Émeutes, justice et coups de menton
Le ministère de l’Intérieur a annoncé 2397 interpellations pour la journée du 17 octobre, auxquelles s’ajoutent celles de la nuit suivante, où de nouveaux pillages ont eu lieu, notamment à Paris. La justice est invitée à prononcer des peines exemplaires. Il y a fort à parier que le résultat ne sera pas à la hauteur des promesses faites sur les plateaux TV.

Une fois de plus, au lendemain des émeutes, la justice est sommée de jouer la « voiture-balais » de la société. Quand tout a failli avant elle, par incompétence ou par lâcheté, on attend d’elle la solution miracle. Et pour cause. Les parents peuvent refuser d’éduquer leurs enfants, le gouvernement échouer à maintenir l’ordre, la justice, en bout de chaine, ne peut refuser de juger, comme le rappelle l’article 4 du Code civil « le juge qui refusera de juger, sous prétexte du silence, de l’obscurité ou de l’insuffisance de la loi, pourra être poursuivi comme coupable de déni de justice ». C’est pourquoi la justice a bon dos…
« Le suivi judiciaire doit être exemplaire »
Et c’est ainsi qu’après chaque épisode d’émeutes, ce qui n’ont pu empêcher les destructions de biens publics et privés, et les violences sur les personnes sortent l’argument magique : les sanctions seront exemplaires. Les plateaux TV se remplissent de politiques rivalisant dans l’exercice du coup de menton. L’opposition l’exige, l’opinion l’espère, le Chef de l’État lors de son allocution télévisée dimanche soir l’a promis, juste avant de s’envoler pour traiter d’autres dossiers au Moyen-Orient. « Le suivi judiciaire doit être exemplaire », a-t-il déclaré. « Chaque fois que des infractions sont commises, elles doivent donner lieu à des suites judiciaires appropriées. Ceux qui ont détruit doivent payer. Ceux qui ont pillé doivent rembourser. »
Ceux qui écument les prétoires le lendemain de ce genre d’événements savent qu’il ne se passera rien qui soit à la mesure du millier de policiers blessés, des commerces partis en fumée, des bâtiments publics ravagés, du chaos, de la peur et du désespoir dans lequel la France a vécu ce week-end. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les fauteurs de trouble étaient très nombreux (30 000 pilleurs rien qu’à Marseille) et qu’on en a attrapé qu’une poignée. Généralement, ce sont les moins malins, les suiveurs, les « bleus » et donc pas les auteurs des infractions les plus graves. Ensuite parce que le travail de la police dans ce genre d’événements est de maintenir l’ordre, pas d’établir des dossiers d’enquête impeccables. Ajoutons que les images montrent toutes des individus habillés de la même façon, masqués, casqués, et donc parfaitement interchangeables, ce que leur défense ne manquera pas d’invoquer, c’est son rôle.
Un décalage entre les violences collectives et les cas jugés individuellement
Il y a aussi et surtout le décalage entre la gravité des violences et des destructions commises collectivement et la responsabilité individuelle de chacun dans ces débordements. C’est elle qui sera jugée. En considération, certes, de la participation aux événements, mais aussi du profil de l’intéressé. A-t-il un casier ou pas, est-il inséré, qu’a-t-il fait exactement, a-t-on des preuves ? Celui-là a lancé un pavé, cet autre pillé un magasin en emportant cinq tee-shirts, le troisième a brisé un abribus…Ces délits sont définis dans le Code pénal, avec des maximums de peines. Les images apocalyptiques qui tournent en boucle sur les chaines d’info plaident pour plusieurs années de prison ferme. Le résultat sera le plus souvent un mois avec sursis. Non parce que les juges sont laxistes, mais parce que c’est la loi.
Aux comparutions immédiates, cet après-midi, après des heures de garde à vue, il ne restera du fou furieux qui brulait des poubelles dans une atmosphère de fin du monde qu’un pauvre type, à peine majeur, sans casier ou avec la traditionnelle mention pour conduite sans permis, qui vit chez ses parents et commence son premier job dans une semaine. Les dossiers plus graves seront jugés dans quelques mois, quand tout le monde pensera à autre chose. Ce qui est certain, c’est que le traitement judiciaire de ces exactions ne dissuadera personne de recommencer parce que le problème n’est pas judiciaire, mais politique.
Référence : AJU506914