Attentats du 13 novembre : cinquante nuances de douleur et de résilience

Publié le 04/10/2021 - mis à jour le 05/10/2021 à 10H39

Jeudi 30 septembre, la cour d’assises a entendu le témoignage des rescapés et des familles des victimes de l’attentat commis à La Belle Équipe le 13 novembre 2015. Beaucoup de douleur, de la colère,  mais aussi de belles leçons de vie.

Attentats du 13  novembre : cinquante nuances de douleur et de résilience
Entrée du palais de justice de Paris rue de Harlay (Photo : ©O.Dufour)

C’est une terrible cérémonie qui se déroule actuellement au procès des attentats du 13 novembre. Le moment tant redouté d’entendre le témoignage des rescapés et des familles de victimes est arrivé. Dans un recueillement quasi-religieux, chaque déclaration suit un rituel immuable, la personne s’approche de la barre, le président l’invite  à décliner son identité puis la salle écoute le récit. Et c’est toute la douleur du monde que chacun, à sa manière, selon sa propre histoire, déverse aux pieds de la Cour. Les derniers mots souvent mêlés de larmes sont accueilli dans un silence où le respect le dispute à l’émotion. Il n’y a ensuite pas ou très peu de questions. Parfois un membre de la Cour demande une précision. Il arrive qu’un avocat aide son client à raconter un point qui lui semble important. Le parquet et la défense se taisent.  Il y a quelque chose de vertigineux dans cette succession ininterrompue de destins fracassés. Un seul suffirait à remplir d’effroi et ils sont des centaines….

Certains viennent avec des notes, d’autres sans. Il y a ceux que l’émotion étrangle, ceux qui la dominent jusqu’au moment où, la voix brisée, ils tendent la main vers le paquet de kleenex posé sur le pupitre. Et puis ceux qui rient comme on hurle, pour conjurer la peur de s’effondrer. Un rescapé tient le compte méticuleux de ses blessures, des soins qu’il a reçus, de ceux qui l’ont aidé, d’autres, possédés par une folle envie de vivre, livrent le récit bouillonnant de la tragédie et de la reconstruction. Pour tous, témoigner est une épreuve. D’abord parce que cela implique de raconter l’insupportable et donc de s’y confronter de nouveau. Ensuite, parce que certains ont peur que les terroristes reviennent les achever. Cela fait partie de traumatisme et c’est pourquoi d’ailleurs plusieurs parties civiles ont demandé l’autorisation de ne pas donner leur nom à la barre. Refusée. Mais le président leur a permis de préciser qu’elles ne souhaitaient pas que leur identité apparaisse dans la presse. A toutes ces difficultés s’ajoute évidemment celle de devoir s’exprimer devant un impressionnant public composé de magistrats, d’avocats, de journalistes, et de parties civiles …. Vertigineuse épreuve.

« Sans justice, c’est la loi du plus fort »

Claude, la soixantaine, était à La Bonne Bière ce soir-là. Il a longtemps hésité à venir témoigner et  résume bien la douloureuse question qui se pose aux victimes quand elles doivent décider de venir au procès ou non. « Je ne voyais pas en quoi je pourrais contribuer. A quoi bon ? Et puis, j’ai changé d’avis, par solidarité avec toutes les personnes touchées, blessées, tuées. Je me disais que ne pas être avec elles, c’était égoïste, limite odieux. Et puis moi aussi j’étais concerné, avec ces personnes depuis ce 13 novembre, on a un destin aligné. On n’est pas qu’une somme d’individus mais une société, la justice en fait partie malgré, excusez-moi, ses imperfections ; sans justice c’est la loi du plus fort. C’est pour ça que je suis là et que j’ai décidé de témoigner ». C’est la même nécessité morale qui anime Gregory, l’énergique, le solaire patron de La belle équipe. Il s’avance avec ses feuilles à la barre, « je vais essayer de ne pas lire, mais ça ne va pas être simple, vous êtes nombreux » plaisante-t-il. Il y a encore 18 mois, il n’envisageait pas de se porter partie civile. « Je n’ai pas besoin de ce moment pour guérir, mais il n’y a pas de place pour le « moi », seul le « nous » compte, toute la France a été touchée dans ses tripes, dans son âme. Dans ma maison, 21 personnes sont mortes assassinées 10 faisaient partie de ma vie depuis des mois, des années, quand je pense à elles, c’est des morceaux de ma chair qui ont été arrachés ». Parmi celles-ci, sa femme, Djamila, est morte dans ses bras. Quand les tirs ont éclaté, il a espéré très fort qu’elle soit au fond du restaurant. Elle n’y était pas.

