Féminicides: « Les enfants que ces femmes laissent derrière elles sont abandonnés » !

Publié le 26/12/2023

Malgré une meilleure prise en compte de la parole des femmes victimes de violence, le décompte macabre des féminicides reste stable d’année en année. En 2022, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. En 2023, 114 féminicides étaient déjà dénombrés à la date du 11 novembre. Qu’advient-il des enfants que ces femmes laissent derrière elles ? Qui les prend en charge ? La question était posée lors des 19e rencontres Femmes du monde en Seine-Saint-Denis, organisées par l’Observatoire des violences envers les femmes. Clémentine Rappaport, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Robert Bellanger d’Aulnay-sous-Bois (93), et Sandrine Bouchait, présidente de l’Union nationale des familles de féminicides (UNFF), ont dénoncé avec force l’abandon de ces enfants, qui ne bénéficient d’aucun statut.

DimaBerlin/AdobeStock

C’est une femme meurtrie qui prend la parole pour ouvrir la table ronde consacrée à la prise en charge des enfants co-victimes de violences conjugales. Sandrine Bouchait est la sœur de Ghylaine, brûlée vive par son compagnon dans son appartement du Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine, un après-midi de septembre 2017. Ghylaine était la mère d’une petite fille de 7 ans. Retranchée dans sa chambre, c’est elle qui a alerté les voisins lorsqu’elle a vu la fumée envahir l’appartement. Après ce drame, Cloé est allée vivre chez sa tante, Sandrine. « On m’a confié ma nièce comme un paquet de linge sale », raconte cette femme, devant une salle comble de professionnels de police, de justice, de travailleurs sociaux et d’acteurs associatifs conviés par l’Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis. Sandrine Bouchait est venue leur dire une vérité terrible et pourtant peu connue : alors que la lutte contre les féminicides est officiellement la grande cause du quinquennat, les enfants que ces femmes laissent derrière elles sont abandonnés ! « À aucun moment, on m’a dit de faire suivre ma nièce par un psychologue alors qu’elle a vu sa maman se faire immoler sous ses yeux. Tous ces enfants, on les laisse sur le carreau. Je pourrais vous parler d’un monsieur de 38 ans. Sa mère a été assassinée lorsqu’il avait 8 ans. Aujourd’hui il est au bord du suicide parce qu’il n’a pas été suivi » !

En janvier 2020, le meurtrier de Ghylaine a été condamné à 20 ans de réclusion et a été déchu de son autorité parentale. « Mais il arrive que les juges de la cour d’assises ne retirent pas l’autorité parentale au mari meurtrier », souligne Sandrine Bouchait. Au moment où elle prend la parole, plusieurs intervenants sont déjà venus dire qu’un mari violent ne peut pas être un bon père. « Je me réjouis d’entendre dire cela aujourd’hui. Quid alors d’un mari assassin ? », interroge-t-elle. Sandrine Bouchait est aujourd’hui la coprésidente de l’Union nationale des familles de féminicides. Elle se bat pour que l’autorité parentale soit systématiquement retirée aux maris meurtriers et que les enfants soient aidés. « Souvent les hommes violents ont été eux-mêmes victimes et témoin de ces violences », rappelle-t-elle. Elle appelle également à ne pas négliger les enfants majeurs, à une époque où les jeunes adultes vivent plus longtemps qu’avant au domicile de leurs parents. « Les mineurs sont confiés à la famille ou l’ASE. Le jeune majeur qui part le soir au lycée, il rentre le soir, sa maison est sous scellés et il n’a plus accès à rien. Ces jeunes-là deviennent SDF », interpelle-t-elle.

