« On bloque l’extrême droite » : peut-on ficher pour mieux bloquer ?

Publié le 03/11/2026 à 11h32

Depuis fin octobre, un site invite les utilisateurs de réseaux sociaux à bloquer des milliers de comptes classés à l’extrême droite. L’idée est de priver ces comptes de leur audience, afin que les algorithmes cessent de les mettre en avant. Problème : ficher des personnes selon leurs opinions politiques est, en principe, interdit. Récapitulons.

« On bloque l’extrême droite » : peut-on ficher pour mieux bloquer ?
(Photo : ©AdobeStock/Hirastock généré avec IA)

 « On bloque l’extrême droite », c’est quoi ?

Le phénomène est originaire du Brésil. Pendant l’entre-deux tours des présidentielles, le camp Lula invite ses 10 millions d’abonnés sur WhatsApp à ignorer les contenus d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Le 25 octobre, Lula l’emporte au second tour, avec près de 52 % des suffrages. Une partie de la presse attribue ce renversement à la mobilisation numérique[1].

En France, dès le 26 octobre, c’est le streamer français Arkunir, suivi par plus d’un million de personnes, qui relaie le mot d’ordre[2]. Plusieurs sites internet sont créés, dont « onbloquelextremedroite.fun », qui revendique plus de 17 millions de blocages au 2 novembre 2026[3].

Le site est simple, il désigne des comptes à bloquer, classés par catégorie : personnalités politiques, partis, médias, influenceurs. C’est ensuite à l’internaute d’ouvrir le profil et le bloquer. 3 713 comptes à bloquer sont répertoriés, un internaute affirme avoir extrait la liste intégrale en seulement quelques minutes[4].

Pour comprendre la démarche, il faut partir de son postulat : les algorithmes des réseaux sociaux ne sont pas neutres.

Les algorithmes penchent-ils à droite ?

Les systèmes de recommandation des réseaux sociaux choisissent, parmi des millions de publications, celles qui apparaîtront dans le fil de chaque utilisateur, en privilégiant les contenus qui suscitent le plus d’interactions, y compris lorsqu’il s’agit de réactions indignées.

Dès 2021, des chercheurs constatent que l’algorithme de Twitter amplifie davantage les contenus de la droite que ceux de la gauche[5]. En février 2026, une expérience montre que X déplace les opinions de ses utilisateurs vers la droite[6]. En France, lors des municipales 2026, une association a relevé une surexposition des contenus d’extrême droite sur X et TikTok[7].

S’agissant de X, Elon Musk ne fait pas mystère de ses préférences politiques[8] et des enquêtes sont en cours, à Bruxelles comme à Paris, pour vérifier que le biais algorithmique de X ne résulte pas d’une manipulation[9]. Les locaux de X ont été perquisitionnés, Elon Musk a été convoqué et une information judiciaire a été ouverte[10].

Qu’il s’agisse d’un biais des algorithmes mal anticipé, ou d’une manipulation des opinions, les partisans de « On bloque l’extrême droite » ont décidé d’agir sans attendre et de constituer une liste noire des comptes à bloquer.

Une liste de comptes est-elle un fichier au sens du RGPD ?

Le Règlement général sur la protection des données définit le « fichier » comme tout ensemble structuré de données à caractère personnel accessibles selon des critères déterminés (RGPD, art. 4, 6). En l’espèce, la liste du site « onbloquelextremedroite.fun » recense des comptes classés par catégories et consultables. Il s’agit donc bien d’un ensemble structuré et accessible selon des critères déterminés.

L’application du RGPD repose surtout sur une définition extensive de la « donnée personnelle » : une donnée est personnelle dès lors qu’elle permet, même indirectement, d’identifier la personne physique à laquelle elle se rapporte (RGPD, art. 4, 1) : les pseudonymes sur les réseaux sociaux permettant souvent d’identifier leur titulaire, il s’agit de données personnelles.

Si les comptes des partis et des médias échappent à la qualification en tant que personnes morales non couvertes par le RGPD (consid. 14), ceux de leurs élus, de leurs chroniqueurs ou de leurs militants y restent soumis en tant que personnes physiques.

Peut-on ficher des personnes selon leurs opinions politiques ?

Les opinions politiques font partie des données sensibles, au même titre que l’origine ethnique, la religion ou la santé, dont le traitement est interdit sauf exceptions limitativement énumérées (RGPD, art. 9, § 1).

Cette interdiction de principe s’applique dès qu’une donnée permet de révéler une opinion, même indirectement, et même si le responsable de traitement lui-même n’avait pas pour objectif de collecter cette information[11].

Dès lors, classer un compte « extrême droite » revient à attribuer une opinion politique à la personne qui le détient et donc réaliser un traitement de données sensibles, interdit par principe.

À l’échelon national, le fait de conserver des données révélant les opinions politiques de personnes physiques sans leur consentement et hors des cas prévus par la loi est un délit puni de cinq ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende (Code pénal, art. 226-19).

