Le livre de Gisèle Pelicot peut-il aider les victimes de violences sexuelles ?

Publié le 19/03/2026
Le livre de Gisèle Pelicot peut-il aider les victimes de violences sexuelles ?
Flammarion

En une semaine, le livre de Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre (Flammarion), traduit en 22 langues, s’était déjà vendu à plus de 60 000 exemplaires et culminait en tête des ventes en France et à l’étranger. Reconnu de manière unanime par les médias, tant pour son propos que pour sa qualité littéraire, le texte a pourtant reçu un accueil plus mitigé auprès de personnes accompagnant les femmes victimes de violences. Ce qui divise ? Le fait que Gisèle Pelicot affirme avoir « choisi la joie ». Une prise de parole salutaire pour certaines, inhibante pour d’autres. Explications.

Pendant des mois, son nom a été sur toutes les lèvres. Fin 2024, la France sidérée découvrait le calvaire de Gisèle Pelicot, violée et livrée par son mari pendant une décennie à des hommes alors qu’elle était endormie. Son visage était imprimé sur papier glacé ou tagué sur des murs, graphique, avec son carré impeccable et ses lunettes noires. Alors qu’elle se taisait, elle devenait une icône muette, encensée de manière unanime. Et puis, voilà qu’elle parle, qu’on ne l’arrête plus… Dans la semaine suivant la sortie de son livre, Gisèle Pelicot est partout. Le New Yorker, Vogue, la BBC, CBS, El País, El Corriere de la Serra, le Spiegel, d’autres encore se l’arrachent. À tous, Gisèle Pelicot fait entendre le discours d’une femme apaisée. « Je suis une femme debout. Aujourd’hui, on a toujours tendance à se dire qu’une bonne victime doit être dépressive, suicidaire. Ce livre est un message d’espoir à toutes les femmes qui traversent une période très compliquée de leur existence. On a tous en nous les ressources nécessaires que souvent on ne soupçonne pas », déclare-t-elle ainsi chez Augustin Trapenard sur le plateau de la Grande librairie. Le discours est accueilli avec admiration. « Vous êtes une éveilleuse, une lanceuse d’alerte, vous êtes une victime mais refusez de n’être que cela », encense l’historienne du féminisme, Michelle Perrot à la fin de l’émission. Elle dit voir en Gisèle Pelicot une « résistante », une « figure de l’amour, une héroïne de notre temps ».

Cependant, sur les réseaux sociaux, d’autres voix se font entendre, qui dénoncent plus ou moins durement ce concert de louanges. « À travers les unes consacrées à Gisèle Pelicot pour la sortie mondiale de son livre, on voit la société inondée de messages désastreux pour les victimes de violences sexuelles. On a une pensée pour toutes celles qui n’ont rien choisi du tout, qui se débattent au quotidien avec leur vie brisée par le traumatisme, toutes celles qui ne sont pas « dignes », qui pleurent, désespèrent, crient et parlent fort », écrivent les éditions féministes La Meute sur Instagram. Elles dénoncent aussi le « mythe des bonnes victimes » et pointent la « dangereuse iconisation de Gisèle Pelicot ». Cécile Cée, illustratrice et autrice de Ce que Cécile sait, journal de sortie d’inceste, avoue avoir « la médiatisation de Gisèle Pelicot en travers de la gorge. Ce qu’elle n’a pas vu en 50 ans de mariage heureux, c’est l’inceste », cingle-t-elle, faisant référence à la situation de Caroline Darian, la fille de Gisèle et Dominique Pelicot, dont des photos en lingerie ont été retrouvées dans l’ordinateur du père criminel, sans que la justice ne juge nécessaire de pousser les investigations. « La joie n’est pas téléchargeable sur l’App Store », ironise pour sa part l’essayiste féministe Fiona Schmidt : « Soutien et amour [aux victimes], qu’elles soient joyeuses ou pas ». Le témoignage présenté par Gisèle Pelicot comme une main tendue est donc perçu par certaines comme une injonction culpabilisante. Sur ces comptes, beaucoup de victimes relatent un vécu différent de celui dont fait part Gisèle Pelicot aujourd’hui. « Comme s’il s’agissait de choisir de chasser la tristesse », écrit l’une. « Je n’ai pas pu choisir la joie, j’ai dû partir en luttes », témoigne une autre. « Moi aussi j’aimerais choisir la joie, mais apparemment ça ne fonctionne pas pour tout le monde ». D’autres, néanmoins, se montrent plus nuancées. « On n’oublie jamais qu’on est une victime mais on a besoin de voir cet avenir après le drame. Je trouve ça un peu border de reprocher un choix à une femme, ici la joie. Cela n’annule pas celui des autres. On ne manque pas de récits de reconstructions plus complexes et moins joyeuses ». En effet, d’autres victimes, également médiatisées – Judith Godrèche, Anouk Grinberg, Judith Chemla, pour ne citer qu’elles – ont fait entendre les traumatismes qui restent après les violences. Difficile de dire que leur parole n’a pas été relayée, même si la couverture médiatique réservée à Gisèle Pelicot reste incomparable.

