Crans-Montana : la nomination de deux coordonnateurs nationaux apaisera-t-elle la colère des victimes ?

Publié le 18/03/2026
Crans-Montana : la nomination de deux coordonnateurs nationaux apaisera-t-elle la colère des victimes ?
Christian David, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Déjà mis en place sur plusieurs accidents collectifs, le dispositif lancé plus d’un mois après la catastrophe est censé accompagner les familles de victimes dans la gestion psychologique, médicale, juridique et financière de la catastrophe. La première réunion a été organisée le 10 mars dernier.

Le 1er janvier 2026, dans la station de ski suisse de Crans-Montana un incendie dans le bar et dancing La constellation faisait 41 morts et 115 blessés. C’est alors un contre-la-montre judiciaire qui s’engage dans trois pays qui concentrent le plus de victimes, la Suisse, l’Italie et la France. La procédure pénale – visant entre autres les deux propriétaires français de l’établissement – est lancée le 2 janvier. Le 5 janvier, le parquet de Paris lance via l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) et la Direction nationale de la Police judiciaire, une enquête dite “miroir”. Le but ? « Permettre aux victimes françaises et à leurs familles de bénéficier d’un interlocuteur commun en France et de faciliter si nécessaire leurs échanges avec les autorités suisses » avec l’aide de la fédération France Victimes pour l’accompagnement psychologique et juridique aux victimes et à leurs familles. Dès le 7 janvier 2026, le garde des Sceaux avait saisi le service d’accès au droit et à la justice et de l’aide aux victimes (SADJAV) ainsi que la Délégation interministérielle d’aide aux victimes (DIAV) afin qu’ils puissent coordonner l’aide apportée aux victimes françaises de ce drame.

Un dispositif régulièrement mis en place dans le cadre d’accidents collectifs

Le 4 février dernier, le garde des Sceaux annonçait la nomination de deux coordonnateurs nationaux issus du vivier, Dominique Ferrière, magistrat, ancien premier président de la cour d’appel de Bordeaux (déjà mobilisé en cette qualité dans le drame d’Ethiopian Airlines en 2019) et Emmanuel Douhaire, administrateur judiciaire à Marseille (déjà mobilisé, quant à lui, dans l’explosion de l’immeuble de la rue Tivoli dans la cité phocéenne en 2023). Leur but dans cette affaire est de coordonner tous les dispositifs d’accompagnement pour les victimes françaises et leurs familles et d’assurer le lien entre elles, avec les autorités suisses, l’administration, les assureurs et l’ensemble des organismes concernés.

La nomination d’un coordonnateur national est régulièrement mise en place dans le cadre d’un accident collectif, événement dont la définition a été étudiée dans le cadre des travaux engagés par la secrétaire d’État aux Victimes. Il s’agit d’un « événement brutal/soudain engageant la reconnaissance ou la solidarité nationale et provoquant directement ou indirectement des dommages corporels et matériels à l’égard de nombreuses victimes ou dont la répartition géographique sur le territoire ou l’état de santé est particulièrement important. Cet événement [est] susceptible de recevoir une qualification pénale, nécessite par son ampleur ou son impact, la mise en œuvre de moyens importants et de mesures spécifiques pour la prise en charge des victimes, ainsi qu’une coordination des interventions et accompagnements déployés. ». Il s’agit de magistrats, de hauts fonctionnaires, de généraux de brigade intervenus sur les accidents ferroviaires (accident de Brétigny), aériens (crash du vol Ethiopian Airlines), routiers (collision de Millas). Sandrine Tricot, la présidente de l’association AH5017 Ensemble, représentant les familles des 51 victimes françaises du vol Air Algérie crashé au Mali en 2014, « pour les victimes, le coordonnateur est un référent, un interlocuteur privilégié, censé veiller au respect de leurs intérêts », avait-elle confié en 2018.

Les avocats des victimes de Crans-Montana dubitatifs

Depuis l’accident du 1er janvier 2026, les familles de victimes de Crans-Montana qu’elles soient en deuil ou qu’elles soutiennent des personnes parfois très gravement brûlées expriment régulièrement leur colère. Non-respect des normes, négligences des propriétaires, responsabilité de la municipalité, lenteur des procédures, réaction du gouvernement italien… L’actualité donne régulièrement de quoi attiser une colère légitime.

