Comparutions immédiates : parmi les supporters du PSG, un policier hors service qui a « braqué » des fêtards
Les audiences dédiées aux prévenus de violences après le sacre du PSG en Ligue des champions ont été surchargées mardi, autant que lundi. Au point que la présidente de la chambre 23-1 a dû renvoyer des procès. La plupart des supporters poursuivis portaient encore leur maillot “Qatar Airways”, ils avaient en commun leur jeunesse, leur niveau intellectuel supérieur et l’abus d’alcool. Mais parmi eux, comparaissait aussi Erwan, un policier fan des Parisiens qui a complètement dérapé. Il a été écroué.

La chambre 23-1 affiche complet. Quatre gardiens de la paix surveillent le public ; d’autres arpentent le corridor entre les salles réservées aux CI, les comparutions immédiates. Il y a foule, au tribunal de Paris, au lendemain des violences urbaines qui ont suivi la victoire du club de la capitale contre Arsenal. Dans le box, des jeunes gens vont se succéder jusqu’à la fin de la soirée. La présidente Marie-Laure Mabille n’accordera qu’une suspension, après un regard à la pile sur le bureau de l’huissier : « Il est 18 h 16, il reste six dossiers, on ne va pas pouvoir tous les examiner », déplore-t-elle. Celui d’un suspect d’agression sexuelle, qui veut être jugé ce 2 juin, est renvoyé à 20 heures ; en ouverture des débats, déjà, une affaire avait été reportée « faute de temps ».
En début d’après-midi, sont apparus neuf hommes escortés, l’air fatigué à l’issue de leur garde à vue. Elle a débuté durant le chaos censé célébrer la 2e étoile des champions d’Europe. « Vous devez être présentés au tribunal à une certaine heure, leur notifie la juge. C’est fait, on se revoit plus tard. » Retour dans les geôles, sauf pour Karna, premier jugé. Ce Népalais voulait punir les voleurs de son téléphone, il a finalement touché le dos de femmes avec la lame de 30 centimètres d’un couteau de boucher. « C’est stupide », reconnaît-il : il avait trop bu en regardant le match. Six mois ferme requis, en semi-liberté. La peine est commuée en sursis.
La police « m’a étranglé, “tasé”, je n’allais pas me laisser faire ! »
Suivent Adam et Lenny, 18 ans, en maillot du PSG chiffonné. Leur casier judiciaire est vierge, ils vivent chez leurs parents. Le premier, en prépa, va intégrer une école d’ingénieur ; le second étudie le commerce. Et tous deux bossent dur, en parallèle, pour payer leurs loisirs. À 1 h 50, dimanche, dans l’euphorie du succès, ils sont passés devant la vitrine brisée d’un magasin d’articles de sport, ont entendu « des cris à l’intérieur » : « On a voulu voir si des gens avaient besoin d’aide », invoquent-ils en défense – maladroite. Les cris provenaient de pilleurs s’en donnant à cœur joie, Lenny a masqué son visage, Adam a « pris des lunettes ». La police a fait irruption. « C’était déjà vandalisé », insistent les prévenus de vol aggravé en réunion.
Si Lenny fait profil bas et se confond en excuses, Adam charge les policiers. « J’ai vraiment eu peur d’eux ! Ils m’ont plaqué au sol, étranglé, “tasé”, je n’allais pas me laisser faire ! » Exemple « d’inversion du récit, d’inversion des valeurs », dénoncée à la même heure par le Premier ministre Sébastien Lecornu à l’Assemblée nationale. « Avez-vous conscience que l’État nous demande d’être intraitables ? » l’interroge un juge assesseur, après rappel de la peine encourue – jusqu’à 10 ans de prison. « Je m’excuse de vous faire perdre votre temps avec ces bêtises, se radoucit l’étudiant. Je me suis un peu énervé. Je n’aurais pas dû entrer » dans la boutique.
La procureure requiert 18 mois de détention, dont moitié avec un bracelet électronique à la cheville, 1 000 € d’amende et l’interdiction de venir à Paris pendant six mois. La défense s’insurge : « Vous n’êtes pas là pour faire du chiffre, pour plaire à votre hiérarchie ! » L’avocate sollicite la clémence, la non-inscription au bulletin N°2 du casier judiciaire susceptible de nuire à la carrière des jeunes gens. « Je m’y oppose », tonne la parquetière.
Le tribunal condamne Lenny à cinq mois de sursis simple, Adam à deux mois de plus. La sanction sera inscrite au B2.
« Le plus petit avait le doigt sur la détente… C’était fou ! »
Arrivent deux hommes costauds. Rayan, le « grand » de 25 ans ; Erwan, le « petit » de 24 ans. Ce dernier, musclé, bras droit tatoué, chauve et barbu, est policier en Seine-Saint-Denis. Samedi, il n’était pas en service lorsqu’il a fêté la victoire du PSG dans le VIe arrondissement. Toutefois, il avait pris son pistolet semi-automatique Sig Sauer. Rayan l’accompagnait ; il semble fasciné par son ami, jusqu’à adopter son vocabulaire : « Individu, entrave à la circulation, interpellation, collègue… » Diplômé d’une grande école, il espère devenir commissaire de police.
