Me Valentin Ribet, 26 ans, décédé au Bataclan : « Il était beau comme le dormeur du val »

Publié le 26/10/2021 - mis à jour le 26/10/2021 à 12H19

 Lundi 25 octobre, la cour a entendu les parents de Valentin Ribet, un jeune avocat du barreau de Paris décédé au Bataclan. Leur conseil n’est autre que son oncle et parrain, Me Jean Reinhart qui représente plus de 120 victimes au procès.

Me Valentin Ribet, 26 ans, décédé au Bataclan : "Il était beau comme le dormeur du val"
Hommage à Valentin Ribet (Dessin : Me François Martineau)

Son visage filmé en gros plan pour les salles de retransmission ne laisse rien paraître. Pourtant Me Jean Reinhart ce 25 octobre s’apprête à vivre un moment particulièrement difficile. Depuis des mois il porte la souffrance des quelque 120 victimes qu’il représente. Comme tous les autres acteurs du procès, il a entendu les récits se succéder au rythme d’une vingtaine par jour. Plus de 300 personnes sont déjà venues déposer toute la souffrance du monde au pied de la cour. Et ce n’est pas fini, il reste encore de nombreux témoignages. Leurs récits, à la fois identiques et singuliers, font jaillir des images tout droit sorties  de l’enfer de Dante :« C’est l’endroit le plus bas et le plus ténébreux et le plus éloigné du ciel…. ». A ceci près que l’enfer du 13 novembre, contrairement à celui du poète italien, est peuplé d’innocents, ce qui le rend d’autant plus insupportable.

Porter son enfant en terre….

Si ce lundi est singulier, c’est que les parents de victimes que Jean Reinhart s’apprête à assister à la barre ne sont autres que sa propre sœur Nadine et son beau-frère Olivier. Le couple âgé d’une soixantaine d’années vient témoigner pour rendre hommage à Valentin Ribet, leur fils ainé, mort au Bataclan le 13 novembre 2015. Il avait 26 ans, venait de prêter serment et de décrocher un contrat dans un prestigieux cabinet international. Les voici qui s’approchent, elle en pantalon sombre et pull rouge sur une marinière rouge également, un gros foulard gris et blanc noué autour du cou. Lui, pull bleu violet sur pantalon sombre, cheveux blancs. C’est Nadine Ribet-Reinhart qui prend la parole en premier. D’une voix  très musicale, au timbre grave et légèrement voilé, elle lit le texte qu’elle a préparé. Ce sont les mots d’une mère qui a porté neuf mois un enfant dans son ventre et qui n’imaginait pas devoir le porter en terre. Le ton est ferme, maitrisé, il tranche avec les autres témoignages. Sans doute son métier de médecin de Santé Publique en charge de la rééducation des personnes accidentées lui a-t-elle appris à se blinder. Mais ses mains qui battent la chamade sur le pupitre au point de faire trembler les feuilles de papier expriment l’émotion que sa volonté parvient si bien à contenir.

Témoignage Nadine Ribet 4

 

« Nous venions de basculer dans un autre monde que nous ne connaissions pas encore »

Son mari, à deux pas derrière elle, ressemble à un barrage qui se fissure. Contre le chagrin qui le submerge, il livre une bataille désespérée que trahissent ses mains qu’il torture, et un tic qui tord sa bouche à intervalles réguliers. Dans ses yeux, on lit la douleur et l’effroi d’un homme qui revit chaque seconde de la tragédie au fil du récit que déroule sa femme. Le 15 novembre, ils devaient dîner avec leurs trois enfants. C’était rare de parvenir à « rassembler la tribu ». Les terroristes en ont décidé autrement. Le soir du 13 novembre, les parents de Valentin découvrent en même temps les attentats et le fait que leur fils se trouve au cœur de l’enfer avec sa compagne Eva. Les réseaux sociaux activés par leurs deux autres enfants leur apprennent qu’Eva, quoique blessée, est parvenue à s’échapper. « A ce moment-là, un sentiment de joie et de soulagement intense nous a envahi et l’espoir est revenu » raconte Nadine Ribet. Toute la famille passe la nuit sur les chaines d’infos traquant le visage de Valentin parmi ceux des rescapés. Malheureusement, le samedi à 10H10, Jean Reinhart leur annonce l’abominable nouvelle. « Nous venions de basculer dans un autre monde, que nous ne connaissions pas encore. Nous étions tous les 4 réunis nous serrant les uns contre les autres dans une mêlée empreinte de sidération où les larmes n’avaient pas encore trouvé leur chemin ».