La nomination des deux coordonnateurs, chargés, entre autres, de permettre la mise en place de paiements des indemnités les apaisera-t-elle ? Une première réunion a été organisée à Paris le 10 mars dernier ; disséminées dans toute la France, les victimes et/ou leurs familles en sauront un peu plus sur l’accompagnement qui leur sera réservé. Mais d’ores et déjà deux avocats que nous avons interrogé expriment leurs doutes quant à cette nomination par le garde des Sceaux, Gérald Darmanin. « Ce que l’on attend d’eux, ce n’est pas tant sur le plan de la procédure pénale mais sur celui des indemnités. Notre client, qui est rétabli (même si 10 % du corps est brûlé et les séquelles physiques et psychologiques sont importantes) doit percevoir a minima une provision sur ses indemnités, on a saisi le Fonds de garantie des victimes (CIVI) en France et nous attendons une proposition, nous explique Laurent Jourdaa, avocat toulonnais, qui représente le jeune, Gaétan Thomas et sa famille. Sur le papier, ils ont aussi un rôle d’appui pour les familles, dans leur cheminement psychologique ».

L’avocat anticipe une charge compliquée pour les personnes nommées : « En France, nous avons 9 victimes décédées et 25 blessées, des majeurs et des mineurs, disséminées sur tout le territoire. Chaque victime est différente : des majeurs, des mineurs, des décédés et des blessés… De notre côté, nous avons sollicité, par exemple, une expertise médicale auprès de la CIVI de Nîmes pour se prononcer sur les séquelles de mon client, en particulier les risques pulmonaires dont on n’a pas encore mesuré la gravité ». C’est la première fois dans la carrière de l’avocat du barreau de Toulon qu’il se trouve sur un dossier où sont nommés des coordonnateurs nationaux. « Sur le Rio-Paris, où je défendais la famille d’une hôtesse de l’air (procédure toujours en cours au Pôle social de Toulon au titre de la faute inexcusable de l’employeur) le Pôle des accidents collectifs s’était mobilisé, mais cela ne s’était pas déroulé par l’intermédiaire de coordonnateurs. Pourquoi confier cette mission à des magistrats ? Peut-être pour appuyer l’enquête miroir ouverte en France ? Cela montre en tout cas que c’est censé être un appui d’ordre uniquement administratif, il n’y aura rien a priori au niveau pénal comme c’est le cas en Italie où le gouvernement a fait délivrer des commissions rogatoires aux autorités suisses pour participer à l’enquête ». L’avocat craint que tout cela se règle entre assureurs et que les responsabilités soient renvoyées ici et là. « Le garde des Sceaux a certainement eu envie de répondre à la colère des familles et des victimes, mais comment pourront-ils gérer à deux toutes les victimes et familles qui ont un point de vue différent sur ce qui s’est passé, sur la gestion des séquelles ? Et comme il n’y a pas de fonds de garantie commun créé et que tout se passe de façon régionale, cela risque d’être un casse-tête. Il aurait fallu davantage de moyens humains et financiers à mon sens ».

« Mes clients n’attendent rien de l’État »

Représentant deux familles, l’avocat corse, Jean-Claude Guidicelli a accueilli la nouvelle de la nomination en haussant les épaules. « Je n’en pense rien sur le plan concret, les clients non plus. Ils pensent que cette décision sauve juste les apparences judiciaires pour essayer de donner l’impression qu’on est très préoccupés concernant l’avenir judiciaire de ce dossier en Suisse, qui n’avance pas d’un pouce. Trois mois après l’accident, c’est pénible pour les victimes ». L’avocat a, comme son confrère, saisit la commission d’indemnisation des victimes : « C’est notre seul secours, de judiciariser sans attendre les promesses et effets d’annonces fallacieux. Là ce sera enfin du concret. À mon sens, cette annonce relève de la diplomatie judiciaire, on abuse intellectuellement et émotionnellement des victimes. On attendait plutôt un renfort judiciaire pour se joindre aux magistrats italiens, un accompagnement médical et psychologique… On n’a rien eu, on ne voit rien venir, rien de concret ».

L’avocat qui a travaillé aussi sur le Rio-Paris ou l’accident du tunnel du Mont-Blanc considère que cette décision est plus un atermoiement qu’une avancée concrète pour aider les familles à sortir de l’urgence du traumatisme. « Ce genre d’annonce attise, exaspère, plus qu’elle ne calme les familles. Mes clients me disent qu’ils préfèrent ne pas lire ces annonces gouvernementales qui aggravent leur douleur. Le seul rendez-vous qui va compter pour elles dans les semaines à venir, c’est la saisine de la Commission des victimes pour la mise en place de l’indemnité provisionnelle, là ce sera concret, ce ne sera pas de la littérature », tance-t-il.

Plan