Les disparues de l’A6 : ne jamais lâcher la pression

C’est un « triangle de la mort » qui a aspiré les vies d’une dizaine de jeunes filles sur deux décennies. Au Pôle des crimes sériels et non élucidés (PCSNE), créé en 2022, les « disparues de l’A6 » font partie des dossiers qui sont toujours en quête de réponses… certaines sont résolues 20 ans voire 40 ans après. Mais il n’est pas question d’abandonner… « On peut réussir malgré tout », affirme Marie-Rose Blétry.
Le 2 septembre 1987 au soir, Nathalie Maire, 18 ans, ferme la friterie dans laquelle elle a un job d’été sur l’aire de Mâcon-la-Salle sur l’autoroute A6, autrement appelée l’Autoroute du Soleil. Comme beaucoup de jeunes femmes à l’époque, peut-être se presse-t-elle pour faire la caisse et plier les parasols. Depuis trois ans, les jeunes filles disparaissent ou sont assassinées dans les environs. Deux auto-stoppeuses belges en 1984, deux jeunes filles en novembre et décembre 1986. Deux semaines auparavant, des policiers l’ont interrogée au sujet de la découverte d’une nouvelle victime, Marthe Buisson, 16 ans, qui gisait sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, à quelques kilomètres de son lieu de travail. Elle aurait été éjectée d’un gros bolide blanc. À 23 h 40, quand la petite amie et la sœur de Nathalie arrivent à la friterie pour la récupérer à la débauche, elles trouvent la boutique étrangement silencieuse. Derrière le comptoir, elle gît sur le dos, le corps atrocement meurtri. Plusieurs témoins évoquent un homme quittant les lieux rapidement à bord d’une grosse voiture de couleur claire. Malgré des promesses à la famille de résoudre l’enquête rapidement, les policiers patinent et la famille désespère. Jusqu’en 2022, soit près de quarante ans après les faits, quand l’affaire est confiée au Pôle des crimes sériels et non élucidés, tout juste créé. Si le pôle travaille sur les affaires individuellement, les enquêteurs se concentrent aussi sur la sérialité des crimes et travaillent également sur des affaires présentées par les médias comme formant un ensemble, comme l’affaire dite des disparus de l’Isère (qui concernait douze enfants, disparus ou tués entre 1980 et 1996) ou des disparus du fort de Tamié (deux festivaliers disparus en 2011 et 2012). Soudain, Marie, Agnès, Françoise, Sylvie, les deux Christelle, Marthe, Nathalie, Carole, Virginie, Vanessa, Anne-Sophie, des enfants et des femmes de 13 à 23 ans assassinées entre 1984 et 2005, dans un rayon de 200 kms le long de l’A6, sont prises en charge. Les dossiers sont décortiqués, vus sous un nouvel angle. La famille de Nathalie Maire dépose aux enquêteurs de Nanterre un dossier de 20 pages avec des suggestions de pistes à explorer. En mai 2026 – enfin – un homme est placé en garde à vue pour le meurtre de Nathalie Maire, puis relâché. Un rebondissement qui est loin de décevoir l’avocat de la famille, Me Didier Seban qui est spécialisé dans les affaires de cold – voire très cold – cases : « Les juges ont repris l’affaire et une conviction est sortie de ce travail : c’est sûrement dans la proximité de Nathalie que les choses se sont passées. Ce sont des histoires qui ont maintenant plus de 30 ans », avait-il confié à France Info.
Sur dix femmes assassinées, seules trois personnes condamnées
Si l’histoire des disparues de l’A6 fait tant couler d’encre, écrire de livres ou monter des podcasts, c’est parce que c’est symptomatique de l’émergence des féminicides dans une inquiétude nationale. Ce « triangle de la peur » qui monte chez les femmes et les jeunes filles, créé par le traitement médiatique de chaque assassinat, rappelle celui qui avait touché dans les années 1970, les Anglaises vivant sur le territoire du tristement célèbre Éventreur du Yorkshire qui tua 13 femmes en cinq ans entre 1975 et 1980 dans un périmètre resserré autour de Manchester.
