Les programmes de true crime aident-ils ou empêchent-ils la police pour faire son travail ?

Publié le 20/02/2026
Les programmes de true crime aident-ils ou empêchent-ils la police pour faire son travail ?
Dimitar/AdobeStock

Qu’il s’agisse de programmes d’infotainment à la télévision ou de documentaires estampillés true crime sur les plateformes, certains programmes impliquent les auditeurs et font des appels à témoin dans le but de faire avancer des enquêtes. Mais ce n’est pas toujours ce qui se passe…

Le programme Appel à témoin, sur M6, a été lancé en 2021, avec la caution des ministères de l’Intérieur et de la Justice. Désormais, les personnes au bout du fil ne sont pas des policiers mais des bénévoles pour l’association Assistance et recherche de personnes disparues. Le programme – présenté par Julien Courbet – s’annonce avec force alarmes, cliffhangers intenses en émotions, reconstitutions des faits, et invite à participer – de près ou de loin – à résoudre certaines affaires.

Dans le premier numéro, l’affaire Lucas Tronche avait été évoquée. Âgé de 15 ans à l’époque, le garçon n’avait plus donné de signes de vie depuis le 18 mars 2015 après avoir quitté son domicile pour se rendre à un cours de natation dans une commune voisine, avec son frère. Quelques jours après la diffusion de l’émission, de nouvelles recherches pour tenter de retrouver l’adolescent avaient été lancées. Des ossements, des débris de vêtements et un sac à dos lui appartenant avaient été découverts le 25 juin 2021, à Bagnols-sur-Cèze, dans le Gard, à proximité de son domicile. Même si le procureur de Nîmes avait précisé à l’époque que ces découvertes n’avaient « pas de rapport » avec l’émission de M6, la proximité entre la diffusion de l’épisode et la relance de l’enquête est sans doute liée.

En mai 2023, la mère de l’adolescente Tessa Raimbault – tuée dans la région nantaise en 2018 – s’exprime dans l’émission. « Ce soir, les yeux dans les yeux, j’aimerais vous lancer ce dernier appel, de façon que nous, la famille, ses proches, nous puissions enfin fermer cette page », avait-elle alors lancé. Le lendemain, après avoir regardé l’émission, un témoin se présente à la gendarmerie de Rezé (Loire-Atlantique) et affirme avoir reçu les confidences d’un ami qui lui a avoué être le chauffard que tout le monde recherchait. Le jeune homme est alors interpellé, avoue être l’auteur des faits et est placé en détention provisoire, pendant 8 mois avant de revenir sur ses aveux et d’être relâché. Le procès du conducteur de 27 ans s’est tenu le 5 janvier 2026 au tribunal judiciaire de Nantes, il a été condamné à cinq ans de prison ferme.

Quand Netflix pensait résoudre l’affaire Dupont de Ligonnès

Bien après la fin de Témoin N° 1, rouvrant des cold cases, ou Perdu de vue visant à retrouver des personnes (et dont une lettre aura mené à l’arrestation d’Émile Louis) toutes deux animés par Jacques Pradel, le genre se réinvente sans changer de principe et ce à travers le monde.

En 2023, un habitant de Caroline du Nord regarde le programme Unsolved Mysteries (ou Enquêtes extraordinaires, dont la diffusion à la télévision s’est arrêtée en 2010) sur Netflix et reconnaît, à sa grande surprise, dans les traits de l’une de ses clientes régulières une petite fille enlevée six ans auparavant. Suite à son appel à la police, la kidnappeuse – la mère de l’enfant – est arrêtée et l’enfant remise à son père qui en avait la garde exclusive. Ce cas vient s’ajouter à la longue liste d’affaires – 260 – que le programme se targue d’avoir participé à résoudre après 23 ans d’existence. Qu’il s’agisse d’un homme souffrant d’amnésie se reconnaissant lui-même dans un appel à témoin ou d’un assassin retrouvé à l’autre bout du pays après 20 ans de fuite, l’implication des téléspectateurs (ou « call to action », dans le jargon américain) fait partie intégrante du programme et est encouragée à la fin de chaque épisode. “ Xavier Dupont de Ligonnès est recherché, peut-on ainsi lire à la fin de l’épisode qui est consacré au disparu le plus célèbre de France. Si vous avez des informations sur cette affaire, rendez-vous sur unsolved.com. »

