Crime dans le vignoble champenois : le parricide était presque parfait
Yann Vadin a été condamné hier à 25 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son père à Cumières, un village de la Marne ceint de vignes. Durant quatre jours, la cour d’assises a examiné le parcours d’un homme « pourri gâté » qui ponctionnait l’argent de la maison de champagne afin de mener grand train. Et qui a fini par tuer pour s’approprier l’héritage.

De lundi à jeudi, la cour et les jurés réunis à Reims se sont immergés dans un récit que Balzac ou Dostoïevski auraient pu écrire. La soif d’argent que l’on étanche par le détournement de fonds, la jalousie disloquant les liens familiaux, la manipulation, l’amoralité, l’amour, le fils meurtrier. L’accusé Yann Vadin, âgé de 36 ans, a commis « le crime le plus répugnant depuis l’Antiquité », a relevé Mathilde Campagnie, l’avocate générale qui a requis 27 ans de réclusion. « Le motif, c’est le fric ! » avait auparavant indiqué Me Gérard Chemla, représentant sept parties civiles dont les vieux parents de la victime, Jean-Luc Vadin.
Aucun doute aux yeux de leur conseil, « c’est un assassinat ». Qualification superflue puisque, préméditation ou pas, le meurtre d’un ascendant (un parricide, disait-on autrefois) est passible de la perpétuité. Me Chemla a démontré « la froideur, la méthode et l’organisation » de cet homicide, les facultés « de dissimulation » d’un homme « égoïste » au « comportement malsain ». Soutenu par la démonstration d’une grande rigueur de Mme Campagnie, il a emporté la conviction d’un jury majoritairement féminin. Ils n’ont pas retenu l’altération du discernement plaidé par la défense, ont condamné Yann Vadin à 25 ans de réclusion pour le meurtre et l’abus de confiance. Une sanction qui n’obère pas totalement son avenir.
« Mon père s’est fait tirer dessus, on s’est fait cambrioler »
Vendredi 30 septembre 2022, le paisible village de Cumières est sonné par l’annonce de la mort d’un des siens. Ses 700 habitants connaissent tous les Vadin, établis depuis neuf générations au pied de la Montagne de Reims, entre les côteaux de vignes et les faux de Verzy, la plus vaste concentration mondiale de hêtres tortillards. La famille Vadin-Plateau exploite la société viticole fondée en 1765 dans un des meilleurs terroirs : ici, on fabrique du champagne premier cru. Ce matin-là, la nouvelle se répand à la vitesse du débit de la Marne qui longe le bourg : on a tué « Jean-Luc ». Il avait 57 ans, gérait son affaire d’une main de maître. Du moins en apparence. Personne ne savait que Yann, fils adoré et associé de 33 ans, puisait dans la caisse de l’entreprise.
C’est justement Yann qui a découvert son corps dans une mare de sang, au premier étage de sa maison. « Mon père s’est fait tirer dessus, on s’est fait cambrioler », a-t-il crié au Samu et aux pompiers d’Épernay, à 7h59. À leur arrivée, le jeune homme effectue un massage cardiaque. « Reviens, papa ! J’ai besoin de toi », implore-t-il. En vain. Jean-Luc Vadin a reçu trois coups de carabine portés à une courte distance dans le ventre et le dos.
À la police judiciaire saisie le matin même, le jeune homme fait remarquer une vitre brisée, des objets et documents au sol, explique que la maison de champagne a déjà attiré des voleurs. Il précise que, percevant un bruit à la cave, il y est descendu armé et a accidentellement fait feu. Cela justifie les traces de poudre prélevées sur ses mains.
« Tu étais un homme exceptionnel. Tu me manques déjà »
Tandis que la police s’affaire, la femme de ménage de Jean-Luc est devant la maison, près des débris de vitre cassée. Face à la stagiaire des pompiers, elle réfléchit à voix haute : « Apparemment, ils ont commencé à se battre là et sont montés à l’étage. » La jeune fille demande qui a tiré. L’employée : « Apparemment, c’est le fils. » Elle niera avoir tenu de tels propos, jusqu’à ce qu’une garde à vue lui rafraîchisse la mémoire.
Mais ce jour-là, le fils éplorée n’attire pas l’attention. Le 1er octobre, il poste sur Facebook un hommage à son père : « Tu étais un homme exceptionnel. Tu me manques déjà. » La photo en noir et blanc illustrant le texte montre la complicité des deux hommes souriants, rayonnants. Comme aux belles heures du Noël précédent avec Guy, leur père et grand-père.
Les enquêteurs interrogent l’entourage de la victime. Jean-Luc Vadin était jovial, gentil, généreux, bosseur, entretenant « d’excellents rapports » avec son fils « pourri gâté ». C’est l’opinion d’une partie de la famille divisée en deux clans. Depuis le divorce d’avec Muriel Robinet, en 2018, Jean-Luc et les siens ne voyaient plus ni l’ex-femme ni la fille, Aurélie. Elles décrivent « un tyran domestique », un père « violent », si détesté qu’Aurélie n’a pas assisté aux obsèques. Quant à Yann, avec qui elles sont alors en froid, « il est l’élu », « l’héritier » jalousé par la cadette.
