion du savoir juridique. Rencontre.
Actu-Juridique : Depuis quand la Cour de cassation est-elle présente sur les réseaux sociaux ?
Guillaume Fradin : La communication de la Cour de cassation s’adresse évidemment aux juridictions, aux avocats et à la communauté des juristes, mais aussi, en tant que Cour suprême, c’est un rouage essentiel de notre société démocratique, elle s’adresse donc au public le plus large possible. Selon la formule consacrée : « Nul n’est censé ignorer la Loi ». Il faut donc donner aux citoyens les moyens de la comprendre. Le droit concerne tous les domaines de la vie et tranche aussi des questions qui font débat dans l’espace public. Il est important de pouvoir expliquer comment fonctionne la vie familiale, la vie professionnelle, les grandes questions sociétales, la punition des infractions… La Cour a donc assez rapidement perçu les réseaux sociaux comme un levier pour remplir cette mission. L’idée était de faire l’effort de porter l’information au public et non plus seulement de la stocker sur un site internet que la plupart des non-juristes n’ont pas le réflexe d’aller consulter. La Cour de cassation a ainsi investi les réseaux sociaux en 2013 avec la création d’un compte Twitter. Dans un premier temps, l’idée était d’y signaler systématiquement des éléments jurisprudentiels ou éditoriaux publiés sur le site internet de la Cour. Ce compte, présent sur la plateforme désormais rebaptisée « X », regroupe 163 000 abonnés. Il s’agit d’un public très large au sein duquel on compte notamment des journalistes et des leaders d’opinion.
AJ : Quels réseaux la Cour a-t-elle investis ?
Guillaume Fradin : Quelques années plus tard, nous avons souhaité élargir le champ de cette diffusion car chaque réseau social permet de toucher un type de public différent. Facebook, en 2018, était déjà en perte de vitesse mais c’était intéressant d’y être présent. Il y a un phénomène « cliquet » générationnel sur les réseaux sociaux. En général, une personne va se constituer une communauté virtuelle au moment où il sociabilise le plus intensément, c’est-à-dire à l’adolescence puis au début de sa vie d’adulte. Avec le temps, ses cercles amicaux et sociaux se stabilisent. Puis, lorsqu’un nouveau réseau apparaît, il est rare qu’il s’y déporte car il lui sera plus difficile de s’y reconstituer une nouvelle communauté. Les internautes ont donc tendance à rester sur la plateforme de leur génération. Facebook permet aujourd’hui à la Cour de toucher un public de 50 ans et plus, c’est-à-dire la génération qui a vu naître les premiers réseaux sociaux. Nous y avons près de 35 000 abonnés. Plus tardivement, en 2020, nous avons choisi d’ouvrir un compte LinkedIn. Il n’y a encore pas si longtemps, LinkedIn était un réseau utilisé surtout pour mettre en avant son CV. Aujourd’hui, il s’agit d’une vraie plateforme où les gens font circuler des informations en lien avec leur monde professionnel mais aussi où de très nombreux sujets de société sont abordés. Avec 200 000 abonnés, LinkedIn est désormais notre premier réseau social. Nous sommes également présents sur Youtube, qui fait partie de la famille des réseaux sociaux au sens large. Sur cette plateforme, nous diffusons nos colloques, nos audiences de rentrée et d’installation, mais aussi certaines audiences juridictionnelles. Il y a deux ans, nous avons investi Instagram. Ce réseau est davantage basé sur l’image avec une forte dimension esthétique. Il nous permet de toucher un public plus jeune, entre 18 et 30 ans, donc beaucoup d’étudiants. Nous avons un peu plus de 30 000 abonnés, et environ 1 000 nouveaux abonnés chaque mois. C’est encore modeste mais comme c’est un réseau social qui favorise la communication virale, certains de nos contenus sont très repartagés jusqu’à parfois toucher des centaines de milliers de personnes. Le tout dernier réseau que nous avons investi est Bluesky. Avec 3 600 abonnés, c’est une diffusion plus confidentielle, mais qui apporte une réponse à nos utilisateurs qui ont fait le choix de quitter X à la suite des débats qui ont eu lieu autour de cette plateforme. En étant présente sur Bluesky, la Cour de cassation veille à permettre à tous les internautes, quelle que soit leur sensibilité, de continuer à accéder à son information. Les réseaux sociaux répondent aussi à une attente du public de transparence et de pédagogie. Ils permettent à la Cour de partager en direction du plus grand nombre la science juridique qui est un savoir très technique.
