Dany Leprince : victime de la plus grande erreur judiciaire de l’histoire ?

Publié le 16/07/2026
Dany Leprince : victime de la plus grande erreur judiciaire de l’histoire ?
Florent/AdobeStock

Après avoir passé plus de 18 ans en prison pour le meurtre de quatre membres de sa famille, le Sarthois Dany Leprince vient de voir sa demande de révision acceptée par la Cour de révision et de réexamen. Une décision rarissime qui pose la question : serait-il victime de la plus grosse erreur judiciaire de l’histoire ?

En septembre 1994, le chemin de Groie est une ligne de fuite posée entre les champs de colza à un kilomètre à peine du bourg de Thorigné-sur-Dué. Un espace vierge de tout grabuge à retentissement national. C’est pourtant sur ce modeste chemin, avec ses deux pavillons typiques des années 1990, que va se jouer l’une des affaires les plus retentissantes de ces dernières décennies : le meurtre au couteau de la famille Leprince : Christian, Brigitte, Audrey (6 ans) et Sandra (10 ans).

Si ce qui est tout de suite nommé par les journalistes le « massacre de Thorigné » marque les esprits, c’est non seulement la violence de ces meurtres quel que soit l’âge des victimes (plus de 38 plaies cervicales constatées chez les quatre) ou l’apparente grâce accordée à la plus jeune enfant, Solène, âgée de deux ans et retrouvée intacte, vivante dans sa chambre. Ce qui rend cette affaire inouïe, c’est ce qui se joue ensuite du point de vue de l’enquête et du traitement judiciaire de la manifestation de la vérité. Car même si les aveux partiels de Dany Leprince après 48 heures de garde à vue et les témoignages accablants de son épouse et de sa fille (qui changeront à de multiples reprises) ne sont soutenus par aucune preuve, voire infirmés par la matérialité des faits, l’homme – surnommé par la presse « Dany le boucher » – est condamné en 1997 à perpétuité avec 22 ans de période de sûreté sans possibilité de faire appel.

Pourtant, de nombreuses zones d’ombre existent : la mort remonterait selon le légiste à la veille au soir, avant 23 heures. Or, Dany se trouvait chez des amis jusqu’à 21 h 40 et serait arrivé chez lui, aurait regardé un film (il a décrit fidèlement une scène avec un indice horaire précis) avant de s’endormir quelques heures pour prendre son deuxième travail entre 2 et 3 heures du matin. Selon le témoignage de son ex-épouse et de sa fille  – qui affirment l’avoir vu frapper son frère dans le jardin –, il aurait accompli les quatre meurtres pendant les quelques minutes de la pause pub sans laisser sur les lieux du crime ni ADN, ni traces de pas alors que la maison était ensanglantée (il chaussait du 46 et seules des traces du 40 et 41 ont été retrouvées), sans rapporter de sang sur ses vêtements ou ses affaires. À l’inverse, d’autres éléments pointeraient du doigt des incohérences dans les témoignages changeants de sa fille et de son épouse. Celle-ci avouera même plus tard à son avocate souffrir de trous de mémoire.

Comme il ne cessera de clamer son innocence depuis le lendemain de ses aveux partiels, Dany Leprince est appuyé par un comité de soutien dans lequel figure Roland Agret, fondateur d’Action Justice et célèbre victime d’une erreur judiciaire. Grâce à cet entourage et à l’accompagnement de ses parents – qui iront jusqu’à payer un détective privé – et un sentiment général que justice n’a pas été faite, l’accusé formule pendant son incarcération plusieurs demandes de révisions.

Le fonctionnement de la révision

Il faut savoir que lorsqu’il est condamné aux assises, en 1997, il n’est pas encore possible de faire appel (cela changera en 2001). La demande de révision et de réexamen, formation spécifique de la Cour de cassation, est donc le seul moyen pour Dany Leprince de demander un nouveau procès. Un procès qui lui permettrait de communiquer à la Cour des expertises, démontrer que certains témoignages ne tiennent pas la route, en bref : montrer les incohérences dont il a fait les frais.