 Didine avait 29 ans, « son violon c’était son amour »

Ils racontent aussi ce petit rien, ce hasard vertigineux qu’on appelle le destin et qui fait qu’en l’espace d’une seconde, on se retrouve sans comprendre inscrit sur le registre des vivants ou sur celui des morts. Au serveur qui lui demande ce soir-là s’il souhaite s’installer à l’extérieur ou à l’intérieur, Claude répond d’abord « en terrasse », avant de se raviser. C’est ce qui l’a sauvé. Le jeune étudiant en muscicologie que sa famille appelle affectueusement Didine, n’a pas eu cette chance. Très digne, son père venu spécialement d’Algérie pour témoigner raconte la joie de la famille lorsque le jeune homme a été admis en master de musicologie à la Sorbonne. Ce qui semble être une chance un jour peut soudain devenir un malheur. Didine avait 29 ans, il jouait de tous les instruments mais il y en avait un qu’il aimait par-dessus tout « il avait son violon chevillé à son corps, c’était son amour ». Ce soir-là l’étudiant a eu envie de profiter de la douceur de la soirée pour se promener. Le destin a voulu qu’il croise la trajectoire des terroristes. Le dossier note qu’il est décédé au 1 rue de la Fontaine au Roi. Nicolas était serveur à La Belle équipe à l’époque, mais il ne travaillait pas le soir. Ce jour-là il était revenu sur son lieu de travail pour fêter un anniversaire. Seulement il y avait beaucoup de monde, alors il a décidé de donner un coup de main à ses collègues.  « C’est trois magnifiques filles qui m’ont sauvé, je suis entré pour prendre leur commande » confie-t-il à la barre. B, l’associé de Gregory aurait déjà dû être parti au moment de l’attaque, mais un ami leur avait dit  « vous travaillez trop, je vous paie une coupe ». Il est entré les chercher. A la loterie du destin, lui aussi a gagné ce soir-là. Enfin, gagné… La suite de son récit  est une série de flashs orange, entrecoupés d’images insoutenables. Il y avait trop de blessés, il y eut ensuite trop de morts. Il a du choisir, même pour les enterrements. B. affecte le détachement à la barre, il blague, il rit même, jusqu’à ce qu’un magistrat l’interroge sur son apparente résilience et que le masque tombe. Sans pathos, il avoue « Je ne vais pas au théâtre, ni au cinéma, je ne prends plus le métro, je fais tout à pied, je suis partout sur le qui-vive, à la recherche des sorties de secours. Des fois on vrille, ça nous a changé complètement ».

 « L’état du monde empire et vous y avez contribué »

Face aux accusés, les réactions sont très diverses. Claude a visiblement beaucoup réfléchi à la question. Cet ancien inspecteur du travail se raccroche à l’état de droit. « Malgré tout ce que j’ai enduré, je vous considère comme des êtres humains ; au-delà des crimes qui vous sont reprochés, vous avez une tête, un cœur, des émotions.  (…..) Comment avez-vous pu penser que des morts ici pouvaient compenser des morts là-bas ? La vengeance, on ne s’en sort jamais. Vous pensez qu’on vit mieux là-bas, maintenant,  que l’Occident va s’apercevoir de ses erreurs ? L’état du monde empire et vous y avez contribué ! ». Puisque Salah Abdeslam semble décidé à parler, Claude se dit ouvert au dialogue « moi je suis prêt à pardonner mais c’est une démarche exigeante qui nous demande à vous et à moi de faire un sacré bout de chemin ». Il poursuit « un certain nombre d’entre vous seront condamnés, ça ne m’apaisera pas, ça ne me rendra pas mon pied, mais ça ne m’empêchera pas un jour d’aller vous voir en prison, encore faut-il que vous le vouliez et que vous ayez le courage d’être des hommes » conclut-il. Et voici que cet homme si raisonnable et méthodique qui a déroulé impeccablement son récit, soudain fond en larmes.

« Mon islam c’est de la tolérance, de la paix, de l’amour »

Le père du jeune musicien n’exprime pas la même mansuétude. Il rappelle que l’Algérie a vécu 10 ans de terrorisme « et pourtant, on est tous musulmans, il n’y a pas de mécréants ». Avec calme, l’homme poursuit « nous sommes musulmans, mon fils l’était aussi, pour aucun motif ni aucune justification on ne peut dire « je vais tuer x ou y au nom de l’islam ». On peut aussi éliminer 3 milliards de bouddhistes, c’est toute l’humanité qui va y passer !  Mon islam c’est de la tolérance, de la paix de l’amour, du partage, cet islam dont certains parlent n’est pas le mien ». Le père de Didine conclut son court témoignage en citant ce verset du Coran: « Dieu est beau et il aime la beauté ». Gregory non plus ne pardonne pas, pas du tout même. Ceux qui sont morts ce soir-là sont à ses yeux « nos martyrs républicains » . Il voudrait qu’on ne se souvienne que de leurs noms et qu’on oublie ceux des terroristes. « Je n’ai rien à dire ni à demander à nos assaillants » assure-t-il, rien à dire à ceux qu’ils rebaptise les « fantassins du mal ». Rien à dire non plus au principal accusé, Salah Abdeslam en réponse à sa récente déclaration sur le fait que les terroristes n’avaient « rien de personnel » contre leurs victimes. Celui qu’il surnomme « leur provisoire directeur marketing France » ne mérite à ses yeux que son indifférence.  « De tels fléaux doivent être anéantis, avec les mots, l’amour et les armes s’il le faut » conclut-t-il.

