Clandestin et sans ressources en Espagne, le couple effectue des allers-retours en France pour voler
Si les rues de la capitale sortent doucement de la torpeur estivale, la 23e chambre correctionnelle croule toujours sous l’affluence des prévenus jugés en comparution immédiate. Hier, six étrangers et deux Français se sont succédé dans le box jusqu’en milieu de soirée. Dont des parents qui délaissent régulièrement leurs trois enfants en Espagne pour larronner à Paris.

Luciana, une Cubaine âgée de 31 ans, pleure à chaudes larmes et demande pardon. Luis, son mari péruvien qui vient de fêter ses 62 ans, dandine à sa gauche et la console de sa main droite qui va et vient dans son dos. Depuis le 17 juin, elle est emprisonnée à Fleury-Mérogis, lui à Fresnes, et ils n’ont plus de nouvelles de leurs trois jeunes enfants restés en Espagne. Pour la 9e fois cette année, ils les ont abandonnés à Tolède parce qu’il semble plus facile de voler en France que dans le pays qui les a accueillis sans toutefois régulariser leur situation. Ils font partie des migrants dont Pedro Sanchez, le chef du gouvernement, veut assurer « l’inclusion » dans un contexte de marasme démographique. Mais pour l’instant, Luis et Luciana restent sur le carreau, sans titre de séjour ni permis de travail.
Aussi effectuent-ils des allers-retours Tolède-Paris pour voler à l’hôtel, au restaurant ou dans des bars. Leur technique est rôdée : Luciana détourne l’attention tandis que son époux s’empare de sacs à main ou bagages. Elle est prévenue de neuf infractions de ce type entre le 12 janvier et le 15 juin ; lui répond de onze délits. La plupart ont été commis en réunion. Grâce à la vidéosurveillance, leur culpabilité apparaît évidente. Néanmoins, ils ne reconnaissent que « quelques faits ».
« C’est un acte désespéré, on n’a pas vraiment décidé [de voler] »
Le président Thierry Donard veut comprendre : « Vous avez trois enfants, dont un fils autiste de trois ans, et vous les laissez pour venir en France ? Mais pourquoi en France ? » Luis : « Je ne sais pas… Je ne me souviens pas bien, j’ai des problèmes mentaux », indique-t-il en inclinant sa tête, frappant sa nuque. Luciana : « Je demande pardon. Je ne recommencerai pas. C’est un acte désespéré, on n’a pas vraiment décidé [de voler]. » Multiplié par neuf ou onze en six mois, ils ne peuvent plus évoquer un acte isolé. La défense plaide la précarité, le besoin qu’ont les enfants de leurs parents et l’absence de violence lors des chapardages d’ordinateurs, de vêtements, sacs à main. En vain. Luis est condamné à 14 mois de prison, Luciana à dix mois, avec maintien en détention, interdits de territoire durant cinq ans. Les 1 490 € qu’ils détenaient sont confisqués.
« Levez-vous, monsieur », intime le juge. « Monsieur est debout », répond l’interprète. « Il souffre de nanisme », précise l’avocate de Mohamed qui a tenté, à coups d’Opinel, de dérober un téléphone dans le métro le 24 août. Il a légèrement blessé les deux passagers qui ont résisté. L’Algérien de 36 ans, clandestin depuis trois ans, arrivé aussi d’Espagne, dort dans la rue, rapine pour survivre : « J’avais besoin d’argent, mais je n’avais pas de projet précis. Je n’avais pas prévu de voler… J’étais alcoolisé. » Pourquoi agiter un couteau ? « Pour faire peur à la dame et qu’elle lâche son portable. »
« Il s’est senti débordé face à la résistance du couple, explique Me Manon Claux, commise d’office. Il n’est pas en situation physique de supériorité. » Le tout petit homme au regard infiniment triste est sanctionné de six mois de détention, avec mandat de dépôt, et interdit de territoire jusqu’en 2031. Il devra dédommager les parties civiles à hauteur de 2 400 € alors qu’il n’a pas de quoi acheter un sandwich.