Pour introduire une demande en révision, il faut démontrer l’existence d’un fait nouveau ou d’un élément inconnu de la juridiction qui a statué. Par « fait nouveau » on peut entendre la découverte d’une arme, la rétractation d’une victime, une erreur administrative, la condamnation d’un tiers pour les mêmes faits, de nouvelles analyses génétiques exploitées grâce aux progrès de la science. À l’issue de la phase d’instruction (jugeant recevable la demande) et de jugement – les deux grandes étapes du passage en révision –, les « faits nouveaux » doivent faire naître un doute sur la culpabilité du condamné ou démontrer la preuve de son innocence pour aboutir à une annulation de la condamnation et à un nouveau procès.

La première fois qu’il fait cette démarche, en 2005, 11 nouveaux éléments sont jugés recevables, qui entrainent de nouvelles investigations. De nombreuses failles dans le travail d’enquête et dans le traitement judiciaire de l’affaire sont relevées. Cela amène à une suspension de peine en 2010, quand la matérialité de la présence de Dany Leprince sur place est infirmée. Des traces ADN sur un couteau retrouvé dans la buanderie de Martine Compain sont de nouveau analysées et montrent des traces mélangées de cette femme et d’une des fillettes. « Aucune preuve matérielle mettant en cause Dany Leprince n’a été établie », note la commission, qui s’étonne qu’aucune trace de sang n’ait été trouvée sur ses vêtements. « Il n’apparaît pas vraisemblable que ce massacre a pu être accompli en un espace de temps aussi court que celui résultant des témoignages », poursuit-elle. La commission ordonne la suspension de la peine de Dany Leprince. Malgré tout, la demande de révision est refusée et il retourne quelques mois en prison avant une libération conditionnelle.

En parallèle, le père des deux frères, Robert, porte plainte contre X pour homicide involontaire avec constitution de partie civile (en les personnes d’Alain, dernier frère de Dany, et Solène, la survivante du massacre), en 2014. Le parquet du Mans ouvre une information judiciaire contre X pour « meurtre aggravé et complicité » afin de déterminer si d’autres personnes que Dany Leprince auraient pu participer au crime pour lequel il a été condamné. À cette occasion, Martine Compain, ex-femme de Dany Leprince, est placée sous le statut de témoin assisté. Elle l’est toujours, malgré une volonté du parquet de la mettre en examen.

Un statut qui restera le sien dans le cadre du procès qui se tiendra d’ici à quelques mois à la cour d’assises d’Angers. En effet Dany Leprince, libre depuis quelques années, a formulé avec son conseil une nouvelle demande de révision en 2021. Après de longues années d’investigations et de recherches, la Cour est revenue le 2 juillet dernier sur les conclusions du procès de 1997. Une décision qui annule la condamnation de Dany Leprince, désormais présumé innocent et impose la tenue d’un nouveau procès d’ici peu. À l’issue de cette procédure de révision, deux éléments nouveaux ont emporté la conviction de la Cour de révision et de réexamen : les « souvenirs » de Solène Leprince d’abord qui auraient été extrapolés à l’époque alors qu’ils auraient pu avoir été suggérés par les propos d’un tiers (sa nourrice de l’époque). Ensuite, la simulation des pertes de mémoire de Mme Martine Compain, l’ex-épouse de M. Leprince, qui serait de nature à modifier la sincérité globale de son témoignage devant la cour d’assises.

« L’aveu n’est plus une preuve capitale »

À la sortie de la lecture de la décision de la Cour de révision, le 2 juillet dernier, Dany Leprince sort encadré de ses deux avocats. « Il démontre une détermination très impressionnante. Longtemps, elle s’est heurtée à une fin de non-recevoir de la justice. Mais nous savions que, quand nous aurions déposé une seconde requête en révision, elle serait examinée », commente son avocat, Olivier Morice. Mais comme son client, le ténor du barreau savait que les chances étaient minces : depuis 1945, seules 13 personnes ont bénéficié d’une annulation en matière criminelle. « Il y a beaucoup de parallèles avec l’affaire Patrick Dils, qui a passé 13 ans en prison pour le meurtre de deux petits garçons avant d’être innocenté ; en termes de procédure c’est assez proche du cas de Christian Iacono dont la Cour de révision avait annulé la condamnation de l’ancien maire pour viol sur son petit-fils au motif que des expertises et des rapports dans le dossier d’assistance éducative donnaient un regard nouveau sur le profil du petit garçon qui, une fois adulte, innocentera son grand-père ». Et Dany Leprince est la personne ayant effectué les plus longues années d’incarcération : plus de 18 ans de prison. « Les 13 hauts magistrats de la Cour ont particulièrement examiné le dossier en ouvrant le spectre de l’erreur judiciaire, soutient Olivier Morice. S’il était acquitté devant la cour d’assises, on serait face à une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire criminelle française ».