Elle raconte aussi le peu de cas qui est parfois fait du respect des procédures, de la non-destruction et de la conservation des scellés ou des procédures papier, par les enquêteurs de la police ou de la justice. Les corps de deux auto-stoppeuses belges, les premières de la série, évaporées en 1984, n’ont jamais été retrouvés. Sur les dix affaires recensées, seules trois d’entre elles ont été résolues et les assassins placés sous les verrous. Et c’est le passage au PCSNE, dès sa création en 2022, qui permettra sans doute à certaines familles d’avoir une réponse. C’est le cas de la famille de Christelle Blétry, 20 ans, assassinée à Blanzy en Saône-et-Loire dans la nuit du 28 décembre 1996, de 133 coups de couteau. Jusqu’à 2011, la police resserre ses recherches autour de 27 suspects sans succès. Mais en 2014, grâce à un « match » entre un prélèvement réalisé sur un vêtement de la victime et placé dans une banque de données ADN, le coupable – Pascal Jardin– est trouvé. C’est l’issue d’une longue bataille pour la vérité. Une bataille menée par la famille Blétry et son conseil… et par la force du collectif. En effet, en 1997, la mère de Marie-Rose Blétry créée l’Association Christelle, dont l’objectif est d’aider les familles des victimes d’agression criminelle pour partager un traumatisme silencieux et s’entraider dans le parcours judiciaire et émotionnel, cette association gère aujourd’hui les dossiers de 12 familles, dont plusieurs de victimes étiquetées « disparues de l’A6 ». Parfois, l’association mobilise aussi des moyens d’enquête pour accompagner les familles : ce fut le cas pour la famille de Christelle Maillery, assassinée en 1986 d’une trentaine de coups de couteau. Si des dizaines de personnes sont interrogées à l’époque, les pièces à conviction sont rapidement détruites par le tribunal de Chalon-sur-Saône. En 2003, un détective privé – recruté grâce à l’association – recueille un témoignage capital qui mènera quarante ans après les faits à la confusion du vrai coupable. Me Corinne Herrmann qui comme Didier Seban est le visage de la lutte pour les cold cases en France, nous l’avait dit : « Quand on reprend des dossiers criminels, qui n’ont pas été résolus ou qui ont fait l’objet d’un non-lieu, on se rend compte que la raison vient souvent de scellés détruits ou égarés. Pour l’affaire Christelle Maillery, je pensais vraiment que je ne parviendrais pas à résoudre l’affaire. Quand j’avais saisi le parquet concerné pour savoir de combien de scellés je disposais, on m’avait indiqué qu’ils avaient été détruits deux semaines plus tôt. Nous avions beaucoup d’espoir de retrouver à l’époque, en 2002, de l’ADN pour ce meurtre de 1986. Tout s’était effondré ».
Une gestion collective de la détresse des familles
Alors qu’elle prépare un loto à Blanzy pour financer son association, Marie-Rose Blétry accepte de répondre à nos questions. Elle nous le dit tout de suite l’expression « disparues de l’A6 », créée par les journalistes, est fallacieuse : « la majorité des victimes ont été retrouvées, je trouve ce terme problématique en particulier parce que nous ne partageons pas ce que les parents d’Estelle Mouzin (mobilisés à travers l’association Estelle) vivent : l’angoisse de la disparition ». La mère et désormais grand-mère, se souvient encore de son réflexe de créer un collectif, au lendemain du pire jour de sa vie, le deuxième étant celui où elle a appris que sa fille avait été également violée. « Nous avons organisé rapidement une première réunion publique et les proches de Christelle Maillery et Carole Soltysiak sont venus tout de suite ». Quand les trois familles se rapprochent du cabinet Seban, pour les représenter collectivement, Marie-Rose entre en contact avec les autres familles dont la plupart acceptent de rejoindre l’association. « Ce qui nous unit, c’est le chagrin, l’atrocité de ce que nous avons vécu et ensuite on s’épaule. Marie Plichon, mère de Christelle Maillery, est devenue une sœur pour moi, on s’est tout de suite entendues et nous nous complétions. Elle n’arrivait pas à parler, et moi si. Elle n’avait pas vu le corps, au début elle évoquait sa fille comme une voyageuse… il nous a fallu plusieurs réunions pour l’aider à raconter, à se confronter à sa mémoire traumatisée, à reconstruire le fil avec la presse ». Dans ce dossier où la procédure avait été bâclée, le collectif a permis à la famille de ne pas sombrer. « Au bout de 36 mois, son dossier avait été fermé, la procédure n’avait même pas été signée par le juge, puis les scellés ont été détruits, c’était catastrophique. Mais la suite le prouve : on peut réussir malgré tout. Leur histoire est une leçon pour celles et ceux qui doutent », ajoute Marie-Rose Blétry qui de son côté avait l’intime conviction que l’ADN parlerait. « Quand ma fille a été assassinée, il y avait déjà deux victimes tout près de chez nous et l’abattement était là, et même si nous étions en 1996 et que la technologie n’était pas très au point, j’ai toujours su que nous aurions une réponse un jour ou l’autre. Le juge me disait toujours d’attendre avant d’exploiter les traces sur les sous-vêtements déchirés de ma fille, attendre que la science soit au point : c’était dur ! »
Aujourd’hui, les membres de l’association sont tous unis derrière la famille de Nathalie Maire : « Je voudrais que toutes les familles connaissent ce que j’ai vécu en tant que maman, en tant que personne avec cette expérience traumatique, qui a traversé deux procès avec tout ce que cela implique. C’est un parcours qui a beaucoup de conséquences sur le physique, sur les liens entre les personnes. De nombreux membres de l’association aimeraient avoir une réponse avant de mourir. Pour le dossier Nathalie Maire, même si la personne a été relâchée, cela signifie surtout que l’on travaille activement pour résoudre cette affaire et cela nous fait à tous beaucoup de bien ». Marie-Rose Blétry doit nous quitter : le loto doit être une réussite pour couvrir des décennies de frais d’avocats et de procédure pour ces familles. Elle a malgré tout le temps de regarder l’actualité et la mobilisation suite à l’affaire Lyhanna « Quand j’ai vu que Gérald Darmanin voulait faire un plaider coupable je me suis battue, j’ai écrit au ministre, on a fait une pétition et avec Me Didier Seban nous avons rencontré un député pour que cette partie de la loi soit retirée. Ce n’est pas possible de se moquer des victimes. L’assassinat de cette petite fille est un nouveau signe que la justice doit être totalement remise à plat »!
Référence : AJU018u7