Leurs deux victimes, très éprouvées, sont dans la salle. Des témoins, ainsi que la vidéosurveillance, corroborent leur récit. Samedi, à 21h40, roulant à bord d’un 4×4, ils empruntent le quai des Grands-Augustins, hurlant de bonheur par les vitres ouvertes. Soudain, Erwan bondit devant le capot du SUV. Nous résumons la suite : « Le plus petit criait : “Bouge pas sinon je tire”, “ferme ta gueule”, ”ouvre le coffre”(…) Le grand bloquait la porte du passager (…) Le petit avait le doigt sur la détente… C’était fou ! Je lui ai dit : “Si vous sortez votre arme toute la nuit, ça va mal finir” (…) Il disait : “Rentrez chez vous, c’est pas votre pays ici ! On était terrorisés. On pensait qu’on allait y passer. Si on avait été dans un coin isolé… »
Les mots « c’est pas votre pays » s’adressent à un Noir et au conducteur à la peau mate. « Des pères de famille, un ambulancier, un agent de sécurité incendie », précise leur avocate, convaincue du racisme des agresseurs. Et « d’ailleurs, poursuit-elle, pourquoi ne portez-vous plus votre tee-shirt de ce soir-là ? » En garde à vue, Erwan a emprunté un maillot pour remplacer le sien, floqué selon elle d’un sigle prisé par l’extrême droite.
Le visage masqué « pour éviter d’être sur les réseaux sociaux »
Erwan M. n’a pas fait état de sa fonction, sa carte de police et son brassard sont restés dans sa poche. Affolé, un témoin a alerté les gendarmes postés au Pont Neuf : ils ont arrêté les deux hommes. Quelques minutes plus tôt, ils avaient déjà menacé un fêtard en le coinçant dans un hall d’immeuble. « J’ai conscience que mon comportement entache la police », admet Erwan qui, piteux, réfute toute forme de racisme. « J’ai honte. Ce n’est pas moi au quotidien, je fais mon travail dans le respect des valeurs républicaines. »
La présidente Mabille : « On vous voit mettre le conducteur en joue ! C’est effrayant, vous faites preuve d’une dangerosité maximale ! Et pour quelle raison aviez-vous un couteau papillon [arme de catégorie D] ?
– Je suis originaire du sud-ouest, c’est pour cueillir les champignons.
– Il est vrai qu’il y en a beaucoup, dans le VIe arrondissement… Que serait-il arrivé s’ils avaient résisté ?
– Il y aurait eu une altercation, je suppose.
– Et vous, monsieur B. H., pourquoi masquer votre visage d’un cache-cou alors qu’il faisait si chaud ?
– Pour éviter d’être filmé et [exposé] sur les réseaux sociaux. »
Il regrette les violences en réunion : « Je stressais énormément. Il braquait son arme sur le pare-brise. J’aurais dû le calmer mais je ne sais pas s’il était en état de m’entendre. »
« Comment veut-on que la société ait confiance en la police ? », s’interroge la procureure. Elle sollicite deux ans de prison contre le gardien de la paix, dont six mois avec sursis probatoire, un mandat de dépôt à la barre, une obligation de soins, d’indemnisation, l’interdiction de port d’arme durant trois ans. Contre Rayan, elle requiert un an de sursis simple.
Le tribunal réduit la peine de ce dernier à huit mois et condamne Erwan à la peine demandée, relevant le sursis probatoire à dix mois. Il est transféré en établissement pénitentiaire par ses collègues – ils étaient onze à assister à son procès.
« Je ne suis pas allé à Paris pour foutre le bordel »
Ashin, lui, est un expert du volant sans permis de conduire ni assurance. Il a « célébré le match » avec des amis, tous plus ivres que lui qui était déjà bien alcoolisé. Quand la police l’a sommé de s’arrêter, il a foncé et blessé gravement un agent en le heurtant. Âgé de 29 ans, le Malgache réclame un délai pour préparer sa défense. « Je tiens à m’excuser. Je ne suis pas allé à Paris pour foutre le bordel. » Son casier judiciaire ne plaide pas en faveur d’une remise en liberté d’ici à l’audience. Ashin est incarcéré.
Hassen, prévenu à la voix pâteuse, ne paraît pas avoir dessoulé depuis son arrestation intervenue au début de la rencontre PSG-Arsenal. Il a tenté de s’emparer du lanceur de balles de défense d’un policier, prétextant que ce dernier « menaçait un enfant » – aucun témoin ne confirme la scène, ni la présence du petit garçon. « Oui, ça s’est un peu invectivé (sic), reconnaît-il, et il m’a mis quatre pains dans la gueule. » S’il confirme les insultes à l’endroit des fonctionnaires, un geste malencontreux envers le LBD, il veut que le tribunal tienne compte de son état : « C’est moi qui ai les bleus ! »
Les six mois en semi-liberté requis sont convertis en sursis.
La problématique se pose après chaque « célébration » de victoires (ou de défaites) sportives : si le parquet se montre ferme, les juges ne peuvent pas expédier ces jeunes, majoritairement primo-délinquants, dans des prisons qui comptent déjà 88 145 détenus, dont 7 540 dormant sur des matelas par terre.
Référence : AJU505248