AJ : Quels types de contenus sont publiés ?
Guillaume Fradin : Toutes les décisions qui font l’objet d’un communiqué de presse sont signalées sur les réseaux sociaux. Nous en faisons systématiquement pour les décisions d’assemblée plénière, qui est la formation de jugement la plus solennelle. Ce sont les décisions qui ont la plus grande autorité et la plus forte portée doctrinale. Nous en faisons aussi pour les chambres mixtes. Viennent ensuite les décisions de chambre. Le choix de faire un communiqué répond à plusieurs critères. Le premier, qui doit toujours être rempli, est celui de l’intérêt juridique. Viennent ensuite d’autres critères : le fait que la décision porte sur un aspect de la vie quotidienne et pratique des citoyens ou qu’elle fasse l’écho à un débat de société. Dans certaines affaires très médiatiques, les parties disposent d’une forte notoriété. La Cour ne s’interdit pas de communiquer sur ces décisions lorsqu’elles ont un intérêt juridique mais en veillant à les anonymiser. Bien sûr, lorsque l’on communique sur ce type de décisions les internautes et les journalistes savent de qui il s’agit. Mais l’anonymisation permet néanmoins de garantir un droit à l’oubli. Passé le « buzz », on ne peut retrouver la décision qu’au regard du point juridique traité. Nous publions dans les grandes lignes les mêmes contenus sur tous nos réseaux. À la marge, chacun d’entre eux présente ses spécificités. Les live stream de nos colloques ou de nos audiences ne se font que sur X, Facebook, LinkedIn, Youtube. Instagram ne se prête qu’à des contenus courts. Sur LinkedIn nous publions bien sûr des offres d’emploi, mais ce réseau se prête aussi à la diffusion de brèves juridiques plus techniques qui intéressent surtout les juristes.
AJ : Communiquer par le biais des médias ne suffit donc plus ?
Guillaume Fradin : Le journaliste reste un interlocuteur indispensable. Il a le label d’analyste de l’information et son relais est très important. Nous informons prioritairement les journalistes par voie de mail, nous leur transmettons les décisions et des communiqués sur lesquels nous faisons un réel effort de pédagogie. Le réseau social a un avantage : il nous permet pour partie de nous affranchir de la sélection de l’information effectuée par une rédaction, qui a sa logique propre. Les réseaux sociaux apportent aussi de la transparence, la possibilité de rendre compte de la vie de l’institution. Un exemple simple : l’audience solennelle de rentrée de la Cour de cassation a fait l’objet d’une couverture médiatique. Mais la Cour a pu aussi mettre en avant sur les réseaux sociaux des extraits de l’audience qui n’avaient pas été retenus par les journalistes et proposer au public une approche plus immersive de l’événement. Les réseaux nous offrent une grande liberté. Nous publions huit newsletters – une par chambre, une lettre de la Cour et une lettre internationale -, nous avons également lancé trois collections de podcasts : « La Sociale le Mag’ », pour la chambre sociale, « La Voix de la Crim’ », pour la chambre criminelle et depuis peu « Les Rendez-vous Civils », à ce stade pour la première chambre civile. Ces podcasts sont diffusés sur notre site internet, sur Youtube, sur le site de l’association Amicus, radio avec laquelle nous collaborons pour l’enregistrement, et sur les principales plateformes de streaming. Les journalistes ne vont pas publier un article dès que l’un de ces podcasts est diffusé. Les réseaux sociaux nous permettent donc d’en faire nous-mêmes la publicité. La plupart des institutions sont présentes sur les réseaux sociaux, elles ont compris qu’il n’était pas possible d’en faire l’économie. Le ministère de la Justice a encouragé les juridictions à recourir aux réseaux sociaux mais en pratique, il s’agit d’un outil de communication dont l’animation peut être chronophage, car il faut produire des contenus, opérer une veille, modérer les commentaires. Toutes les juridictions ne disposent pas d’un service de communication pouvant se charger de cela.
