Ministère public : communication institutionnelle ou stratégie médiatique ?

Publié le 17/10/2025 à 9h00

Le réseau GESICA, à l’initiative de sa présidente Florence Six, a organisé le 3 octobre dernier, dans le cadre de son congrès international, un colloque sur le thème : « La justice face au tribunal de l’opinion publique ». Compte-tenu de l’actualité récente et des attaques subies par l’institution judiciaire, nous avons considéré que cette réflexion collective sur la justice face aux médias était susceptible d’intéresser nos lecteurs. Nous remercions les auteurs de nous avoir donné l’autorisation de publier leur texte. Voici la quatrième intervention dans laquelle Éric Mathais, procureur de Bobigny, partage son expérience sur la communication du parquet en direction des médias.

Ministère public : communication institutionnelle ou stratégie médiatique ?
Photo : ©AdobeStock/Aleksei

Je suis persuadé depuis longtemps que l’institution judiciaire devrait mieux et plus communiquer. Car il ne s’agit pas seulement d’agir, mais encore de montrer que l’on agit. La Commission européenne pour l’efficacité de la Justice (CEPEJ) nous y invite dans son Guide sur la communication des tribunaux et les autorités judiciaires de poursuites pénales avec le public et les médias, publié en décembre 2018 :

– « Des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, c’est ce dernier qui reste le moins visible des citoyens, essentiellement parce que c’est celui qui se manifeste le moins dans le débat public ».

– « Nous vivons dans un monde de communication, où les activités des institutions font l’objet d’un débat public nourri et la critique envers elles s’exerce avec moins de retenue et plus d’immédiateté que par le passé. Les parties aux procédures et leurs avocats, parfois des policiers ou d’autres personnes encore, ne se privent pas de commenter publiquement les affaires en cours et les décisions prises ».

– « Aujourd’hui, les juges et les procureurs devraient savoir – et, pour beaucoup d’entre eux, ont bien compris – qu’ils ne peuvent échapper à la médiatisation d’une partie toujours plus large de leurs activités et que les institutions judiciaires, nolens volens, doivent affronter les défis liés à la communication. »

À titre personnel, j’ai pris conscience de l’importance des réseaux sociaux au milieu des années 2010. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

– Instagram : 2 milliards d’utilisateurs mensuels  ;

– LinkedIn : 1 milliard de membres et 33 millions en France ;

– Facebook : 3,7 milliards d’utilisateurs mensuels.

Les réseaux sociaux recèlent une puissance de communication fascinante. Ils sont rapides, directs en ce qu’ils permettent de toucher individuellement des milliers de personnes (La criminologue canadienne Louise Fines parle de « huis clos collectif ») et très simples d’utilisation. Chacun de ces atouts formidables ayant sa face sombre… On y trouve le meilleur, par exemple des témoignages passionnants, très positifs, sur le travail quotidien des juridictions et les magistrats, mais aussi le pire au travers de polémiques d’un niveau affligeant, voire des torrents d’invectives, d’insultes ou de haine…Deux raisons m’ont incité à adopter les réseaux sociaux. D’abord, des échanges avec des communicants et des coachs d’entreprise qui m’ont convaincu sur l’utilité de X et Facebook. Ensuite, l’exemple d’un pionnier en la matière parmi les magistrats, le premier président Xavier Ronsin.

L’exercice n’est pas sans risques, le recueil CSM des obligations déontologiques des magistrats met en garde à ce sujet dans sa recommandation 14 :

« Le magistrat, qui n’est pas un internaute comme un autre, doit être vigilant dans son utilisation des réseaux sociaux, en particulier lorsqu’il s’exprime sous son identité et en qualité de magistrat ».

