« Depuis quand la nudité en art est-elle un crime ? », Manet sur le banc des accusés

Publié le 18/11/2025
« Depuis quand la nudité en art est-elle un crime ? », Manet sur le banc des accusés
Adrian Scottow from London, England, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Le musée d’Orsay plongeait le mois dernier, le temps d’une soirée, dans la deuxième moitié du XIXe siècle pour un grand moment de justice : l’organisation du procès fictif d’Édouard Manet, jugé pour son tableau Le Déjeuner sur l’herbe, qui défraya la chronique en 1863. Les arguments moraux et puritains l’ont-ils emporté sur la liberté de création ?

En 1863, Édouard Manet peint Le Déjeuner sur l’herbe. À l’époque, la condamnation morale est totale. Mais si un procès avait réellement eu lieu, Manet aurait-il été condamné ? Et, si oui, pour quel motif ? Si, ce soir-là, l’auditorium du musée d’Orsay est comble, c’est précisément pour répondre à cette question, grâce à la tenue d’un procès fictif coorganisé par la Fondation des femmes et la Fédération Française de Débats et Éloquence. Avec la rigueur d’un véritable tribunal correctionnel.

Sur le banc des accusés, le peintre Édouard Manet. Face à lui, la présidente du tribunal – joli anachronisme féministe, souligné en des rires complices avec l’assemblée – campée par Valérie-Odile Dervieux (dans la vraie vie, présidente de chambre de l’instruction à la cour d’appel de Paris) commence la lecture de l’acte d’accusation. Elle fait état d’un outrage public à la pudeur, et d’une peinture « contraire aux bonnes mœurs ». La complice du peintre, son modèle Victorine Meurent, risque la même peine que l’accusé principal. Et de rappeler l’objet du scandale : cette nudité crue, indécente. Ce qui choque ? « L’absence de justification mythologique ». La présidente glisse, acerbe : ce tableau a scandalisé le public, « sans l’excuse de la beauté pour justifier l’indécence ». Ce trouble aux bonnes mœurs, qui a suscité « mépris, indignation et scandale », requiert donc un procès.

La parole est d’abord à Édouard Manet, interprété par Maria-Inès Le Loarer Doniz. Emporté, le jeune Manet évoque « ces élans de passion » irrésistibles, à l’instar de l’appel de la peinture. « Ma juste place est dans un atelier, un pinceau à la main » et non dans les salons feutrés du haut fonctionnariat auxquels la famille aisée du jeune homme destinait ce fils de magistrat. « J’aurais pu écrire l’histoire des autres, dîner en ville, lever mon verre, saluer les progrès de la science », mais « il y avait en moi un feu qui m’en rendait incapable ». Non par fainéantise, mais parce que l’art était la seule voie dans laquelle il pouvait m’épanouir. « Je peins comme on respire », lui fait-elle dire. Il parle de cette « sensibilité qu’il n’a pas choisie mais qu’il doit apprivoiser ». Alors qu’on lui fait le reproche d’une toile scandaleuse ? « Moi, je ne vois rien de tout cela, juste le fruit d’un travail acharné ». Des heures passées à composer, à peaufiner. « Et vous pensez à une provocation ? » Alors que ce Manet ambitionnait de rassembler, sur une toile, toute l’histoire de la peinture : de la scène de genre, du portrait, une scène mythologique… Un concentré de beauté. Enfin, il pose la question autour de laquelle s’articulent tous les arguments, tant de l’accusation que de la défense. « Depuis quand la nudité en art est-elle un crime ? » Et de saluer l’engagement sans faille de son modèle, fidèle, loyale, Victorine Meurent.

Dépeinte comme « victime » d’un peintre qui a participé à ternir sa réputation, Victorine Meurent est la deuxième à prendre la parole. Prête à plaider « coupable » des faits qui lui sont reprochés, elle dit d’emblée être « une femme libre, posant pour un artiste ». Elle interpelle : « Ce n’est pas moi que vous jugez, c’est la femme nue. Même si vous connaissez mon nom, je suis juste un corps nu qui vous choque. Mais mon corps ne vous appartient pas ! » Et ce regard, ce regard droit et fier. « Mon regard, résume-t-elle, symbolise ma liberté ». Elle contrecarre ainsi la perception réductrice des femmes de l’époque.