En 2020, le programme américain se saisit donc d’une affaire qui nous concerne de près : l’affaire Dupont de Ligonnès. Le producteur est alors convaincu que l’assassin passionné d’Amérique s’est fondu dans la masse et compte sur ses fidèles téléspectateurs pour se mettre au travail et résoudre une enquête encore active au parquet de Nantes. Dans le remake de Netflix, l’interactivité a été revisitée : ce n’est pas une simple ligne téléphonique mais un site internet et un formulaire en ligne qui ont été mis en place pour soumettre, où que l’on soit sur terre, ses informations à la production, qui transmettra aux enquêteurs. À peine 24 heures après le lancement sur Netflix, les producteurs se vantaient auprès du quotidien USA Today d’avoir déjà transmis six « indices crédibles aux autorités » pour les affaires évoquées dans les nouveaux épisodes. « À Chicago, des gens qui venaient de voir le documentaire ont entendu quelqu’un parler français et l’ont observé… Ils nous ont envoyé une photo de lui et il ressemblait vraiment à Xavier Dupont de Ligonnès, c’était frappant ! », a expliqué au magazine Variety, le producteur Terry Dunn Meurer, qui dit avoir tout de suite fait suivre l’info aux enquêteurs nantais. L’équipe de la PJ de Nantes avait à l’époque collaboré avec la production américaine d’Unsolved Mysteries. Le commissaire divisionnaire, Éric Berot, chef de l’Office central pour la Répression des Violences aux Personnes, nous disait à l’époque avoir reçu plus d’une centaine de témoignages spontanés suite à la mise en ligne de l’épisode. « Faire appel à la télévision peut être bénéfique : dans les affaires Mathis Jouanneau et Cécile Vallin, nos appels à témoins nous ont apporté des témoignages intéressants, racontait-il. Mais là, ce n’était pas forcément le cas, et il est vrai que nous avons perdu beaucoup de temps – qui est précieux – pour vérifier des informations assez floues… Je me souviens même d’une femme, très précise, avec qui nous avons discuté avant qu’elle n’admette avoir vu Xavier Dupont de Ligonnès dans ses rêves ! »

Jean-Paul Le Tensorer, l’ancien directeur interrégional Ouest de la police judiciaire de Nantes, n’était alors pas plus tendre : « La prétendue assistance de ces docs n’est qu’un prétexte pour justifier l’exploitation commerciale d’un drame humain, affirmait-il. En 36 ans de PJ, je n’ai jamais eu connaissance de plus-value apportée à une enquête par une production audiovisuelle de ce type. En réalité, les annonces alléchantes du style “Des journalistes relancent l’enquête” sont diffusées dans le seul but d’attirer les téléspectateurs. Il n’y a en fait aucune relance, et heureusement, car s’il y en avait, ça voudrait dire que les enquêteurs ont mal fait leur boulot ! Je pense au final que cela pollue davantage le dossier qu’autre chose. » En effet, chaque élément doit être malgré tout vérifié, ce qui a un coût monumental pour des services déjà limités en termes de moyens. «Tout renseignement communiqué mérite vérification, et un tri réalisé avec pragmatisme doit être effectué pour écarter les pseudo-révélations d’enquêteurs autoproclamés, de devins en tout genre, de personnes peu équilibrées ou ayant l’intention de nuire», souligne Jean-Paul Le Tensorer.

On ne peut aujourd’hui que lui donner raison : en avril 2025, l’influenceur Aqababe avait lancé une cyber-traque pour tenter de retrouver Xavier Dupont de Ligonnès, le 18 avril dernier, poussant Antoine Leroy, procureur de la République de Nantes à se fendre d’un communiqué de presse : « Contrairement à ce qui peut être indiqué, à ce jour, aucun élément factuel et vérifiable n’a été porté à la connaissance de la juridiction nantaise, pas plus qu’aux services de police saisis, par qui que ce soit, et pouvant attester de la réalité de ces informations ».

« Ce qui fait débat c’est la rencontre entre le vieux monde de la justice et ce nouveau monde de l’influence qui va beaucoup plus vite, même si parfois il a certains défauts. Mais j’ai vu aussi d’autres magistrats réagir à l’enquête d’Aqababe et dire que ça pouvait être un coup de pouce infini pour la justice », avait alors expliqué à nos confrères de France Info, Tom Michel, l’avocat de l’influenceur aux 1,3 million d’abonnés.

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