I – Quatre objectifs possibles pour une véritable stratégie de communication des procureurs ; des règles de prudence

1/ Valoriser l’action de la justice : On connait surtout la justice à travers les critiques formulées à son encontre ou encore par l’intermédiaire des faits divers. Les RS permettent de communiquer positivement sur la justice, par exemple sur les réalisations quotidiennes malgré les difficultés, les innovations et les réussites, les acteurs de la justice « héros du quotidien »…

2/ Sortir de l’image de la « tour d’ivoire » judiciaire. C’est un sentiment fort répandu parmi le grand public, les médias, les institutions et les hommes politiques que les magistrats et les greffiers vivent dans l’entre-soi, qu’ils refusent ou craignent d’expliquer le sens de l’action judiciaire, ce qui engendre un certain repli. Et ce n’est pas tout à fait inexact…

3/ Assurer une mission de service public. Les réseaux sociaux permettent de diffuser des informations pratiques touchant au quotidien des juridictions. Par exemple : horaires, nouveaux locaux d’accueil, nouvelles démarches, travaux etc.

4/ Faire connaître les difficultés et l’efficience de la justice française, notamment à travers les chiffres de la CEPEJ À mes yeux, c’est très important, car ce n’est pas nous qui le disons ; il s’agit d’un regard statistique scientifique objectif extérieur à l’institution judiciaire française. Cela permet de renseigner le public et de montrer que chaque pays a la justice qu’il veut bien se payer.

 

Premier exemple d’un post sur Linkedin 

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D’un point de vue stratégique, communiquer sur les réseaux sociaux permet de promouvoir la politique pénale du parquet ou la politique de la juridiction en montrant qu’on agit plus et mieux que ce qu’imagine le public. Il est possible de donner des exemples d’actions mises en œuvre dans le cadre de la politique pénale (prévention de la délinquance, expérimentations, innovations…), je songe, par exemple, à la lutte contre le proxénétisme dont sont victimes les mineurs. On peut aussi susciter l’intérêt des médias sur une question particulière, ou encore de promouvoir les « héros du quotidien judiciaire ».

Deuxième exemple d’un post sur Linkedin

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Troisième exemple de post Linkedin

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Dans tous les cas, il s’agit cependant de faire preuve de prudence. Cela suppose de cerner l’objet d’une communication judiciaire adaptée. Elle ne doit pas viser à servir la personne, ni rechercher l’adhésion du public, mais délivrer une information objective sur l’institution judiciaire, son fonctionnement et son action au nom du peuple français. Le choix d’utiliser les réseaux sociaux, pour leur puissance de communication, doit avoir pour seul objectif de délivrer cette communication.

Parmi les pièges et dangers dont il faut avoir conscience, figurent la réduction du temps (entre la parole judiciaire et sa diffusion) et de l’espace (le contact direct avec le citoyen), par rapport aux médias traditionnels. Notons aussi le risque de céder, insidieusement aux tendances des réseaux, si le nombre d’abonnés est pris pour objectif : publier plus, à des moments inadaptés, sur des sujets dangereux ou avec un mode d’expression moins juste (au regard du nombre de caractères sur X (ex-twitter) ; recherche de la formule qui va être relayée…). La surexposition personnelle qui peut en découler constitue aussi un danger dont il convient de se garder. Pour éviter ces pièges, il est utile de définir un process de communication protecteur :

*Validation des sujets en accord avec l’objectif de communication judiciaire,

*Choix des mots et de la forme, adaptés à l’institution,

*Validation de la réalisation finale par une autre personne que le rédacteur, pour identifier les éventuelles difficultés (fautes, risque d’interprétation, de polémique…).

II. – Les questions autour de la communication des procureurs sur l’action publique 

Les règles de l’article 11 Code de procédure pénale (modifié par la loi du 22 décembre 2021) constituent notre boussole. En voici le texte :

« Sauf dans le cas où la loi en dispose autrement et sans préjudice des droits de la défense, la procédure au cours de l’enquête et de l’instruction est secrète.

Toute personne qui concourt à cette procédure est tenue au secret professionnel dans les conditions et sous les peines prévues à l’article 434-7-2 du code pénal.

Toutefois, afin d’éviter la propagation d’informations parcellaires ou inexactes ou pour mettre fin à un trouble à l’ordre public ou lorsque tout autre impératif d’intérêt public le justifie, le procureur de la République peut, d’office et à la demande de la juridiction d’instruction ou des parties, directement ou par l’intermédiaire d’un officier de police judiciaire agissant avec son accord et sous son contrôle, rendre publics :

– des éléments objectifs tirés de la procédure

– ne comportant aucune appréciation sur le bien-fondé des charges retenues contre les personnes mises en cause ».