Plusieurs témoins viennent apporter des éléments de contexte, à l’instar d’Émile Zola (Raphaël Marengo), ici pour « défendre l’art, comme témoin de la réalité ». Dans ce procès, déclame-t-il, « c’est la vérité qui est accusée ». Et de rappeler que le tableau La Naissance de Vénus de Cabanel, peint la même année, a rencontré un succès critique considérable. Attaquer Manet n’est donc rien autre qu’une « accusation déguisée : ce n’est pas la nudité qui dérange, c’est la femme nue car elle n’est pas une déesse ». Dans sa tirade argumentative, Zola « accuse » – arrachant sans peine de nombreux rires –, les détracteurs de cette œuvre, des « gens sans idéaux ». En conclusion, il rappelle la possibilité de « censurer un artiste » mais l’impossibilité de censurer l’art.

À sa suite, le critique d’art, Théophile Thoré-Bürger (Grégoire Drouot), entend rendre « justice aux peintres rejetés par l’Académie ». Et d’évoquer la particularité du Déjeuner sur l’herbe : « la nudité arrachée à l’allégorie ». Cette femme, celle du tableau, est une femme réelle, dans un bois, ordinaire, à côté d’hommes vêtus. Et elle parle une « langue picturale nouvelle ». Encore incomprise. « L’art officiel ment. Manet choque car il dit la vérité. Vous condamnez un regard libre ».

Liberté de création et liberté des femmes

C’est bien la question de la liberté qui traverse les échanges au sein de ce prétoire fictif. Charles Baudelaire, interprété par un formidable Nordine Morchid, campe le poète avec force et humour. Sa prise de parole, exemplaire, fait pouffer l’assemblée. Il dénonce avec morgue l’hypocrisie des hommes, bons pères de famille, qui fréquentent pourtant les bordels et les filles de joie. Les mêmes qui condamnent une nudité honteuse ? Il rappelle sa propre expérience, la censure qui s’est abattue sur ses Fleurs du mal, dont une partie des poèmes a été censurée en 1857. Et de conclure, d’un ton de défi : « Qui est donc bien nu ? Elle ou vous ? » Il reproche aux détracteurs du tableau de vouloir : « purifier l’air en mutilant l’art ». Le jeune membre de la Fédération d’éloquence a d’ailleurs remporté le prix du public.

Les autres témoins attestent de cette quête de liberté, comme Suzanne Leenhoff, incarnée par Nohaila Ait Abdellah. Loin d’eux l’idée de la subversion, qui, à leurs yeux, est étrangère à Édouard Manet. La nudité, rappelle-t-elle, a émaillé l’histoire de la peinture. Raphaël, Ingres ou Michel-Ange, tous s’en sont emparé. Abigaëlle Marseille fait, elle, demander à un Gustave Courbet interrogatif : « Vos hautes intelligences peineraient-elles à déceler la grandeur du quotidien » ?

Au cours du procès, un Napoléon III tourné en ridicule affirmera haut et fort que c’est grâce à lui que ce tableau a pu finalement être exposé au Salon des Refusés. Face à cet ingrat de Manet, qui aurait dû exprimer de la mansuétude à son égard, l’Empereur se sent trahi, et voit dans ce tableau la remise en question de l’ordre établi, rien de moins. Car, enfin, cette nudité, serait-elle désormais admise à table ? Selon lui, « l’artiste ne décrit pas, il élève ». Or la peinture de Manet, réaliste, s’affirme précisément comme ancrée dans le réel. Cela lui est insupportable.

Le bonheur du procès fictif

Si le procès était fictif, son casting n’en était pas moins prestigieux : Louise Bériot, dans le rôle de l’avocat de la défense, et spécifiquement de Victorine Meurent, s’est glissée avec délectation dans ce rôle. En tant que l’une des porte-parole de la Fondation des Femmes, l’avocate, spécialiste des violences faites aux femmes, a vu dans cet événement l’occasion de sortir Victorine Meurent de l’anonymat, elle qui, muse, a aussi été artiste, de surcroît, ouvertement lesbienne. Elle a payé au prix fort cet engagement en tant que modèle, puisqu’elle est tombée dans les oubliettes, quand Manet en a, au final, retiré une certaine gloire.