AJ : Pensez-vous des contenus spécifiques pour Instagram ?
Guillaume Fradin : Sur Instagram, il faut penser en termes d’image et de contenus vidéos. Les reels et les stories qui font état d’un événement et mettent en valeur le quotidien de la Cour intéressent beaucoup. Les gens aiment voir les magistrats en situation. Le public a besoin de savoir comment l’institution fonctionne et d’en connaître les acteurs principaux. Instagram, qui joue beaucoup sur l’esthétique permet de publier des infographies qui parlent à un public jeune, en mettant par exemple en images ce que sont les domaines de compétence des chambres de la Cour. Pour mettre en valeur les décisions elles-mêmes, nous essayons de faire un choix d’image parlant, esthétique, qui appelle l’attention dans un feed, tout en veillant à maintenir une forme de sobriété. Une décision de justice, c’est d’abord un litige entre deux parties. Il ne faut pas donner dans le spectaculaire. Il faut respecter les justiciables, et ne jamais perdre de vue que l’une des parties concernées par une décision sur laquelle nous communiquons n’a pas obtenu gain de cause.
AJ : Quels retours avez-vous sur ces contenus ?
Guillaume Fradin : Nous avons des retours très positifs des avocats, des magistrats, des professeurs, des étudiants… Il est important pour eux de bénéficier en temps réel d’un éclairage sur l’activité jurisprudentielle de la Cour. Nos podcasts sont très écoutés. Les lettres de chambre sont aussi très lues, chacune répondant aux besoins spécifiques de juristes spécialisés. Il s’agit d’un travail d’équipe entre le service de communication et les magistrats. Chaque mot est pesé. Nos communiqués de presse, dont la structure a été pensée en 2013, empruntent aux codes du journalisme – entête, chapeau, blocs focus par notion -. Cela permet aux journalistes, sur cette base, de travailler vite et bien. Il est arrivé que le chapeau d’un communiqué soit repris tel quel dans un reportage à la télévision, ce qui montre que l’objectif de pédagogie est atteint. Il est difficile de connaître le profil des internautes qui nous suivent. Mais sur LinkedIn, où la profession est renseignée, nous constatons que nous sommes suivis par des professionnels qui n’appartiennent pas nécessairement au monde du droit : des DRH, des professeurs de collèges et de lycées, par exemple. Ce n’est pas très étonnant car le droit touche tous les domaines de la vie.
AJ : Quels ont été les plus gros buzz ?
Guillaume Fradin : Un de nos plus gros « buzz » est venu d’un extrait d’audience de présentation de nouveaux magistrats de la Cour sur Instagram. Il a été vu par plus de 600 000 personnes, et a engendré plus de 20 000 commentaires. Ces images, montrent une institution qui suit un rituel qui a du sens, une histoire, mais qui peut surprendre à l’heure de la modernité et créer le débat. Une partie du public est sensible à ce rituel qui traduit ce qu’est la fonction de juger. En robe solennelle, le juge s’efface derrière la fonction, le poids de cette robe c’est le poids de la responsabilité. Un autre contenu qui a très bien fonctionné est un message enregistré par le premier président lors du soixante-quinzième anniversaire de la Convention européenne des droits de l’Homme. Les magistrats de la Cour de cassation ont conscience de l’importance de la communication. Ces magistrats, en rejoignant la Cour suprême, savent qu’ils peuvent être amenés à remplir une mission qui va au-delà de leur cœur de métier. Au-delà de leurs fonctions juridictionnelles, ils s’engagent à faire connaître la jurisprudence de la Cour. Ils ont à cœur de partager le savoir juridique et permettent au service communication de remplir pleinement sa mission de relais.
Référence : AJU018g3