Le faux policier « frustré d’avoir raté le concours »
Arif, un Afghan de 26 ans, est également à la rue, sans travail, réfugié mais sans statut depuis six ans. Arrêté pour avoir frappé d’un coup de couteau un passant (10 jours d’incapacité de travail), il a comparu le 17 juin devant la 23e chambre. Le tribunal a renvoyé le procès au 26 août car, en garde à vue, un psychiatre l’a estimé « inaccessible à une sanction pénale » à cause de « ses troubles mentaux ». Il a été incarcéré à Fresnes, et n’a passé qu’une journée à l’hôpital de la prison. Quant à l’expertise exigée, elle n’a pas été effectuée… Confronté à l’incompréhension du petit Afghan perdu dans le box, regard égaré et sourire figé, le juge convient qu’il « n’est pas possible d’étudier ce dossier en l’état ». Compte tenu de « la gravité des faits et des risques de récidive », Arif est reconduit en cellule jusqu’au 10 septembre –en espérant qu’il sera examiné d’ici là.
Yoan, lui, détend l’atmosphère. Sur TikTok et dans Paris, l’Auvergnat aux 29 condamnations à 31 ans laisse entendre qu’il est policier. Il arbore avec fierté son brassard « police ». Le 23 août, en terrasse d’un café parisien, il est tombé sur un os. Attablé avec sa propre bouteille de rosé, il a provoqué un esclandre quand le serveur a tenté de le chasser. Sortant son brassard, il a attiré l’attention de son voisin, substitut du procureur. Lequel a appelé la police. Tee-shirt noir, bouc de hipster et crâne chauve, Yoan assure que « c’était un gag ». Mais ce n’est pas la première fois et il venait de sortir de prison. Le tribunal veut comprendre son obsession pour la police : « Parce que je suis frustré d’avoir raté le concours. » Une vie de misère et « une enfance très douloureuse » expliquent qu’il se prête une existence éloignée du réel, a estimé l’enquêteur social.
« Ne profitez pas du TIG chez les gendarmes pour voler leurs insignes »
Grâce à son faux statut, Yoan compte 70 000 abonnés sur TikTok. De quoi lui rendre confiance en lui. « Il fantasme sur le métier de policier et on est plutôt dans le registre farces et attrapes », insiste Manon Claux, à nouveau désignée. À 20 heures, la juge rapporteure lui annonce la bonne nouvelle : six mois de prison, dont quatre avec sursis probatoire de deux ans. « Vous devrez aussi vous soigner et faire 70 heures de travail d’intérêt général. » Il doit déjà effectuer un TIG en septembre… à la gendarmerie d’Aurillac ! « N’en profitez pas pour voler leurs insignes », recommande-t-elle. « Rien n’est perdu, la balle est dans votre camp. » Yoan sourit, remercie, il sera convoqué par le juge de l’application des peines.
« Ouais, c’est bon », tonitrue le Serbe Novica, 65 ans, après vérification de son identité. Il refuse d’être « jugé tout de suite. Je veux un avocat privé ». Il a brisé porte et vitres de la loge de sa femme, gardienne d’immeuble, et doit répondre de violences exercées sur elle de 2020 à 2026. Mais il veut quitter, libre, le palais de justice d’ici à son audience du 3 novembre. Son agressivité ne rassure personne. Le Serbe tempête quand lui est finalement signifié son mandat de dépôt.
Moussa, 18 ans, vient demander sa remise en liberté. Prévenu de deux vols avec violence « particulièrement graves », selon la procureure, commis en réunion le 1er août, il est incarcéré depuis le 6 à Fresnes comme trois de ses complices présumés, sur quatre. Le grand jeune homme, athlétique, argue d’une rentrée prochaine pour suivre ses études et d’un hypothétique petit boulot sans fournir d’attestation d’embauche ni d’inscription universitaire. Par-dessus le marché, la proposition d’hébergement, soumise le 6 août au juge des libertés et de la détention, « n’a pas été actualisée ». Le parquet s’oppose à sa requête en raison des « risques de pression sur les témoins et de l’absence de garanties de représentation ».
Réquisitions suivies. Moussa retourne à Fleury-Mérogis, dont il ressortira pour le procès du groupe, fixé au 15 octobre. Il est 20h20, et le tribunal fait monter de la souricière Ahmed, un Somalien de 26 ans, suspect de vol avec violence en récidive, sans autorisation de séjour en France, emprisonné le 8 août dernier. Une journée ordinaire, à la 23e, qui s’achèvera une fois la nuit tombée.
Référence : AJU506212