Le département de Seine-Saint-Denis est le premier à avoir pensé la situation des enfants que les femmes tuées par leur conjoint laissent derrière elles. En 2015, un protocole Féminicide a été mis en place à l’initiative d’Ernestine Ronai, responsable de l’Observatoire. Il permet d’hospitaliser ces enfants pendant une semaine. « Huit jours qui passent à toute allure », assurent la pédopsychiatre Clémentine Rappaport, qui les accueille dans le service de pédopsychiatrie de l’hôpital intercommunal Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois. « Le protocole est déclenché par le parquet en lien avec la police. Le parquet prend une mesure de placement provisoire de 8 jours à l’ASE. Ce protocole permet de tenir tout le monde ensemble. Dans la vraie vie, l’ASE n’est pas toujours d’accord avec le service de pédopsychiatrie. Ce jour-là, tout le monde sait ce qu’il doit faire : amener les enfants quelque part où les gens vont s’occuper d’eux », détaille-t-elle. L’hôpital fait office de cocon pour ces enfants que des adultes sidérés par le drame peuvent avoir tendance à oublier.  « Un service de pédiatrie, les gens imaginent ça triste. Mais chez nous et dans d’autres régions, c’est un lieu vivant, avec des enfants, des parents, des blouses blanches. On dit à ces enfants qu’il s’est passé quelque chose de grave, pas seulement pour leur mère mais aussi pour eux. C’est très important pour la suite ». Pendant ces 8 jours, outre les soins psychiques et physiques, la priorité est de trouver à qui confier ces enfants devenus orphelins de mère. « Il faut parfois faire l’annonce du décès, évaluer l’environnement, se prononcer sur la meilleure personne pour les recueillir. Est-ce une tante ? Une grand-mère ? Quelqu’un d’autre qu’un membre de la famille ? Le décider est un challenge. Dans l’immense majorité des cas, on ne peut pas statuer en 8 jours, car il y a des ondes traumatiques sur la famille, qui se déchire ». À l’issue de l’hospitalisation, il arrive que ces enfants soient placés en famille d’accueil – « un traumatisme supplémentaire », estime le docteur Clémentine Rappaport. Ou que le juge des enfants désigne un tiers de confiance. Qui, malheureusement, doit alors se débrouiller avec les moyens du bord pour accueillir parfois plusieurs enfants. Clémentine Rappaport se rappelle ainsi d’une femme qui laissait derrière elle 5 enfants âgés de 11 ans à deux ans et demi. L’hospitalisation avait été prolongée, entre autres pour donner aux proches le temps de s’organiser. « Ils avaient fait un conseil de famille, avaient trouvé un appartement pour se rapprocher les uns des autres. Les enfants avaient été placés chez une tante maternelle. C’était, de la part du juge, une décision courageuse : ces enfants n’auraient jamais pu être placés tous ensemble dans une famille d’accueil. Or cette fratrie fonctionnait très bien ». Depuis ces enfants grandissent à Versailles. Ils vont bien, assure le docteur, qui continue de les suivre. « Mais attention. Cette tante a un petit appartement, aucune aide financière. Il faut avancer sur l’accompagnement social. Aujourd’hui, passés les huit jours d’hospitalisation, ces familles sont abandonnées », affirme-t-elle, faisant écho aux propos de Sandrine Bouchait.

Après l’hospitalisation, les enfants continuent à être suivis en ambulatoire à l’hôpital Robert Ballanger. Le service de pédopsychiatrie est pour eux un repère. « On a aujourd’hui 8 ans de recul, et on le constate. Ils reviennent tout le temps à cette hospitalisation. Au plan temporel, c’est proche du trauma sans être le trauma. Cela fait une trace mnésique à laquelle ils peuvent se référer ». Le docteur Clémentine Rappaport suit aujourd’hui 30 enfants, dont 20 ont été témoins oculaires directs du meurtre de leur mère. « Leur présence n’a pas arrêté le geste de leur père ». Pour conclure son intervention, Clémentine Rappaport fait passer un message fort : « Écoutez les enfants », dit-elle à l’adresse des professionnels qui composent l’assistance. « Ils nous disent à qui ils veulent être confiés. Parfois, ils préfèrent aller chez une nourrice ou une voisine que dans une famille qu’ils ne connaissent pas bien. Ils peuvent le dire très clairement, même très jeunes. Certains juges ont beaucoup de courage et acceptent de confier des enfants à des personnes extérieures à la famille. Une fratrie a été confiée à une voisine, qu’ils appelaient leur maman de cœur ». Malgré la dureté de son intervention, Clémentine Rappaport parvient à conclure sur une note d’espoir. « Aujourd’hui, ces enfants vont bien. Ils n’ont même pas de syndrome de stress post-traumatique car ils ont été sécurisés par une figure d’attachement qui était préalable à l’événement et qui a pu perdurer. »

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