Les investigations se poursuivent, y compris dans la cave du défunt où le fils aurait tiré. Curieusement, il n’y a aucune trace d’impact. Premier grain de sable dans les rouages de la machination.
Quatre chevaux, quatre voitures, et des dettes par-dessus la tête
Ce détail conduit la police judiciaire à s’intéresser de plus près au jeune homme. Durant les nuits des 29 et 30 septembre, il est géolocalisé non pas à Arcis-le-Ponsart, où il réside avec son épouse Justine, mais à Cumières : entre 2h38 et 6h27, il se trouve aux abords du domicile paternel. Comme la veille, de 4 à 6 heures. Opportunément, le système de vidéosurveillance ne fonctionne plus ces jours-là, et Justine est à l’étranger.
Mais c’est l’étude des comptes bancaires qui va être déterminante. Yann a contracté un prêt d’un demi-million pour construire sa maison et il croule sous les dettes. Pour satisfaire sa femme, il a acheté quatre chevaux, quatre voitures ; le couple s’offre des vacances, des restaurants au-dessus de leurs moyens. Entre l’automne 2020 et septembre 2022, Yann Vadin a prélevé au total 499 500 € sur son compte d’associé, dont 198 437 € détournés avant le décès de Jean-Luc. Qui est inquiet, comme le prouve ce SMS : « J’ai vu que tu as pris 40K€ début août. Peux-tu rassurer ton papa ? Il aimerait dormir tranquille ! » Pour renflouer la société, le père a souscrit un prêt personnel de 100 000 €. Pourtant, le 28 septembre, Yann a encore viré 15 000 € sur son compte.
Mais le 29, veille du crime, les mâchoires de l’étau se referment sur lui. Un inspecteur de la répression des fraudes se rend chez les Vadin-Plateau. Il mentionne « de nombreux manquements » dans la gestion de l’entreprise, susceptibles d’aboutir à de lourdes sanctions financières.
« C’était soit lui, soit moi »
Ce contrôle inopiné est-il le détonateur ? Est-ce pour cela qu’il « a pété un plomb », selon l’expression de sa mère à la cour d’assises ? Comme sa fille, elle a renoué avec Yann depuis son incarcération. Les enfants détiennent chacun 49 % du capital de la société, Muriel Robinet est propriétaire des 2 % restants et gère le domaine viticole. Guy, le grand-père nonagénaire qui l’avait fait prospérer, a été écarté. Il se tient à la droite de sa femme au banc des parties civiles, avec ses filles et l’ex-compagne de Jean-Luc.
En octobre 2022, la police judiciaire de Reims pense détenir le mobile, croit savoir comment le fils a opéré, maquillé l’homicide en cambriolage. Reste à le prouver. En garde à vue, Yann tient bon. Puis il craque. Le premier tir est accidentel, les deux autres « pour ne pas qu’il souffre ». Il achève donc celui qui lui a tout donné. Deuxième version : il voulait se suicider et son père l’a surpris ; le coup est parti dans un geste de colère.
Vient enfin l’ultime explication : subissant d’énormes pressions, il en était « arrivé à un point où c’était soit lui, soit moi ». Il voulait démissionner, son père lui faisait « trop de reproches ». En fait, il était simplement aculé. Sa banque, à laquelle il avait présenté un document falsifié, censé attester d’une augmentation de 2 000 €, venait de lui refuser un autre prêt.
C’était « soit lui, soit moi », et ce fut Jean-Luc Vadin, « le bienveillant » que l’assistance serrée-collée, venue de Cumières, a pleuré durant quatre jours. Yann, chemise bleu ciel sous blazer noir, a baissé la tête lorsque Mathilde Campagnie a évoqué « la maîtrise de ses actes, de soi, de son psychisme ». « Il a tiré, enlevé la cartouche, réarmé, tiré, enlevé la cartouche, réarmé et tiré. Trois fois », a martelé l’avocate générale. À deux reprises dans le dos de l’homme à terre. « Si on ne l’avait pas interpellé, il aurait pu participer à une marche blanche ! » Ses mots ont porté. Plus que la plaidoirie pour un jeune homme « épuisé par la vie de labeur » de tous les vignerons.
Yann Vadin, qui a déjà échangé à 64 reprises avec un psychiatre en prison, va poursuivre son introspection. Il rembourse ses dettes à hauteur de 300 € par mois, prélevés sur ses parts de la maison de champagne, dont il reste actionnaire – le testament n’a pas été contesté. Il rêve de devenir pâtissier. Et père. Mais pas avec Justine qui l’a quitté en emportant ses chevaux.
Référence : AJU502765