Assassinat de Mehdi Kessaci : La mafia tue, le silence aussi

Publié le 19/11/2025 à 9h04

Jeudi 13 novembre dernier, le jeune Mehdi Kessaci, âgé de 20 ans, a été assassiné par des inconnus à Marseille. L’autopsie a constaté sur son corps six impacts de balles de 9 mm : un « travail de pros », incontestablement. Mehdi était le frère de Brahim, assassiné dans le cadre d’un règlement de comptes entre narcotrafiquants, et d’Amin, un militant écologiste très engagé contre le trafic de stupéfiants qui sévit dans les Bouches-du-Rhône où il a créé l’association « Conscience », dont l’objectif est d’aider au plan psychologique et juridique les familles victimes des narcotrafiquants. Le parquet a ouvert une enquête pour assassinat en bande organisée et association de malfaiteurs en vue de commettre un crime. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a affirmé que l’assassinat de Medhi, était « un crime d’intimidation » car la victime était extérieure à la criminalité organisée : de toute évidence, la personne visée était bien son frère, Amin Kessaci, lui-même placé depuis quelque temps sous protection judiciaire.

Assassinat de Mehdi Kessaci : La mafia tue, le silence aussi
Marseille, quartier nord (Photo : ©AdobeStock/Morane)

Un point de bascule

Cet assassinat est le 14ᵉ en lien avec le trafic de stupéfiants commis dans les Bouches-du-Rhône depuis le début de l’année, mais le premier (en dehors des « victimes collatérales » atteintes par des balles perdues) visant une personne extérieure au narcotrafic. Il s’agit donc d’un véritable point de bascule, dont le message est on ne peut plus clair : c’est une mise en garde contre tous ceux, élus, responsables d’associations, travailleurs sociaux, fonctionnaires et autres qui, par leur action et leurs paroles – même en dehors de tout cadre judiciaire, – entraveraient les activités criminelles, en en dénonçant la sauvagerie. Le message a été entendu, et d’ores et déjà de nombreux militants anti-drogue ont déclaré craindre pour leur vie et décidé de ne plus s’attaquer publiquement à ce fléau.

La peur et sa fille, la loi de l’omerta, s’installent donc durablement dans la cité phocéenne. La comparaison avec l’histoire et le fonctionnement des associations criminelles italiennes (mafia sicilienne et camorranapolitaine) est inéluctable. L’omertà est un terme du dialecte napolitain qui dérive du mot italien « umiltà » (humilité) : « humble » doit s’entendre dans le sens de « soumis ». Dans le langage courant, l’omertà indique la « loi du silence », selon laquelle il faut garder un silence absolu sur le nom de l’auteur d’un crime, afin que celui-ci ne soit pas puni par d’autres lois – celles de l’État – mais uniquement (et éventuellement) par la vengeance de la victime ou de son entourage. Ce silence, entretenu par la peur des représailles, se veut absolu, et doit s’étendre non seulement au crime lui-même, mais aussi à tout l’environnement, même très éloigné, de manière à empêcher que les enquêtes prospèrent.

Entre État et mafias, une lutte sans merci 

L’omertà est bien plus qu’une tactique criminelle : c’est la clé de voûte d’une vision prétendant fonder les bases de la vie en société. Elle se veut intrinsèquement opposée à l’État de droit – et, même, à l’État tout court, quel qu’il soit, comme elle le fut sous le fascisme. Et pour être efficace, elle doit s’étendre, aussi, aux faiseurs d’opinion, en proposant un modèle de hiérarchie et de valeurs alternatifs à ceux de la société légale. Cela se caractérise par un modèle de vie, que les criminels ont toujours proposé comme étant « supérieur », celui des soi-disant « hommes d’honneurs » tout-puissants. « On oublie que le succès des mafias est dû au fait d’être, aux yeux des gens, des modèles gagnants. Et que l’État ne parviendra pas à gagner tant qu’il ne sera pas devenu, lui aussi, un ’’modèle gagnant’’ », disait le juge Giovanni Falcone (assassiné par la mafia en 1992).

Concrètement, lorsqu’une organisation criminelle investit un territoire pour en faire son « fief », les faiseurs d’opinion doivent choisir leur camp : soit avec le crime, soit avec l’État. Dans cette guerre dont l’enjeu est la survie, il n’y a pas d’intellectuels « grands » ou « petits », car ces derniers (les « petits ») peuvent jouer un rôle important – et même essentiel – dans leur cité, leur quartier, leur ville : appréciés par leur proximité, leur opinion est souvent écoutée, leurs conseils suivis. S’ils optent pour l’État, ils risqueront leur vie ; s’ils choisissent une vie paisible, ils présenteront aux jeunes recrues la vie de ces bandits comme une épopée attractive et virile : des « affranchis » dignes d’admiration et de respect.

Comme toujours, il existe aussi une troisième voie : celle de la prudence, moins flamboyante, certes, mais plus sûre. Il s’agit de nier ou, au moins, minimiser la menace que ces organisations mafieuses représentent ; les organisations criminelles s’en accommodent. En 1960, l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia publie son roman « anti-mafia » Il giorno della civetta (Le jour du hibou). Des années plus tard, il rappellera qu’à l’époque, le gouvernement niait l’existence même de la Mafia. Son roman fut le premier à en décrire le fonctionnement au-delà du factuel et du folklore et contribua au basculement de l’opinion publique en faveur de l’État de droit : mais le chemin fut long, très, très long.

Un enjeu essentiel : conquérir l’opinion publique

L’enjeu de ce combat, c’est la conquête de l’opinion publique. Le DZ mafia qui, vraisemblablement, a commandité l’assassinat de Mehdi Kessaci, en est consciente : comme son homologue sicilienne, elle veut contrôler les esprits, être sûre que son « modèle » n’est pas contesté, de manière à ce que les recrues continuent à affluer. Le juge Paolo Borsellino (assassiné en 1992 par la mafia) en était, aussi, conscient : « si la jeunesse lui niait son consensus, même l’omniprésente et mystérieuse mafia disparaîtrait comme un cauchemar ».

Le rôle de militants comme Amin Kessaci est donc essentiel : si l’État veut gagner cette guerre, il doit les valoriser et les protéger, eux et leurs proches. Avec l’assassinat de Mehdi Kessaci, la DZ mafia a, incontestablement, gagné une bataille. La guerre sera longue, très longue, à l’image de ce qui est arrivé en Sicile pendant des décennies, et je ne peux pas m’empêcher de penser au meurtre d’un autre jeune, Giuseppe Impastato, un militant et animateur de radio, tué le 9 mai 1978. Il répétait inlassablement : « la mafia uccide, il silenzio pure » (« la mafia tue, le silence aussi »). Son meurtre, suivi et précédé d’autres (élus, syndicalistes, journalistes, prêtres etc.) a donné des ailes à la mafia, et obligé l’État italien à s’engager dans une longue et sanglante guerre dont il semble, ces dernières années, sortir vainqueur.

 

 

 

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