 « J’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que de rouvrir »

Tous ou presque sont parvenus à se reconstruire, chacun à leur manière. Claude a quitté le quartier ; vivre à 300 mètres du Bataclan lui était devenu insupportable. Ses blessures et handicaps sont définitifs. Pourtant il assure : « aujourd’hui je suis un homme debout, tranquille, heureux même si de temps en temps je suis fragile ».  Il consacre désormais son temps à aider les jeunes des quartiers à prendre leur place dans la société « en dépit des blocages de leur situation, j’essaie de contribuer à ce qu’ils deviennent citoyens et j’espère que mes mésaventures n’ont pas servi à rien ». Gregory a réfléchi. Fallait-il rouvrir ou non La Belle équipe ? Face aux fleurs et aux messages d’encouragement déposés sur le pas de sa porte au lendemain des attentats, « j’ai compris que je n’avais pas d’autre choix que de rouvrir. J’ai tout cassé et j’ai refait mon bébé tout seul.  J’ai fait mon devoir citoyen, quand on détruit votre maison, il faut la reconstruire, sinon c’est de l’abandon». S’il remercie le Fonds de garantie, en revanche il s’est senti très seul et en veut aux pouvoirs publics sur ce point.  « Je suis resté fermé jusqu’au 21 mars 2016, je n’ai jamais été contacté, ni appel ni courrier, rien, pas un seul «  Bonjour Monsieur, comment allez-vous, quels sont vos projets ? ». Il reproche à la Mairie de Paris d’avoir distribué un peu légèrement les subventions de 40 000 euros, à l’Etat sa gestion du statut de pupille de la Nation.  « Ma République chérie, la sidération n’excuse pas tout, la légèreté de certains de tes serviteurs dessert tes intérêts ». Nicolas quant à lui est devenu le directeur de La Belle équipe. « J’y travaille avec plaisir mais pas en ce moment » confie-t-il. Entre la présence policière et le harcèlement des journalistes , difficile de mener une vie normale. La pression médiatique est telle sur place depuis quelques semaines qu’il avoue avoir craqué. Le fait d’être inlassablement ramené à ce jour affreux court-circuite l’énergie que tous déploient pour opposer aux terroristes la joie de vivre et d’être ensemble.

Une peluche et un chagrin au-delà des mots

Certains ne se sont toujours pas relevés. L’avant-dernière partie civile qui arrive ce jeudi à la barre est la mère d’un jeune homme tué à La Belle équipe. La frêle dame aux cheveux gris plonge soudain toute la salle dans le marécage d’un chagrin absolu. On songe en l’écoutant s’étouffer de sanglots aux accents déchirants  du stabat mater de Pergolese. Sur le pupitre, l’ours en peluche qu’elle a apporté fait face aux magistrats. Que veut-elle faire dire à ce jouet ? Qu’il n’y aura plus dans sa famille ni Noël ni anniversaires parce que c’est trop dur, comme elle l’explique ? Encore a-t-elle réussi à venir au procès. De son mari elle dit qu’il s’est tout bonnement arrêté de vivre. Puis c’est au tour du grand frère de s’avancer à la barre. En apprenant la nouvelle, il s’est effondré. « Je ne pouvais plus marcher, plus parler. Je ne peux pas m’empêcher de penser que j’aurais pu le sauver, prendre ces putains de balles à sa place pour qu’il continue de vivre ». Il s’est fait tatouer la devise de Paris « fluctuat nec mergitur » et « La belle équipe » sur la jambe. Pour « continuer de marcher avec son petit frère » explique-t-il. Celui-ci venait de se convertir, il préparait son mariage religieux avec une jeune femme musulmane quand les balles des terroristes l’ont fauché. Dans un silence absolu, il sort de la salle, le visage tourné vers les accusés, sans jamais cesser de les fixer en remontant l’allée centrale.

L’audience est levée à 19H15. Chacun range ses affaires, la gorge nouée, l’esprit poisseux de chagrin, une enclume de douleur écrase les nuques. Si la justice est habituée à recueillir la souffrance, on se demande ici comment magistrats, greffiers, avocats vont pouvoir tenir huit mois. La tâche semble surhumaine. Quant aux accusés, c’est incontestablement une forme de châtiment qui commence déjà à s’abattre sur eux, sans que la justice ait encore eu le temps de décider qui est innocent ou coupable. Dehors il fait doux. Les touristes profitent des dernières lueurs du soleil sur la Seine. Pour ceux qui sortent du procès, cette douceur de vivre vue à travers la vitre sale du malheur semble appartenir à un autre monde. Un impressionnant dispositif de sécurité contraint à de longs détours pour rejoindre la place du Châtelet. Il rappelle que pendant que l’on rejoue cet épouvantable massacre afin d’en juger ceux que l’on accuse d’en être les auteurs, il n’est pas exclu que, quelque part dans l’ombre, d’autres préparent une attaque d’une horreur similaire.

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