Quand l’IA se met au service du raisonnement juridique : le pari de Consult’IA
Après avoir lancé La Base Lextenso + IA en juin (dont Synthèse IA, outil d’analyse des décisions de jurisprudence), Lextenso a dévoilé vendredi 19 septembre au Park Hyatt, devant une assemblée de professionnels du droit, Consult’IA. Un modèle de raisonnement juridique qui replace chaque question dans son contexte, structure l’analyse comme le raisonnement d’un juriste et précise systématiquement la source, qu’il s’agisse de doctrine, de législation ou de jurisprudence, y compris les décisions les plus récentes. Particularité : un dispositif multi-LLM (GPT, Gemini, Mistral) dont le modèle le plus performant est sélectionné d’office, tout en laissant à l’utilisateur la possibilité de comparer les réponses. Emmanuelle Filiberti, directrice générale de Lextenso, explique à Actu-Juridique ce qui distingue Consult’IA des autres solutions d’IA juridique. Entretien.
Actu-Juridique : En juin, vous avez lancé La Base Lextenso + IA. Comment Consult’IA s’inscrit-il dans cette dynamique ?
Emmanuelle Filiberti : Le lancement de La Base Lextenso + IA en juin a été une première étape structurante. Nous y avons intégré Synthèse IA, qui ne se contente pas de résumer : il met en évidence la portée, les motifs, les faits et moyens, les décisions de jurisprudence citées et même les revirements implicites d’une décision. Autrement dit, c’est déjà un outil d’analyse à part entière, qui a démontré qu’on pouvait mettre l’IA au service du raisonnement juridique, et pas seulement de la vitesse.
Consult’IA est l’aboutissement logique de cette trajectoire. Là où Synthèse IA travaille à partir d’une décision, Consult’IA part d’une question posée par le juriste. Il repositionne la question dans son contexte de droit, explore les bonnes sources, puis restitue une réponse structurée comme le ferait un praticien expérimenté. L’idée n’est pas de “générer du texte”, mais d’accompagner les praticiens : étapes du raisonnement, articulation des fondements, accès aux sources en intégralité et conseils stratégiques en conclusion.
AJ : Qu’est-ce qui distingue Consult’IA des autres solutions d’IA juridique ?
Emmanuelle Filiberti : Beaucoup d’outils apparus ces derniers mois compilent ou reformulent des contenus. Nous assumons un cap différent : le raisonnement avant tout. Concrètement, Consult’IA replace la question dans son contexte juridique, structure la réponse comme un raisonnement de juriste, et fiabilise les arguments par l’accès aux sources officielles et bien sûr à l’ensemble de la doctrine de Lextenso.
Cette combinaison est essentielle. La doctrine donne de la profondeur, relie les informations et met en perspective ; la législation et la jurisprudence assurent l’actualité et la sécurité. Enfin, la réponse n’est jamais un bloc opaque : l’utilisateur peut ouvrir chaque source, vérifier, approfondir et s’approprier le raisonnement.
AJ : Vous évoquez un dispositif multi-LLM. En quoi est-ce décisif, et comment l’utilisateur en bénéficie-t-il ?
Emmanuelle Filiberti : Les grands modèles de langage (LLM) évoluent très vite. Leur performance relative varie dans le temps et selon les cas d’usage. Notre choix a donc été de ne pas enfermer Consult’IA dans un seul modèle. Nous travaillons avec plusieurs LLM (GPT, Gemini, Mistral) et sélectionnons automatiquement celui qui offre le meilleur résultat. C’est notre modèle par défaut, réévalué en continu.
Surtout, nous laissons la main au professionnel : il peut relancer sa question en sélectionnant un autre LLM. Il obtient alors une réponse tout aussi structurée, mais avec des nuances, des angles complémentaires, parfois même des sources partiellement différentes. C’est comme interroger deux juristes expérimentés sur la même question : les deux raisonnements sont solides, mais pas nécessairement identiques, et c’est précisément cette mise en regard qui accélère la réflexion. On gagne en exhaustivité, on repère les points de vigilance, on renforce l’argumentation.
Soyons clairs : nous privilégions la qualité plutôt que la course à la milliseconde. Une réponse plus fouillée, mieux structurée et pleinement sourcée vaut souvent davantage qu’une réponse éclair qui oblige à tout revérifier ensuite.
AJ : Quels bénéfices concrets pour les avocats, notaires et juristes d’entreprise ? Des cas d’usage types ?
Emmanuelle Filiberti : Trois bénéfices transverses reviennent dans les premiers retours des utilisateurs :
- Gain de temps utile : la recherche est accélérée, mais surtout orientée. On ne navigue plus à vue : la question est reformulée, le cadre juridique est posé, et la réponse est directement exploitable ;
- Sécurité intellectuelle : la traçabilité des sources (doctrine, codes de Légifrance, jurisprudences récentes) permet de valider rapidement, de citer et de documenter un argumentaire ;
- Richesse de l’analyse : la structuration par étapes et la possibilité de comparer plusieurs LLM offrent une vision plus complète, utile pour ne rien oublier.
Il existe de nombreux cas d’usages bien sûr. Mais à titre d’exemple pour les avocats, Consult’IA permet de cadrer un moyen avant un référé, réaliser rapidement un point d’étape pour vérifier l’état de la jurisprudence sur un sujet donné, opérer un pré-balisage d’un mémo interne à confier à un collaborateur. Un notaire pourra identifier les risques dans une opération de transmission (régimes matrimoniaux, libéralités, indivisions), repérer les dernières décisions susceptibles d’influer sur une rédaction d’acte. Quant aux juristes d’entreprises, Consult’IA leur permet de rédiger une note rapide et sourcée pour un COMEX, réaliser un panorama à jour avant négociation contractuelle ou une cartographie des fondements juridiques et des zones d’incertitude.
Par ailleurs, nous avons relevé un effet que nous n’avions pas pleinement anticipé : l’appui à la formation interne. La réponse structurée de Consult’IA sert d’ossature pédagogique pour faire monter en compétence un collaborateur junior ; chacun voit comment le raisonnement s’enchaîne, avec quelles sources et quels points de vigilance.
AJ : Comment cette stratégie IA s’articule-t-elle avec l’ADN de Lextenso et vos engagements (éditorial, données, confiance) ?
Emmanuelle Filiberti : Notre ADN d’éditeur reste central : sélectionner les meilleurs auteurs, garantir la qualité de la doctrine et transmettre une expertise fiable et réactive. Nous sommes aussi opérateur d’annonces légales et leader français des formalités juridiques : deux activités où la fiabilité et la conformité ne se discutent pas. Cette culture structure notre approche de l’IA.
Sur les données, nous sommes clairs : nos contenus ne servent pas à entraîner des IA grand public. Notre objectif est de fiabiliser la pratique des juristes, pas d’alimenter des modèles externes. Nous travaillons avec une gouvernance stricte : traçabilité des sources proposées à l’utilisateur, mise à jour continue (notamment des textes de Légifrance), et contrôles éditoriaux sur les corpus Lextenso. Tout cela s’inscrit dans notre engagement de créateur de confiance juridique.
Enfin, Consult’IA n’est pas la fin du chemin. Il s’intègre dans un Pack + IA déjà composé de Synthèse IA et ComparBot, et notre feuille de route comprend RefBot, Codes IA et la généralisation de Synthèse IA à d’autres types de ressources. L’ambition est constante : mettre la technologie au service du raisonnement, et non l’inverse.
Référence : AJU017v7