L’extension assez large « à tout autre impératif d’intérêt public » était une évolution réclamée par les procureurs.

Le traitement/la prise en compte des médias est une nécessité impérative qui permet, en effet, d’éviter des catastrophes. Je pense notamment à l’affaire Grégory dans laquelle la communication du juge d’instruction et l’absence de communication stratégique du procureur de la République ont sans doute eu des effets délétères. Il est impératif de tenter d’éviter des dérapages médiatiques susceptibles de nuire à l’enquête. Prendre en compte le légitime intérêt des médias pour un dossier et organiser les choses permet, j’en suis persuadé, d’éviter ou au moins de limiter les errements en apaisant la curiosité des médias et en contribuant à canaliser les débordements et les fausses nouvelles. Ainsi, lorsque le procureur de la République annonce la parution d’un communiqué de presse ou l’organisation d’une conférence de presse, la pression médiatique diminue beaucoup.

Dans ce contexte, la parole du procureur doit impérativement rester totalement sincère, correspondant objectivement à la réalité du dossier, à une certaine hauteur. Il faut se garder  d’abîmer l’image de la fonction.

Dans tous les cas, le procureur ne doit pas oublier sa mission principale : à savoir la recherche de la vérité à charge et à décharge. Je ne manque jamais de rappeler aux médias que, même si j’ai parfaitement conscience de la nécessité de transmettre de manière organisée des éléments objectifs pour la légitime information de nos concitoyens et la mission d’intérêt général si importante des médias, l’impératif numéro un reste pour le procureur demeure la recherche de la vérité et le bon aboutissement de l’enquête judiciaire.

Organiser les choses, cela peut être, par exemple, rédiger un document de principe communiqué aux médias, sur la façon dont j’entends mener mes relations avec les journalistes. C’est ce que j’avais déjà fait dans mes postes précédents à Brest et à Dijon. J’ai rédigé à nouveau un tel document, enrichi de mon expérience et adapté à la taille du tribunal, à Bobigny. Je l’ai mis à jour en septembre 2025.

Prendre en compte un déferlement médiatique et organiser les choses, cela ne peut pas se faire de la même manière selon la taille des parquets. Certains procureurs n’ont pas de secrétaire général ou de chef de cabinet. C’est pourquoi  la conférence des procureurs a sollicité du ministère de la Justice un effort particulier pour assister les chefs de juridiction dans une situation de crise. Celui-ci a conclu un marché public en avril 2022 à cette fin.

Le mode d’emploi de ce dispositif mis en place par le Garde des Sceaux de l’époque indique notamment : « Lors de la survenue d’une situation de crise, la qualité de la communication est essentielle pour la bonne information du public, pour préserver la confiance, démontrer la capacité de l’institution à gérer la situation de façon adéquate, limiter le risque de réputation.

Conformément à la demande du Garde des Sceaux, la Direction des services judiciaires  offre dorénavant aux juridictions la possibilité d’être accompagnées –  à leur demande et de manière ponctuelle  –  lors de situation de crise à portée nationale engendrant des phases aigües de communication, pour pouvoir bénéficier de conseils stratégiques et d’un accompagnement dans la mise en œuvre et le suivi opérationnel et logistique de la communication. »

Il a déjà été plusieurs fois utilisé et j’en ai moi-même bénéficié une fois à Bobigny.

Exemple de communiqué de presse :

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Conclusion

 Malgré l’énergie, le temps et la réflexion consacrés à la communication, on a parfois le sentiment que la bataille est déjà perdue car le « Justice/Bashing » prend de l’ampleur. Faut-il que le procureur en fasse encore plus, notamment en réaction aux critiques à l’égard d’une décision rendue ? N’est-ce pas plutôt à la présidence, alors, d’intervenir ? C’est en tout cas le projet que nourrit le nouveau président du tribunal judiciaire de Paris, à travers la publication de communiqués du siège en matière pénale et de la désignation de « pédagogues de la décision ».

Plan