Arnaques numériques : «Tout le monde est vulnérable face à ce type de manipulation»

L’explosion des cas d’arnaques numériques montre combien l’humain a des difficultés à se protéger… de lui-même !
En Seine-Maritime, les policiers ont eu fort à faire en fin d’année dernière quand un réseau de criminalité organisée a commencé à fondre sur les personnes âgées avec une arnaque au faux conseiller bancaire très bien ficelée : les personnes vulnérables étaient contactées par téléphone pour les informer qu’ils étaient l’objet d’une escroquerie, un coursier était dépêché à leur domicile pour récupérer carte bleue et code secret. Plus c’est gros, plus ça passe ? Au total 26 escroqueries ont été comptabilisées pour des préjudices allant de 460 à 7 500 euros, a indiqué le parquet du Havre.
En 2024, le ministère de l’Intérieur avait recensé 348 000 atteintes numériques. Signe de cette explosion des cas, l’hameçonnage a connu en 2025 une augmentation de plus de 70 %. L’hameçonnage – ou phishing – est un SMS ou mail frauduleux destiné à tromper la victime pour l’inciter à communiquer des données personnelles et/ou bancaires en se faisant passer pour un tiers de confiance. Les arnaques numériques peuvent prendre des formes très différentes, du brouteur qui fait de l’arnaque au sentiment au faux mail de la sécurité sociale pour obtenir un remboursement. Des lettres physiques avec envoi de fausses cartes bleues au SMS qui indique une livraison de colis ratée ou une fausse amende de stationnement. « Le spectre est très très large et il y a beaucoup d’originalité dans l’inventivité des arnaqueurs. La vérité, c’est que plus nous vivons connectés, plus on est vulnérables », soutient Olivier Blazy, professeur à l’École Polytechnique, et directeur du Centre interdisciplinaire d’études sur la défense et la sécurité (CIEDS).
« Nous sommes face à une accélération de la prédation »
Selon Olivier Blazy, les atteintes numériques risquent de s’amplifier encore avec une professionnalisation des attaquants et la mise en place de véritables groupes en criminalité organisée. « Les nouvelles technologies amplifient les choses et l’intelligence artificielle redonne un boost, par des attaques toujours plus sophistiquées avec des imitations de la voix du conseiller bancaire, par exemple ce qui va détourner toute la méfiance. Du côté du citoyen lambda, le niveau de défense face à ces offensives n’a toujours pas changé. On est donc dans une accélération de la prédation, sans véritable barrage ». Pour lui, l’IA va ajouter une nouvelle complexité pour déceler facilement les techniques de manipulation : « La frontière entre réalité et fiction est de plus en plus compliquée à discerner. Et l’IA permet cela, tout en proposant d’automatiser des actes malveillants. Récemment, par exemple, il y a eu une vague de faux colis où l’IA avait généré au cas par cas l’image de votre adresse réelle avec un faux colis. Le cerveau humain n’est pas équipé pour comprendre qu’il ne s’agit pas de la réalité ! » Comme beaucoup, l’homme a été remué par l’affaire du faux Brad Pitt et des conséquences contre-productives que cette affaire a eue sur la perception des arnaques numériques : « Le réflexe des personnes a été de se dire que la victime a agi de façon stupide alors que, si l’on regarde attentivement ce qu’il s’est passé, on voit qu’il y a eu un vrai travail de mise en condition, d’emprise, quelque chose qui dure des mois, des semaines, un piège très habile auquel il a été particulièrement difficile d’échapper. Je pense que cette affaire a laissé penser à beaucoup qu’ils ne se feraient pas avoir, alors que si ! Tout le monde est vulnérable face à ce type de manipulation ». Le spécialiste a également constaté une évolution dans l’organisation des malfrats : « Pendant longtemps, les arnaqueurs numériques travaillaient seuls et profitaient d’une fuite massive de données pour collecter des informations personnelles permettant de mettre en place une technique personnalisée. Ils contactaient ensuite les personnes avec une technique bien huilée. Désormais, il y a une personne différente à chaque étape de la manipulation de masse : c’est de la criminalité organisée », souligne-t-il.
