Édouard Durand « Je te crois, donc je te protège » !

Publié le 22/11/2023
Édouard Durand « Je te crois, donc je te protège » !
Observatoire départemental des violences envers les femmes, Seine-Saint-Denis

Depuis la création de son Observatoire des violences envers les femmes en 2002, la Seine-Saint-Denis est en France un département pionnier dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Le 14 novembre dernier à Bobigny, lors des 19e rencontres Femmes du monde en Seine-Saint-Denis, les professionnels ont tiré la sonnette d’alarme sur la situation des enfants, co-victimes de la violence des hommes et encore trop peu pris en compte dans les politiques publiques.

Comment protéger la mère et ses enfants d’un conjoint et père violent ? Voilà la question à laquelle, pendant une après-midi, ont tenté de répondre les professionnels de la justice et du monde associatifs réunis à l’initiative de l’Observatoire des violences envers les femmes de Seine Saint-Denis. Pendant toute la journée, les intervenants l’ont rappelé : ces enfants ne sont pas des victimes collatérales, mais bien des co-victimes des violences. Leur développement en est considérablement impacté, et, lorsqu’ils en sont témoins, de nombreux enfants développent un syndrome de stress post-traumatique. Pour cette raison, des études comparent leur état à celui d’enfants ayant connu des situations de guerre.

Pour protéger ces enfants tout en maintenant, dans la mesure du possible, le lien avec le père et conjoint violent, la juridiction de Seine-Saint-Denis expérimente depuis 2018 un « espace de rencontre protégé », piloté par l’Observatoire des violences envers les femmes. Cette mesure consiste à permettre des rencontres entre le père et ses enfants en présence d’un tiers. Elle peut être ordonnée dans le cadre d’une ordonnance de protection ou après un jugement de divorce lorsqu’il y a eu des violences dans le couple, pour les enfants de plus de 3 ans et pour une durée de 6 mois, renouvelée jusqu’à 2 fois. Cette mesure commence par un entretien préalable : la mère et l’enfant d’un côté sont alors reçus, le père de l’autre. Un comité de pilotage fait le point tous les deux mois. Dans 25 % des cas, la mesure est prononcée alors que les mères ont demandé une suspension du droit de visite qu’elles n’ont pas obtenu. « Les magistrats ont été vigilants puisqu’ils ont instauré un contrôle social en prononçant cette mesure », explique Abigail Vacher, chargée de mission à l’Observatoire.

Cette jeune femme est venue présenter les résultats d’une étude menée par l’Observatoire, réalisée sur plus de 100 mesures prononcées par les juges de Bobigny, entre 2018 et 2022, concernant 204 enfants entre 3 et 10 ans, avec une moyenne d’âge de 9 ans. Dans ces affaires, 100 % des mères avaient fait l’objet de violences psychologiques, 96 % de violences physiques, 60 % de menaces de mort. Les enfants, tous considérés comme co-victimes, avaient pour plus de la moitié été victimes de violences directes de la part de leur père : 77 % de violences physiques, et parfois des menaces de kidnapping, de mort ou de violences sexuelles. « Plus de 80 % avaient très peur, plus de 70 % ne souhaitent pas voir leur père. Ils présentent des symptômes de stress post-traumatiques », a souligné Abigail Vacher, avant de lire des phrases issues des questionnaires. Parmi celles-ci, celle d’une jeune fille qui devait voir son père le week-end et écrivait :  « Je stressais à partir du mercredi, j’avais mal au ventre et parfois je vomissais ». En ce qui concerne les pères, 39 % d’entre eux avaient déjà été condamnés, dont 35 % pour violences conjugales et 5 % pour violences sur mineurs. Un tiers présentait des addictions. 17 % préféraient ne plus voir leurs enfants que d’accepter de les rencontrer en présence d’un tiers. Seulement 6 % d’entre eux reconnaissaient les violences.

Pour autant, d’après la chargée de mission, le dispositif fonctionne. Ses principaux avantages : aucune mère n’a été agressée lors du droit de visite – alors que l’expérience montre que les passages à l’acte ont souvent lieu lors de la remise des enfants -, et les tierces personnes qui assistent aux rencontres avec le père violent peuvent dire si l’enfant a peur de son père, sans que l’on soupçonne ce dernier d’être manipulé par sa mère. « La parole de l’enfant est prise en compte », estime Abigail Vacher. « C’est également une mesure qui va au-delà du droit de visite du père violent conjugal : elle permet la mise en place d’un suivi psychologique et l’orientation de la mère vers les structures adaptées ». L’Observatoire pose néanmoins 3 conditions pour que ces rencontres soient positives pour l’enfant : que le père violent sorte du déni et reconnaisse les violences, que l’enfant n’ait pas été directement victime, que la parole de l’enfant puisse être prise en compte car la peur peut entraver leur développement. « Ce dispositif permet le contrôle social et l’écoute de l’enfant », conclut Abigail Vacher, qui rappelle qu’il ne doit en revanche pas permettre le maintien des liens à tout prix au détriment de la mère et l’enfant.