Être ou ne pas être une bonne victime

Le livre de Gisèle Pelicot et sa promotion relancent un débat qui ne date pas d’aujourd’hui : celui de la « bonne victime », pour reprendre le terme consacré, ou, pour le dire de manière plus précise, celui de la victime acceptable. Dans King Kong Théorie, paru il y a vingt ans, Virginie Despentes écrivait déjà sur ce sujet quelques lignes devenues cultes, déplorant l’injonction faite aux femmes à aller mal. « Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi (…) Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais jamais me remettre », écrivait-elle. Gisèle Pelicot incarne à sa manière l’idée qu’on peut se remettre d’un viol. Mais elle n’a pas la rage de Virginie Despentes, met en avant un apaisement, dit une volonté de vivre avec les hommes, refuse même l’idée que les hommes qui l’ont violée sont des « messieurs tout le monde ». « Les médias ont largement mis en avant sa « dignité », le fait qu’elle n’avait ni haine ni colère. Aurait-elle été soutenue de la même manière si elle avait été en colère ? On peut en douter, or elle aurait bien eu le droit », souligne Claude Vincent, avocate au barreau de Nantes, notamment connue pour avoir accompagné une des plaignantes contre Gérard Depardieu. « Ce qui me gêne depuis le début c’est qu’on en fasse une icône. Je trouve ça malsain pour elle et pour le combat féministe. Les victimes ne sont pas une et indivisibles. Il y a autant de manières d’être victime que de victimes. Il ne faudrait pas qu’on universalise son discours car cela décrédibiliserait les discours différents. Pour le reste, elle est évidemment en droit de dire et d’écrire les choses telles qu’elle les a ressenties ».

Dans son livre, Gisèle Pelicot prend pourtant soin de ne pas écraser les autres récits. Elle insiste sur les singularités de son histoire, qui la rendent difficilement transposable à d’autres vécus. Elle précise ainsi qu’elle a été endormie, évitant peut-être de ce fait la remontée de souvenirs traumatiques. Que les horribles images qu’elle a dû regarder auront au moins permis que ses agresseurs soient jugés et tous condamnés, ce qui, rappelle-t-elle, reste très rarement le cas dans les affaires de viols ou d’agressions sexuelles. Elle envisage, parmi d’autres pistes, que ces éléments lui aient permis de se reconstruire plus rapidement peut-être que d’autres femmes. Surtout, si le livre met en avant la possible vie d’après, il ne dit pas que le parcours est simple. Quatre ans se sont écoulés entre le moment où elle a appris les faits au commissariat de Mazan et la publication de ce témoignage. De ces années, elle dit la sidération, la solitude, la famille détruite, la violence qui s’ignore de ceux, policiers, enquêteurs, avocats, qui lui ont fait sentir qu’elle n’était pas ce qu’on attendait d’elle et ne pouvaient pas imaginer autre chose qu’une femme détruite. Elle dit la blessure d’avoir même été parfois suspectée d’être consentante pour ne pas assez montrer son délabrement intérieur. Finalement, à l’instar des victimes qui s’expriment sur Instagram, Gisèle Pelicot revendique le droit de faire ce qu’elle peut de ce qui lui est arrivé. Elle écrit en revanche très clairement qu’elle aimerait inspirer d’autres femmes. Être non pas une « icône » – elle refuse le mot –, mais « une éveilleuse ». Elle dit espérer que les femmes se disent « si Gisèle l’a fait, je peux le faire ».

Un message hors norme

Qu’en est-il sur le terrain ? Les associations et avocates accompagnant des victimes de violences sexuelles disent ne pas noter de référence particulière à Gisèle Pelicot. « Son histoire est tout de même très spécifique », estime Ghada Hatem, gynécologue fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis. Gisèle Pelicot estime-t-elle, envoie « un message d’espoir un peu hors norme ». « Quand on a su qu’elle avait retrouvé un homme avant le début du procès, on a été étonnées. La plupart des victimes ne peuvent pas reprendre une vie amoureuse si vite, leur corps le refuse et se raidit. Mais tant mieux pour elle ! Il est certain qu’on peut tout à fait retrouver la joie de vivre. Le fait d’avoir vécu des violences sexuelles ne met pas fin à une vie qui vaut le coup d’être vécue ». Elle pense donc que ce livre est utile. « Les victimes, si on leur dit que tout est foutu, on leur donne quoi, un permis de se suicider ? Mon leitmotiv, c’est qu’être victime n’est pas un métier. Certes, pour certaines c’est leur vie, car elles n’ont pas encore trouvé le chemin. Celui-ci peut être long mais il n’est pas que pavé d’horreurs. Personne ne ressemble à personne. Le chemin est différent pour chacune, en temps et en intensité ».

« Bien sûr que nous lui devons énormément », estime pour sa part, sur le site de France info, la médiatique avocate nantaise, Anne Bouillon, spécialisée dans l’accompagnement de femme victime de violences. « Mais, pour certaines femmes que je défends, elle représente un modèle qu’elles ne pourront atteindre. D’autres relativisent ce qu’elles ont vécu à l’aune du procès Pelicot. Il n’y a aucune violence acceptable ». « Gisèle Pelicot tend une main à toutes les victimes de violence », complète sa consœur Rachel-Flore Pardo, avocate au barreau de Paris, elle aussi connue pour exercer son métier auprès des femmes victimes de violences. Qui conclut, avec nuance : « Il faut réussir à dire qu’il y a des possibilités de reconstructions comme le montre son parcours, sans tomber dans l’injonction à la résilience ».

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