Jugé pour apologie du terrorisme, Ismaël Boudjekada plaide « la liberté d’expression »

Publié le 27/02/2026 à 8h00

Dans une atmosphère tendue, un élu du Doubs a comparu, le 25 février, devant le tribunal de Paris. Ismaël Boudjekada répondait de neuf chefs de prévention, dont des faits d’apologie d’actes de terrorisme pour avoir estimé que le pogrom du 7 Octobre était « un petit peu mérité » : « Tout le monde sera content quand le Hamas aura terminé le travail », avait-il ajouté. Au procès, il a assumé ses propos, concédant juste « un manque d’élégance ».

Jugé pour apologie du terrorisme, Ismaël Boudjekada plaide « la liberté d’expression »
Légende : Capture d’écran Facebook / Ismaël BOUDJEKADA

 À la barre de la 17e chambre correctionnelle, le conseiller municipal Ismaël Boudjekada ne feint pas l’étonnement : il est réellement surpris de se voir soupçonné de délits passibles, pour l’un d’eux, de sept ans de prison et de 100 000 € d’amende. L’élu d’opposition (Union citoyenne de gauche et des écologistes) du bourg franc-comtois de Grand-Charmont, où il ne vit pas et ne siège plus, revendique sa « liberté d’expression » : « Comme Charlie Hebdo, qui dérange le lecteur pour qu’il se questionne. » À l’appui de sa démonstration, il citera souvent l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il se défend seul car, se plaint-il, « mon avocat a pris 6 000 € et il m’a planté trois jours avant l’audience ».

Déjà condamné à Nanterre en 2024, il était recherché par la police

Toutefois, n’est pas « Charlie » qui veut. Et « la cause palestinienne », qu’il défend depuis toujours, n’autorise pas tous les excès. Pas plus que sa lutte contre « les cafards sionistes ». Cela lui a été rappelé mercredi, devant une cinquantaine de supporters, dont certains véhéments. Ismaël Boudjekada répondait de six infractions d’apologie d’actes de terrorisme en ligne et de divulgation d’information personnelle exposant autrui à un risque  – communément appelé doxing – contre trois particuliers ciblés dans un groupe WhatsApp rassemblant 488 membres de la communauté juive.

Le Franc-Comtois de 30 ans se présente détendu, souriant, dans une tenue de camaïeu vert, jusqu’aux baskets. Aux magistrats, il indique être « élu de la République, journaliste », réfute la qualité « d’influenceur » des réseaux sociaux que lui prêtent les avocats des parties civiles et à nous, en aparté, il se dit « juriste ». M. Boudjekada est à l’aise, il a l’expérience des prétoires. Le 21 juin 2024, le tribunal de Nanterre l’a condamné à 20 000 € d’amende, trois ans d’inéligibilité pour des faits similaires. Le Conseil constitutionnel l’a aussi déclaré inéligible après avoir constaté l’impossibilité de tracer ses flux financiers quand il s’est présenté aux législatives de 2024. Enfin, il a été poursuivi par la députée Caroline Yadan, traitée d’haloufa (cochonne). Il a été relaxé.

Ces coups de semonce ne l’ont pas empêché de récidiver. Les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la guerre dans la bande de Gaza qui a suivi, a décuplé sa haine contre « l’entité d’occupation sioniste » et ceux qui, en France, sont présumés « complices de la folie génocidaire ».

Quand ses nouvelles diatribes sont repérées sur X et TikTok, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau (surnommé « le sinistre de l’Intérieur » par Boudjekada), le signale au parquet. Mais l’élu a disparu. Il est en Égypte, au poste-frontière de Rafah : « Je ne fuyais pas, j’aidais les Palestiniens », se justifie-t-il au cours des débats.

La police émet deux mandats de recherche.

« J’assume l’absence de condamnation » du 7 Octobre

Le 3 mai 2025, il est interpellé à bord de l’avion qui atterrit à Mulhouse et se filme, keffieh sur les épaules, narguant les policiers qui lui signifient son placement en garde à vue. La vidéo est diffusée en direct sur TikTok à ses 370 000 abonnés, raconte France 3 Bourgogne-Franche-Comté. « J’en ai pris 100 000 de plus depuis le 7 Octobre, », indique-t-il au président Benoît Chamouard, cumulant donc « près d’un demi-million » de followers sur ses réseaux. À son public conséquent, il sert des discours virulents, litigieux.

Exemple, le 28 août 2024 : « Y a encore des gens qui attendent de nous de pleurer les 1200 civils israéliens qui ont été tués, ben non, en fait, c’était un petit peu mérité (…) Tout le monde sera bien content quand le Hamas aura terminé le travail, vous ne trouvez pas ? »

Le juge : « Que voulez-vous dire ?

– J’assume l’absence de condamnation [du massacre]. Je ne leur signe pas un chèque en blanc ! J’attends que les ONG débunkent les faits, comme les exactions sexuelles [selon lui récemment remises en cause par Amnesty International, Ndlr]. J’ai condamné la mort des enfants Bibas ! Je suis dans le camp des humanistes. Mais les 40 enfants décapités, c’est débunké !