Psychologue clinicienne et directrice du département Enfant de l’Institut de victimologie de Paris, membre active de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), Karen Sadlier a ensuite pris la parole pour évoquer les conséquences des violences conjugales sur les enfants. Elle a d’abord rappelé que 75 % de ces violences sont déclenchées par des questions parentales : les femmes, qui essaient tant bien que mal de combler les attentes de leur mari pour le calmer, finiraient par exprimer leur désaccord quand leur enfant est en jeu.

Si, pendant des années, les professionnels ont estimé qu’un « mauvais mari pouvait être un bon père », Karen Sadlier a expliqué l’inverse. D’après elle, les auteurs de violences ont rarement en capacité d’être de bons parents. « Ils ont tendance à être fusionnels, égocentrés, ont une faible tolérance à la frustration et de grandes difficultés à se remettre en question », a-t-elle posé. Leurs comportements violents ont des conséquences délétères sur l’équilibre de leur enfant, qui se mettent à développer plus que les autres les hormones du stress. Au moins 60 % des enfants témoins de violence présentent des troubles post-traumatiques, et 40 % sont des victimes directes de maltraitance physiques de la part de l’auteur des violences.

En fin de journée, le juge des enfants et coprésident de la CIIVISE, Édouard Durand, est arrivé pour conclure les débats. Habitué des rencontres de l’Observatoire, ce magistrat a été parmi les premiers à présenter les enfants de conjoints violents comme des co-victimes des violences conjugales et à imposer l’idée que protéger une mère, c’est protéger son enfant. « Je suis militant, on me le reproche mais c’est ma Légion d’honneur », assume-t-il devant une salle conquise.

Ce jour-là, il intervient en tant que président de la CIIVISE, à la veille de la remise du rapport qui préconisera, entre autres, la fin de la prescriptibilité pour les violences sexuelles commises sur les enfants. En avant-première, le magistrat fait le bilan de près de 3 ans passés à recueillir les témoignages de personnes victimes dans leur enfance de violences sexuelles. « La Commission a reçu 30 000 témoignages. C’est absolument inédit », souligne le magistrat. « Dans des réunions, des personnes de tout âge se lèvent et disent : voilà ce qui m’est arrivé. Les micros circulent de main en main, les personnes s’applaudissent. Une dame a dit un jour : en vous écoutant, je me rends compte qu’on n’a jamais perdu notre dignité ».

Le magistrat a été profondément ébranlé par ces mois à écouter les violences. Car ce qu’il a entendu, explique-t-il, dépassait son imagination. Il cite, par exemple, « des enfants violés puis brûlés avec des cigarettes, enfermées dans des cabanes dont ils ne peuvent sortir que pour aller à l’école, emmenés plusieurs jours dans des maisons abandonnées. Des choses que l’on ne lit jamais dans vos jugements, procès-verbaux d’audition et rapports d’expertises », souligne-t-il. Le juge en a manifestement été bouleversé. « Depuis ces rencontres, je me demande : ai-je été, lorsque je devais protéger des enfants, capable de me représenter la réalité telle qu’ils la vivaient ? De cette introspection, il ressort convaincu d’une chose : les récits de violence sont en deçà de la réalité. « Vous ne courez aucun risque à croire un enfant ou sa mère et à multiplier par 10 la violence que vous vous représentez. Je vous donne ma parole d’honneur. Le risque que vous courez est qu’on ne prenne pas au sérieux votre signalement. Mais au moins vous l’aurez écrit. Vous serez un point fixe pour l’enfant pendant toute sa vie »

« Que faut-il dire à un enfant qui révèle des violences ? », feint d’interroger le magistrat. Avant de répondre du tac au tac : « Je te crois, et donc je te protège ». Il insiste sur les vertus réparatrices d’une telle parole. « « La personne qui dit je te crois et je te protège peut-être une mère mais aussi un professionnel. Des gens nous disent : la cour d’assises a acquitté mon agresseur mais l’avocat général a dit au procès qu’il me croyait. D’autre fois, c’est une CPE qui est venue voir un élève à la fin d’un cours et l’a sauvé ». Car d’après le magistrat, cette double assertion a le pouvoir de rendre « indestructible » celui qui a été violenté, et dont la douleur est enfin reconnue. « Malheureusement, c’est rare. Les êtres humains qui subissent ces violences doivent attendre longtemps avant qu’on leur dise cela. Pour 92 % des victimes, personne n’a jamais prononcé ces mots ».

De son expérience à la tête de la CIIVISE, il retient qu’on a surtout dit à ces enfants qu’ils mentaient. Ou qu’on leur a dit « je te crois », sans que « je te protège » ne suive. Trop souvent, les adultes se sont tus pour ne pas causer de tort à la famille, à l’école, au foyer. « Quand des violences sont révélées à un professionnel, dans 60 % des cas, il ne fait rien. L’absence de réponse est une validation de la stratégie de l’agresseur ».

Alors, avant que chacun quitte ces rencontres, il exhorte les professionnels à agir. À écrire l’impact des silences sur la santé des enfants. « Personne n’en parle jamais. Pourtant, vous demandez des mesures de protection pour des risques beaucoup moins élevés. Un parent sans domicile fixe, c’est beaucoup moins grave qu’un parent violent ». Et aux magistrats, il répète encore une fois, comme un mantra, ce qui est à ses yeux la seule conduite à tenir. « Dans la sidération qui suit les révélations, dites-vous dans votre tête : je te crois, je te protège » !

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