Pour préparer son dossier en révision, l’avocat s’est plongé dans l′arrêt de la chambre d’accusation « truffé d’erreurs et d’inexactitudes », très incohérent par rapport à l’arrêt de la cour de révision. L’avocat de Dany Leprince tient à le dire : son problème n’est pas de résoudre la vérité sur la mort de la famille Leprince. « On se concentre sur la démonstration que l’enquête a été orientée avec une vision tunnel par les enquêteurs, les juges d’instruction et procureur de la République. Devant la prochaine cour d’assises, il est évident qu’ils auront à s’expliquer sur le fait d’avoir refusé d’explorer d’autres pistes et nous sommes convaincus qu’il sera innocenté ». L’amoureux des procédures judiciaires a découvert lors de ces investigations que certaines expertises – connues du procureur – n’avaient pas été portées à la connaissance de la cour. L’un des experts psychiatres avait ainsi considéré que les déclarations de la nounou, qui suggérait que l’enfant aurait pu être témoin du massacre, étaient incohérentes avec ses constatations. « On a découvert ces expertises lors de la première procédure de révision »…

Selon lui, si la Cour allait dans le sens de Dany Leprince, elle pourrait permettre de nombreuses réouvertures de dossiers. « Nous demandons à la justice de tirer des conséquences de la maltraitance judiciaire qu’a subie mon client. À l’époque, des aveux – même extorqués au terme d’une garde à vue difficile – étaient une preuve capitale et parfaite mais, aujourd’hui, nous sommes revenus sur cette affirmation. Aujourd’hui, on corrobore des aveux. Si cela avait été fait à l’époque, toutes les incohérences auraient sauté aux yeux, souligne l’avocat. On a donné un crédit considérable à l’ex-femme de Leprince, et on s’est aperçus qu’une expertise effectuée postérieurement à la décision soulignait la possibilité qu’elle fut manipulatrice et a pu dissimuler des éléments à l’époque ».

Prendre mieux en compte la parole des enfants témoins

À l’heure où le traitement judiciaire sur les enfants victimes occupe particulièrement les commissariats et les tribunaux, alors que la parole des enfants témoins reste toujours difficilement appréhendée par les magistrats, ce procès sera sans doute l’occasion de tourner la page d’une époque révolue. C’est en tout cas l’opinion de Meriem Khelladi, avocate de Solène Leprince. « Pour elle, c’est un immense soulagement, car cela ouvre la voie à de nouvelles investigations. La justice ne se contentera pas d’une vérité biaisée ». L’avocate souligne que l’intention de sa cliente – qui soutient la démarche de Dany Leprince – est de savoir ce qui s’est déroulé pour elle. Car les témoignages de Martine Compain et Nelly Hatton (la nounou) qui indiquent chacune s’être occupées d’elle avant, pendant ou après les faits, ont varié considérablement. La condamnation définitive avait fermé la porte à de plus amples investigations ».

Selon l’avocate de la jeune femme  «Dany Leprince a été condamné sur la base de ses propos, des propos qu’elle n’a pas pu tenir, sur des souvenirs qu’on lui a prêtés ». « Elle était au stade du babillage et s’est trouvée au milieu des paroles des adultes, posée sur les genoux de la juge d’instruction devant des photos qu’elle tapotait et dont on a tiré une preuve irréfutable ». Une incohérence qui sera abordée dans le fond lors du nouveau procès qui se tiendra prochainement à Angers.

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