« Quand je m’attaque à la partie « droits des femmes » de ce dossier, je dois définir quel est le chef d’accusation. Je pense au délit d’exhibition sexuelle, que je connaissais bien pour avoir défendu des Femen. Or il se trouve que l’art est un fait justificatif de la liberté d’expression », explique-t-elle. Au-delà de l’aspect purement juridique, l’avocate a particulièrement aimé le cadrage historique dont l’équipe juridique a bénéficié. « La conservation du musée d’Orsay nous a donné de nombreux conseils afin d’éviter les anachronismes. Il nous a fallu comprendre pourquoi le tableau avait choqué à l’époque. Par exemple, j’ai relaté que certains pensent que Victorine était aussi le modèle du tableau Olympia. Or ce tableau est daté de 1865… mais en réalité il a été peint la même année que le Déjeuner donc j’ai bien pu en parler », précise-t-elle.

« Ce que je trouve passionnant, c’est d’appliquer les règles de l’époque. Ça n’a pas été dur car tout était transposable. Ce procès aurait presque pu se passer en 2025 ». Bien sûr, le plaisir de l’exercice encourage quelques clins d’œil contemporains, à Gérald Darmanin ici ou à Nicolas Sarkozy, là. Dans les prétoires réels, Louise Bériot se réjouit de constater « une réelle évolution » du traitement judiciaire des sujets de violences sexistes et sexuelles. « Les juges ne s’adressent plus de la même manière aux femmes. Certaines instructions sont ouvertes là où elles ne l’auraient pas été il y a 5 ans. La justice, parfois, fait du bien aux femmes », constate-t-elle.

De son côté, Frédérique Cassereau, ancienne secrétaire de la Conférence, a défendu la liberté d’expression de Manet. Rompue à l’exercice du procès fictif elle ne s’en lasse jamais. « Les procès fictifs sont de jolis miroirs de la société », glisse-t-elle, sans oublier le caractère très « agréable » de la liberté de ton permise. « Un procès fictif est extrêmement théâtral. Dans l’enceinte judiciaire, c’est merveilleux, on a tous notre rôle à jouer : la robe d’avocat est un des signes extérieurs de ce rituel, on incarne quelqu’un d’autre. Tous ces codes se rapprochent du spectacle vivant. Nous n’avons pas le même pouvoir de conviction que les acteurs. Devant un vrai tribunal, nous nous adressons à des juges, mais pour l’occasion, on force un peu le trait. L’exercice est grisant, aussi grisant qu’une audience réelle. L’enjeu n’est pas moindre, il est d’une autre nature ». Son approche, plus « politique », est davantage axée sur la liberté d’expression. Techniquement, elle évoque la difficulté de trouver le bon délit pour lequel aurait été poursuivi Édouard Manet, dans le cadre « d’un procès de l’époque et non d’aujourd’hui ».

« J’ai voulu que la dimension pénale soit la plus proche possible de la réalité », explique-t-elle, à des fins pédagogiques et intellectuelles, afin de faire de cette cour le lieu des échanges, de la nuance, loin de la « polarisation des réseaux sociaux ». Au cours de sa préparation, elle a pu avoir accès à des archives judiciaires, notamment la décision d’appel et de réhabilitation de Charles Baudelaire, « où l’on trouve des arguments passionnants ». Frédérique Cassereau voit, comme sa consœur, des liens avec l’époque actuelle : elle rappelle le cas d’un octogénaire d’extrême-droite qui a attaqué une toile de l’artiste suisse Miriam Cahn – censée représenter le viol comme arme de guerre – au Palais de Tokyo en 2023.

Après deux heures d’échanges, de joute oratoire, la présidente rend sa décision : « les prévenus sont coupables pour l’éternité des faits qui leur sont reprochés ». Elle souhaite une « mise à l’épreuve avec exposition éternelle » au musée d’Orsay, sous le « service de probation d’Orsay ». Un ultime trait d’humour, pour une démonstration réussie par l’absurde de la liberté de l’art et des artistes.

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