Aux assises à Nanterre, « une vie saccagée, dévastée, pour rien ! »

Publié le 15/12/2020

Pendant trois jours, la cour d’assises des Hauts-de-Seine a jugé Nuby I., 21 ans, accusé de tentative de meurtre pour avoir frappé un adolescent à coups de barre de fer, au seul motif qu’il habitait dans une cité « rivale ». La victime est handicapée à vie.

Les cheveux n’ont pas repoussé sur la longue cicatrice de Morad (prénom modifié), ici avec sa tante Nadéra (à gauche) et sa mère Nacima, face à lui, au tribunal de Nanterre.
© Isabelle Horlans

 Les deux jeunes gens se font face dans la salle d’audience mais ils évitent de se regarder.

A droite, dans le box des accusés, Nuby I. semble perdu, presque absent. Il est accusé de tentative d’homicide volontaire.

A gauche, sur le banc des parties civiles, Morad*D., âgé de 17 ans, est entouré de sa mère et de sa tante. La famille D. forme un bloc compact, semblable à des oiseaux en équilibre fragile sur un fil. Seule manque la grand-mère, absente à cause de la crise pandémique. Les trois femmes et l’adolescent sont représentés par Me Loeiz Lemoine qui, depuis le drame survenu il y a deux ans, s’est attaché à « ce petit bonhomme », comme il l’appelle avec affection, chétif et handicapé à vie.

Du côté de Nuby I., au plus près de lui, une autre famille souffre en silence, dans la dignité. Les parents et la sœur de l’accusé sont bouleversés par les événements qui ont mené devant la cour d’assises ce fils et frère chéri. Il venait d’être admis à l’école Ferrandi qui forme à l’excellence culinaire. Son avenir s’est brisé lorsqu’il s’est piqué de jouer au caïd de l’Île-Saint-Denis, cité de Seine-Saint-Denis voisine de Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine).

 A terre, l’adolescent hurle sous les coups

Quinze ans déjà que, sans raison, des jeunes de ces communes se livrent une guerre de territoires. Dans ce contexte, le 15 septembre 2018, « Nuby » et sa bande opèrent une descente à la Rotonde, un quartier de Villeneuve. Ce samedi, à 23h15, Morad, 15 ans, écoute de la musique avec son cousin Chakim, atteint d’une myopathie qui le contraint à se déplacer en fauteuil, et son ami Mohamed qui habite l’immeuble au pied duquel se trouve le trio.

Soudain, quatre gars surgissent, manifestement là pour en découdre. « Où on peut “pécho” ? » demande un grand, fin mais costaud, identifié par la suite comme étant Nuby I. Morad décrypte la question : « Ici, il n’y a pas de drogue. » Il a répondu gentiment car jamais cet adolescent bien éduqué n’a pris part aux conflits entre rivaux. Dans le halo blafard du lampadaire, surgit une barre de fer semblable au pied d’une table de réfectoire. Elle s’abat sur le bras de Mohamed, qui s’enfuit. Morad tente de le suivre mais il se prend les pieds dans des barbelés. Il hurle sous les coups : « Arrête ! Arrête ! ». De constitution gracile – 1m58 pour 41 kilos –, Morad est impuissant à se défendre, d’autant plus qu’il est à terre.

« Ce mec, c’est un psychopathe ! »

Son cousin handicapé est parvenu à se réfugier tant bien que mal derrière un bosquet. Il voit la barre de fer frapper plusieurs fois sur la tête de Morad, au cri de « fils de pute ». Puis c’est le silence, ponctué de râles. Les quatre agresseurs s’éloignent en courant, ignorant que deux caméras de vidéosurveillance captent leurs foulées, suffisamment pour les reconnaître. Surtout Nuby I., alors âgé de 19 ans, métis à la chevelure teinte en blond. « Après qu’il eut frappé Morad, il souriait. Ce mec, c’est un psychopathe », dira Mohamed. Chakim roule son fauteuil jusqu’à Morad ; inconscient il baigne dans son sang qui s’écoule d’une plaie béante. Hissant son cousin sur ses genoux, il le porte jusqu’à l’appartement de Mohamed.

Et là, miracle : une équipe du SAMU se trouve à proximité. A la barre des assises, le Dr Gilbert Dhumerelle, qui a expertisé Morad, est formel : « Sans l’arrivée rapide des secours, il serait mort. Il ne doit sa vie qu’à ce hasard. L’hémorragie, que l’enfoncement de sa boîte crânienne a provoquée, causait une hyperpression, écrasant son cerveau. Il a d’abord fallu irriguer, puis opérer pour réduire l’hématome. Ses séquelles graves sont pour certaines irréversibles. »

« J’ai réappris à marcher, à écrire, à parler »

En « urgence vitale absolue » à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Morad est dans le coma. Dix jours d’incertitude effroyable, puis des semaines de rééducation que restitue, en pleurant, Nacima, sa mère : « J’ai laissé mes trois autres enfants seuls avec leur père pendant trois mois. Tous les jours, je lui parlais non-stop, je demandais le pronostic… » L’hémiplégie nécessitera une longue rééducation, qui n’est pas achevée. « Déficit de mémoire immédiate, ralentissement des activités intellectuelles et motrices, héminégligence droite signifiant qu’il a oublié à quoi sert cette partie de son corps », a auparavant précisé le médecin.

La famille D. se relaie pour l’assister : « Chez nous, on est rodés, confie sa tante Nadéra. Six des nôtres souffrent de myopathie, on sait s’entraider. » Elle évoque l’adolescent joyeux d’hier, le jeune homme renfermé qu’il est devenu. « J’ai réappris à marcher, à écrire, à parler », témoigne Morad, qui tient à rester debout devant Inès de Camara, la présidente de la cour, ses assesseures et le jury, trois hommes et trois femmes attentifs, curieux, qui posent moult questions lors de chaque déposition. « J’adorais courir, je ne peux plus. Je rêvais d’être mécanicien, je ne le serai pas. Et j’ai perdu mes souvenirs d’enfance », poursuit le jeune homme qui, par peur, ne sort plus de son quartier. Par chance, il a conservé intact son beau visage.

 « C’est tombé sur moi, je n’étais pas visé »

 Morad est catégorique : même si Nuby nie les faits, jusqu’à sa présence à la Rotonde soir-là, c’est lui qui a détruit son existence. Les policiers qui ont visionné la vidéosurveillance et recueilli des témoignages en sont aussi persuadés. Un mystère subsiste : pourquoi Morad ? « C’est tombé sur moi, je n’étais pas visé », pense-t-il. Une impression que confirment les débats et qui suscitera la colère de son avocat Me Loeiz Lemoine : « Sa vie a été saccagée, dévastée, piétinée pour RIEN ! »

Assis entre deux policiers, l’accusé fixe l’avocat sans baisser les yeux sous le poids des mots cinglants qui le confrontent aux conséquences de ce dont on l’accuse, à la banalité de la violence qui sévit en L’Île-Saint-Denis et à laquelle il a choisi d’adhérer. Son défenseur, Jacky Attias, paraît espérer que son attitude sera moins indifférente d’ici à la fin de l’audience.

 

*Le prénom de la victime, mineure, a été modifié

(A suivre…)

 

    

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