Face à cette mutation rapide, les institutions peuvent sembler à la peine. Pourtant l’offensive est bien à l’œuvre pour contrer les arnaqueurs du web. « Désormais, les institutions bancaires vous forcent à passer par leurs outils pour les étapes de paiement numérique, il faut confirmer les paiements via l’application de la banque, il y a des techniques d’authentification à plusieurs facteurs… Au-delà de la protection contre les usurpations d’identités, ces démarches permettent à chacun de prendre le temps de la réflexion sur un achat ou une démarche, d’avoir le déclic », explique Olivier Blazy.
De même, alors que les victimes d’arnaques ou d’escroqueries (numériques ou non) sont souvent honteuses de s’être fait avoir, les agents de police sont de mieux en mieux formés pour recevoir les plaintes et, si les banques et les assurances freinent toujours des quatre fers pour rembourser les sommes perdues par les victimes, la jurisprudence est de leur côté et les victimes obtiennent majoritairement gain de cause en portant leur affaire devant le tribunal. « Comme il s’agit de crime organisé et de manipulation, les institutions bancaires ou les assurances ne peuvent pas prouver qu’il y a eu négligence de la part de la personne lésée ! »
« La confiance est la plus belle qualité et le plus beau défaut des gens »
« Il existe plusieurs types de personnes, plusieurs types de caractère… chacun a sa faiblesse et les escrocs sont très habiles pour exploiter les failles et user des biais d’autorité, de rareté, d’urgence, la sympathie et la réciprocité ». Auteur du livre Hacker, dans lequel il évoque son enquête contre la cyberfraude pour retrouver le « faux Brad Pitt » qui avait délesté une Française de plus de 800 000 euros, Marwane Ouarab fut escroc avant de devenir hacker éthique. « Les escrocs étudient la psychologie de masse et peuvent facilement détecter ceux ou celles qui ne sont pas très à l’aise avec l’outil numérique et en profiter, par exemple. Dans le cas de l’arnaque sentimentale, comme celle du faux Brad Pitt, les escrocs ficellent le scénario avec plusieurs comptes (avec des milliers d’abonnés), plusieurs adresses mails, plusieurs numéros de téléphone… La personne n’a pas les moyens de comprendre qu’une seule et même personne lui parle. Pour une personne très axée sécurité, une approche technique pour montrer patte blanche va donner confiance ».
Selon le spécialiste de la cyberarnaque, quels que soient les outils développés par les banques, quelles que soient les politiques de sensibilisation lancées par les institutions, l’homme reste un loup pour l’homme. « Il existe une véritable ingénierie des escrocs : on dit souvent que les victimes sont naïves, mais la vérité, c’est que les escrocs sont de très bons manipulateurs. L’humain est une espèce très sociale et peu importe le passé d’une personne, son niveau d’éducation, son entourage. Quand la bonne porte est trouvée par le manipulateur, c’est lui qui aura le dessus. C’est un vaste et passionnant sujet », nous explique celui qui désormais, avec son entreprise Find my Scammer, passe son temps à rassurer les victimes. Elles ne sont ni bêtes ni naïves, elles sont victimes de « sociopathes plus habiles que les psychologues eux-mêmes ».
« Présenter les victimes comme des personnes naïves, c’est inverser la charge de culpabilité : voilà pourquoi sur un panel de 100 victimes, 60 seulement vont porter plainte. C’est la certitude d’avoir été crédule qui – conjugué au fait d’avoir tout perdu voire poussé ses proches à la ruine – va pousser certaines personnes au suicide (à l’instar nous dit-il de la victime du faux Brad Pitt, qui fait toujours l’objet de moqueries incessantes sur internet, NDLR) ». Si Marwane Ouarab travaille désormais sur l’aval, sur la réparation des dégâts posés par les arnaqueurs de tous poils, il reste très mesuré sur l’étendue des moyens à déployer par les institutions pour lutter contre ces arnaques… Si ce n’est d’éduquer mieux la population à la vérification de l’inforamtion ! « Les victimes sont poussées par les arnaqueurs à agir vite, sans réfléchir. La panique est installée. Alors qu’on leur indique que, sans telle action de leur part, leur abonnement Netflix va doubler ou que leur compte bancaire a été hacké, il faut que les personnes prennent du temps, posent le téléphone, et utilisent tous leurs outils de réflexion pour vérifier l’information en appelant, par exemple, directement leur conseiller bancaire. »
Référence : AJU018n0