– Et c’était donc “un petit peu mérité” ?…

– C’est pour parodier le grand-rabbin Haïm Korsia, qui a déclaré sur BFM que tout le monde sera content quand Israël aura fini le travail. Des propos dégueulasses », répète-t-il trois fois, obligeant le président à hausser le ton. « À vomir, si vous préférez. »

Le religieux n’évoquait pas les Palestiniens, mais les terroristes.

« Images alarmantes de Palestiniens » et « otage israélien bien portant »

Le tribunal projette une vidéo d’Ismaël Boudjekada, postée sur Instagram. Aux « vierges effarouchées » qui « ne pleurent pas sur les 40 000 morts » à Gaza, il livre un conseil : « Allez-vous faire enfiler ! » Rires dans la salle.

Le juge poursuit : « Le 8 juin, je vous lis : “On mange bien à la cantine du Hamas”. Qu’entendez-vous par là ?

– On voit des images alarmantes des Palestiniens, qui sont maigres, et un otage israélien qui semble bien portant. C’est ma liberté d’expression. »

Laquelle est invoquée lorsqu’il se moque du poids de l’otage libérée, Noa Argamani. « Des Israéliens sont sortis squelettiques, je l’ai déploré, comme les morts. Vous pouvez avoir un doute, je le conçois. »

Il concède « un manque d’élégance, mais ce n’est pas de l’apologie d’actes de terrorisme ! » Pas plus, considère-t-il, lorsqu’il pleure sur X le leader du Hamas, Yahya Sinwar : « Un héros est mort (…) Ce martyr est l’un des plus chanceux d’entre nous. » « C’était volontairement provoc’ pour inviter le lecteur à se questionner » sur « la théâtralisation de l’armée d’Israël ».

Sinwar reste « un héros », et le Hamas, « un mouvement de résistants » : « Le Premier ministre Netanyahou est, lui, visé par un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité », oppose M. Boudjekada.

Quels que soient les reproches qu’on lui adresse et « les menaces de mort » qu’il subit, le prévenu est sûr d’avoir « gagné la bataille de l’opinion » dans son combat pour les Palestiniens. Il en veut pour preuve sa relaxe, fin 2025, pour avoir jugé que « la France est gangrénée par le cancer sioniste ».

« Je suis sans cesse renvoyé à un propal, soutien des terroristes »

 L’élu refuse en tout cas fermement l’accusation d’antisémitisme et tente de convaincre les deux avocats de l’Organisation juive européenne, Me Ilanit Chiche et Avner Doukhan. « Alors pourquoi écrire sans cesse : “Le peuple élu askip” [à ce qui paraît] ? Qui est le peuple élu ? » Il stigmatise bien les Juifs, non ? « Vous ne m’entraînerez pas dans un débat théologique. Je ne répondrai pas », riposte le jeune homme.

Le tribunal projette une autre vidéo. Ismaël Boudjekada regrette de ne pas être à Amsterdam, le 7 novembre 2024, lorsque des supporters du Maccabi Tel-Aviv ont été agressés : « Ils n’ont pas pris assez, commente-t-il, j’aurais aimé y être pour en faire courir quelques-uns. » Il convient à la barre d’un « dérapage ». « Énervé, j’ai tenu des propos peu glorieux ». Une « réaction humaine », balaie-t-il.

Pour l’ensemble des délits d’apologie du terrorisme, il encourt donc sept ans d’emprisonnement. Plus trois pour le doxing des particuliers « jetés en pâture » à ses abonnés en révélant leurs identités et adresses sous l’intitulé « Alerte cafards ». Réunis dans un groupe nommé « Tsahal Vaincra », qu’il a « infiltré », ils auraient « posé avec des armes » : « Je les ai dénoncés à la police qui n’a rien fait », précise-t-il. D’où leur exposition. Explication tirée par les cheveux.

Les avocats des parties civiles (OJE, Licra, Avocats sans frontières, le B’nai B’rith et l’Observatoire juif de France) en savent assez pour considérer les infractions caractérisées. Comme Anissa Zeghlache, chef du Pôle national de lutte contre la haine en ligne. La parquetière désapprouve « le cirque » qui se produit sur les réseaux sociaux et rappelle à Ismaël Boudjekada que « nous ne sommes ni en Israël ni en Palestine ». Elle requiert 18 mois de prison dont huit ferme (il a été incarcéré de mai à juin 2025), l’inéligibilité durant trois ans avec exécution provisoire et l’interdiction de contact avec les victimes.

Le prévenu, qui en a assez d’être « sans cesse renvoyé à un propal, soutien des terroristes », plaide sans surprise la relaxe. À peine sorti du tribunal, en fin de soirée, il résume sa journée et sa défense sur Facebook, à voir ici. Le jugement sera rendu le 19 mai.

Jugé pour apologie du terrorisme, Ismaël Boudjekada plaide « la liberté d’expression »
Manifestation de soutien au peuple palestinien, le 26 février, devant le tribunal judiciaire de Paris (Photo I. Horlans)
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