Une liste de comptes politiques à bloquer peut-elle bénéficier d’une exception du RGPD ?

Le site « onbloquelextremedroite.fun » revendique le bénéfice de deux exceptions, celle des données « manifestement rendues publiques » (RGPD, art. 9, § 2, e) et celle de la « liberté d’expression et d’information » (RGPD, art. 85).

S’agissant des données « manifestement rendues publiques », il est nécessaire que la personne fichée ait elle-même, par un acte clair et en connaissance de cause, rendu l’information accessible à tous[12].

Ainsi, si l’appartenance d’un élu à un parti politique est une donnée publique, en revanche, l’étiquette « extrême droite », rarement revendiquée, est une donnée déduite par le site. Il en va de même pour l’influenceur, l’animateur ou le journaliste qui ne se réclame d’aucun parti ni courant politique et pour lequel l’opinion est uniquement déduite par le site. Cette exception ne pourrait donc jouer que pour les personnes physiques qui se revendiquent publiquement d’extrême droite.

Cependant, le site affirme documenter chaque classement par un « motif factuel » assorti d’une source publique (la liste extraite par un internaute comportait d’ailleurs, pour chaque compte, sa catégorie et une courte description).

Cette démarche de « preuve » s’inscrit dans l’exception de « liberté d’expression et d’information » (RGPD, art. 85) que le site revendique par ailleurs.

Si le législateur français a restreint le bénéfice de cette exception au journalisme exercé « à titre professionnel » (Loi informatiques et libertés, art. 80), la CJUE retient au contraire une conception autonome et large qui vise toute divulgation au public d’informations, d’opinions ou d’idées (RGPD, consid. 153)[13].

Le site pourrait donc vraisemblablement se prévaloir de la liberté d’expression et d’information lorsqu’il attribue lui-même une étiquette politique d’« extrême droite » aux élus du Rassemblement national, étiquette difficilement contestable dès lors que le Conseil d’État a indiqué qu’elle était acceptable[14].

Pour les autres personnes physiques, il est en revanche beaucoup moins sûr que cette exception puisse être mobilisée, dès lors que la protection de leurs données sensibles prévaudrait probablement sur la liberté d’expression et d’information de l’éditeur du site.

Quelles sont les obligations de celui qui tient la liste ?

En tout état de cause, même s’il se prévaut d’une exception permettant le traitement, le responsable doit respecter les autres obligations du RGPD, dont le maître mot est la transparence.

Si l’éditeur d’un site peut parfois se contenter de communiquer son identité à son seul hébergeur (LCEN, art. 1-1, II), le responsable de traitement des données doit, en revanche, toujours fournir aux personnes concernées une identité claire et un moyen de le contacter (RGPD, art. 14, § 1, a).

En l’espèce, les mentions légales du site en « .fun » fournissent bien une adresse mail de contact, mais elles désignent uniquement un « collectif bénévole » sans fournir d’identité précise.

De plus, alors que les personnes listées doivent en principe être informées individuellement du traitement dont elles font l’objet (art. 14, § 1), le site indique s’en dispenser en invoquant « l’effort disproportionné » qu’exigerait une information individuelle (art. 14, § 5, b). Cet argument apparaît fragile dès lors que la nature même de ces réseaux sociaux est de permettre d’échanger facilement par message privé.

Enfin, comment prétendre au respect des droits d’accès, d’opposition et de rectification de leurs données par les personnes concernées (art. 15, 16 et 21) alors que la liste des comptes à bloquer a déjà été extraite et copiée par plusieurs internautes ?

En pratique, ce fichier a déjà échappé à tout contrôle et à tout exercice effectif des droits : ni l’effacement ni la rectification d’une fiche ne pourront être répercutés sur les copies sauvages déjà réalisées.

Le site n’a pas respecté l’exigence d’un niveau de sécurité adapté au risque encouru par les personnes listées (art. 32, § 1) sans compter que la violation de données ne semble pas avoir été notifiée à la CNIL.

Ces manquements exposent le responsable à une amende administrative pouvant atteindre 20 millions d’euros (RGPD, art. 83, § 5).

Au-delà de l’aspect juridique du « fichier », la question technique du « blocage » se pose également.

Peut-on bloquer des comptes en masse sans risque ?

Le blocage est une fonctionnalité permettant aux utilisateurs de réseaux sociaux de protéger leur bulle d’information, sans même avoir à signaler le compte (qui parfois d’ailleurs ne contrevient à aucune loi, ni n’enfreint aucune règle qui justifierait sa suspension par l’hébergeur). Le compte bloqué ne reçoit aucune notification concernant son blocage, même s’il peut le découvrir par inadvertance en consultant le profil de celui qui l’a bloqué. Aucune loi n’interdit à des milliers d’utilisateurs de faire, chacun de son côté, le même choix technique de « blocage » au même moment.

