Dans le prétoire : « J’étais juste sorti voir des potes »

Publié le 19/03/2024

Liz Beege est le pseudonyme d’une avocate parisienne qui parcourt les juridictions de France et raconte ses impressions d’audience. Dans cette affaire, un homme est poursuivi pour vol. Sa fiancée et sa famille sont venus le soutenir. Ressortira-t-il libre à leurs côtés ? 

Dans le prétoire : « J’étais juste sorti voir des potes »
Palais de justice d’Aix-en-Provence (Photo : ©AdobeStock/JL Ichard)

 On entre dans le tribunal judiciaire d’Aix,  comme on s’engouffre dans une capsule spatiale. Une lumière crue inonde la salle d’audience de la JIRS (spécialisée dans la délinquance économique et financière). L’escorte attend avec Monsieur B. derrière la porte en verre pare-balles « On va prendre l’affaire de Monsieur B », dit la Présidente.

Monsieur B. fait son entrée entre les deux hommes de l’escorte. L’air exténué, une mine de papier mâchée, il lâche quelques mots qui claquent en direction du public, dans une langue connue de ses proches ; des réponses fusent, clameur suivie de « Silence ! » La Présidente énumère les chefs de poursuite : vol avec destruction ou dégradation, transport sans motif légitime d’arme blanche ou incapacitante de catégorie D, recel de bien provenant d’un vol. Monsieur B est notamment poursuivi pour avoir volé une voiture.

 Sur le signalement de témoins, les enquêteurs ont trouvé Monsieur B. pas loin des lieux du vol. Son portable a borné dans ce périmètre. L’enquête conclut à sa culpabilité. Monsieur B. nie. « J’étais juste sorti voir des potes » dit-il. Il a décidé de ne pas garder le silence, selon la formule consacrée. Il est debout, de côté et très loin par rapport à la Présidente, encadrée de ses assesseurs. Il doit se tourner légèrement pour leur parler de face. Le public, assis face aux trois magistrats, ne voit que son profil droit.

Il pleure son innocence

« Votre version ne correspond pas à la réalité », dit la Présidente. Elle le bouscule, sans le prendre au sérieux. Pourquoi a-t-il tenté d’échapper aux policiers quand il les a aperçus ? Monsieur B savait que les policiers ne le croiraient pas, dit-il fermement. C’est donc qu’il avait quelque chose à se reprocher, lui décoche la Présidente. Il bute sur son emploi du temps. La Présidente le met en doute. Il refuse de donner les noms de ses potes. Elle le pousse dans ses incohérences : faute de noms, on ne peut pas vérifier s’il dit vrai ou pas.

À force de se heurter à ces questions, Monsieur B. flanche : il pleure son innocence.

« Des questions ? » demande la Présidente à ses assesseurs, à l’avocate de Monsieur B. et au Procureur. « Pas de questions, Madame la Présidente », répond imperturbable, Maître T.

Imperturbable, elle est bien la seule. Tout à l’heure, lors des brusques interjections de Monsieur B., il y a eu du mouvement dans l’escorte et parmi les magistrats qui réclamaient le silence et puis des raclements de pieds et des commentaires dans le public qui s’émouvait ou s’indignait ….Maître T. n’a bougé que l’un de ses sourcils.

Et quand Madame la Présidente et Monsieur B. se sont embrouillés sur le déroulement des faits ? – Maître T. n’a pas bronché ; à peine si elle a pris des notes. Pourtant, Maître T. se tient tout près de Monsieur B., comme c’est l’usage ; lui juste au-dessus d’elle avec l’escorte.

 Maintenant Monsieur B. râle tout bas pour lui-même, assis en regardant ses mains, pendant que le Procureur requiert sévèrement 18 mois d’emprisonnement et la révocation d’un sursis à l’emprisonnement prononcé récemment pour des faits similaires.

 Maître T. se lève pour Monsieur B. ; désormais, on n’entendra plus qu’elle dans la salle d’audience. Pragmatique, professionnelle, l’avocate de Monsieur B. lui construit mot après mot, brique par brique un véritable mur de défense en poursuivant un seul but : la relaxe. On sait désormais pourquoi elle s’est tue jusqu’alors : rester concentrée sur ce seul objectif. Elle contredit toutes les charges à la lumière de faits objectifs.

Le bornage du téléphone de Monsieur B. : il ne démontre pas la participation au vol de voiture ; les inquiétudes de Monsieur B. à l’égard des enquêteurs : elles ne l’établissent pas davantage. Le flou de Monsieur B sur son emploi du temps : il ne s’agit là que d’un élément indifférent. On peut comprendre que Monsieur B. craigne de dénoncer les véritables coupables par peur des représailles ; en réalité, il n’est qu’un coupable désigné comme tel. Coupable en apparence et même gentil garçon ; d’ailleurs Maître T. qui braque pour la première fois le projecteur sur le public, avance qu’elle en a les témoignages ici.

Instant de grâce

 Tout d’abord, il y a « Elle », l’ovale de son visage pur encadré d’étoffe et l’intensité de son magnifique regard vers « Lui ».  « Elle » qui attend que « Lui » sorte de prison. Quelques minutes de grâce suspendent le cours de l’audience. Mais il y a aussi « Eux ». Lumière sur trois autres personnes qui se ressemblent par trois visages également ronds, comme celui de Monsieur B., mais doux, eux, et pleins de bienveillance. Gentiment étonnés qu’on parle d’ « Eux ». Maître T. les désigne comme les piliers de Monsieur B., sa famille venue le soutenir, des gens biens qui font des choses biens dans leur vie, qui l’aiment et qu’il aime.

Cela ne peut être qu’un bon point pour le dossier de personnalité de Monsieur B. Incrédules ou impassibles, Madame la Présidente et ses assesseurs ne pourront pas y être indifférents, Maître T. le sait et dit tranquillement : « Mon client a toutes les chances de se réinsérer ».

L’escorte doit repartir. Le Tribunal va se retirer pour délibérer. « Veuillez-vous lever ! ».

 Le contenu de la salle d‘audience s’éparpille dans celle des pas perdus, des distributeurs d’eau et des points de gel hydroalcooliques ; les fumeurs sortent sur l’esplanade. La virginale fiancée bavarde avec son accompagnatrice, les autres proches de Monsieur B. s’animent entre eux, pas loin d’une robe noire qui ondule.

Ils attendent la décision du Tribunal. A vrai dire, tout le monde attend la décision du Tribunal : le public convoqué dans les autres affaires, les accompagnateurs et mêmes les avocats qui discutent en imaginant comment Monsieur B. pourrait être jugé. Car cette histoire s’est déroulée pendant quelques instants de leur journée ; ils ont éprouvé des sentiments comme ceux qu’on a posés sur cette page ; ils s’interrogent sur  son issue.

 Une sonnerie stridente annonce le retour des magistrats dans la salle d’audience.« Veuillez vous lever ! » On aurait pu croire que Maître T. aurait fait vaciller le Tribunal, mais non, Monsieur B. va repartir en détention ; le Tribunal lui décerne un mandat de dépôt et le condamne à 12 mois d’emprisonnement avec révocation du précédent sursis, obligation de travail et indemnisation des victimes.

 Quelques interjections rauques claquent à nouveau avant que la porte ne se referme sur Monsieur B., et son escorte.

L’audience des prévenus libres va pouvoir reprendre, avec  la pression des poursuites et des réquisitions et les attentes des prévenus et celles des victimes. Mais aucun autre interrogatoire ne provoquera le malaise ressenti à la vue de l’homme détenu, et prostré.

 

 

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