À l’égard des personnes bloquées, le harcèlement numérique « en meute » est un délit mais il suppose des propos ou des comportements positifs ayant au moins pour objet une dégradation des conditions de vie de la victime (Code pénal, art. 222-33-2-2). Or, le blocage, silencieux par nature, n’impose rien au compte bloqué. Au contraire, le blocage limite l’exposition des personnes bloquées à la réaction de leurs bloqueurs.

À l’égard de l’algorithme de X, même si le fait de fausser le fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données est un délit, il n’est absolument pas certain qu’il puisse s’appliquer à de véritables utilisateurs qui actionnent manuellement une fonction prévue par la plateforme elle-même.

La seule limite serait donc contractuelle puisque les conditions d’utilisation de X interdisent l’automatisation. Mais tant que les utilisateurs bloquent manuellement les comptes (notamment en respectant la limite de trois blocages par jour proposée par le site en « .fun » ) ils ne paraissent pas enfreindre ces conditions d’utilisation.

Le blocage est-il efficace ?

Le code de l’algorithme de X a été rendu public en 2026. Non seulement le système de recommandation publié par X valorise les réponses et les citations, même hostiles mais il semble également faire du « blocage » un signal impactant négativement la recommandation des contenus[15].

Il est donc plausible que les blocages massifs conduisent l’algorithme à moins recommander les comptes étiquetés « extrême droite » et donc à réduire la visibilité de ces opinions, sans que cela ne soit pour l’instant démontré.

À quoi s’attendre ?

D’autres sites de blocage fleurissent et l’un d’eux, « onbloquelextremedroite.fr », propose une « green-list » des médias et influenceurs de gauche à suivre. Inutile de préciser que cette liste soulève exactement les mêmes questions que la précédente. Certains opposants ont d’ailleurs proposé de s’en servir pour bloquer, à leur tour, les comptes « extrême gauche »… Il est probable que de telles initiatives continuent de se faire jour sans réelle possibilité technique de les prévenir. Au Brésil, la justice électorale avait été saisie et avait temporairement suspendu le canal WhatsApp du camp Lula. La suspension aura apporté de la visibilité et de nouveaux abonnés.

En France et en Europe, ni l’information judiciaire ni l’enquête de la Commission européenne sur le biais algorithmique n’ont encore d’échéance connue. Nul doute que la Commission européenne veillera au respect des obligations que le DSA impose, au bénéfice de la liberté d’information et d’une plus grande neutralité des réseaux, surtout en période électorale (DSA, art. 34, § 1, b et c)[16].

 

[1] France 24, « Brésil : comment l’“armée de Lula” sur WhatsApp a pu faire basculer la présidentielle », 28 oct. 2026.

[2] Franceinfo, « “On bloque l’extrême droite” : trois questions à un sociologue de la participation en ligne », oct. 2026.

[3] Onbloquelextremedroite.fun, page d’accueil et page « Confidentialité et mentions légales » mise à jour le 29 oct. 2026, consultées le 2 nov. 2026.

[4] Cyberstrat, « “On bloque l’extrême droite” : quand une initiative communautaire devient un fichier de données sensibles », 30 oct. 2026.

[5] Slate, « L’algorithme de Twitter amplifie plus les contenus de droite que ceux de gauche », oct. 2021.

[6] Siècle Digital, « L’algorithme de X favoriserait les contenus conservateurs selon cette étude », 23 févr. 2026.

[7] Next, « En amont des municipales, X et TikTok présentent un biais vers l’extrême droite », 2026.

[8] Franceinfo, « Présidentielle 2027 : Elon Musk voit en Marine Le Pen “le dernier espoir de la France”, plusieurs responsables politiques dénoncent son ingérence dans la campagne », juill. 2026.

[9] Commission européenne, communiqué du 26 janv. 2026.

[10] France 24, 3 févr. 2026, et Euronews, 8 mai 2026.

[11] CJUE, gde ch., 1er août 2022, n° C-184/20, OT, pts 123 à 128, et CJUE, gde ch., 4 juill. 2023, n° C-252/21, Meta Platforms, pt 69.

[12] CJUE, gde ch., 4 juill. 2023, Meta Platforms, préc., pt 77, et CJUE, 4 oct. 2024, n° C-446/21, Schrems, pts 80 et 81.

[13] CJUE, 14 févr. 2019, n° C-345/17, Buivids, pts 53 et 55.

[14] CE, 2e ch., 11 mars 2024, n° 488378, inédit. Sur cette décision : BFMTV, « Le Rassemblement national reste bien classé à l’extrême droite malgré les contestations du parti », 11 mars 2024.

[15] PostInstantly, « How the X Algorithm Works in 2026 (From the Open-Source Code) », oct. 2026.

[16] Sur les processus électoraux : Commission européenne, lignes directrices à l’intention des fournisseurs de très grandes plateformes en ligne et de très grands moteurs de recherche en ligne sur l’atténuation des risques systémiques pour les processus électoraux, C/2024/3014, JOUE C, 26 avr. 2024.

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