« Irrespirable de souffrance »

Le lendemain dimanche,  à  17 h,  ils reçoivent « un message par appel téléphonique laconique, surréaliste et anonyme » qui les informe qu’ils peuvent passer à l’IML.  « Nous nous sommes précipités dans un taxi, et avons traversé un Paris en guerre véhiculé par un chauffeur de taxi empreint de douceur et d’empathie, qui a refusé que l’on paye la course. Il s’appelait Ibrahim, et je le remercie pour sa gentillesse ». Dans une atmosphère « irrespirable de souffrance », ils patientent longtemps avant de finir par voir Valentin « à travers la fameuse vitre qui a meurtri 130 familles ». Valentin était toujours aussi beau dans son linceul et semblait calme. « Son visage était intact et notre dormeur du val était là enveloppé dans son drap blanc ». Et d’ajouter l’un de ces détails personnels dont les victimes ponctuent leurs récits et qui soudain fracassent le cœur de l’auditoire « Depuis ce jour-là, j’ai supprimé les draps blancs de la maison ».

« La salle est encore maculée du sang des victimes et de la poudre des assassins »

Les parents de Valentin désormais survivent. Nadine Ribet a développé  « une technique » pour gérer les effets de ce deuil insupportable au quotidien :« une écharpe ou un foulard indispensable pour cacher les yeux rougis, la pile de mouchoirs au fond du sac, la concentration en descendant les marches du métro pour ne pas s’écrouler, chercher des pensées positives ». Elle raconte aussi les moments de colère, quand il a fallu attendre des mois pour que l’institut médico-légal, en sous-effectifs, lui dise enfin comment leur enfant était mort, ou encore lorsque la commission parlementaire présidée par Georges Fenech sur les moyens mis en oeuvre contre le terrorisme s’est rendue au Bataclan, « alors que la salle est encore maculée de sang des victimes et de la poudre des assassins. Avec mes petits bras, je voudrais les empêcher d’entrer dans le mausolée des victimes, où nous n’avons pas encore pu nous recueillir ».

Comme beaucoup, les parents du jeune avocat s’en sont sortis en « réparant les autres puisque Valentin ne pouvait plus être réparé ». La Fondation Valentin Ribet lutte contre l’illettrisme et favorise l’éducation. C’est son père qui, au prix d’un combat dantesque contre l’émotion qui le broie, explique l’objet de cette association. Et quand sa gorge trop serrée ne laisse plus passer les mots, Jean Reinhart pose une main apaisante sur son épaule. Alors le père asphyxié par la douleur parvient à reprendre son souffle et à poursuivre le récit des belles choses accomplies en mémoire de son fils. Le couple a terminé son témoignage. Il n’y a pas de question. La plupart du temps, la cour écoute dans un silence religieux chacun de ces de profundis déchirants, puis laisse retomber le silence, comme s’il était décidément impossible d’ajouter un mot sans avoir le sentiment d’appuyer sur une blessure à vif.

Une bien belle humanité

On aurait tort cependant de croire qu’il n’y a, dans ce procès depuis qu’il a commencé, que de la douleur. Au fil des témoignages, l’audience révèle l’humain dans ce qu’il a de plus noble, l’amour pour ses proches, la force du pardon, la foi dans la civilisation, la capacité à réparer, reconstruire, partager. On est frappé surtout par l’extraordinaire solidarité qui règne entre les victimes.  Des relations d’amitié se sont nouées entre elles, mais aussi avec les policiers, les sauveteurs, les médecins…. Et c’est ainsi que cet océan de chagrin miroite des mille et un éclats d’humanité que sèment les témoins au fil de leurs récits.

Tandis que les siens s’éloignent,  Jean Reinhart se tourne vers la famille suivante qu’il assiste. Une mère et une sœur submergées par le chagrin chavirent à la barre. Lui se tient debout à leurs côtés, le visage impassible, prêt à encourager, secourir, réconforter d’un geste ou d’un regard. Qui soutiendrait les victimes dans la difficile épreuve judiciaire qu’elles traversent, si leurs avocats se mettaient à pleurer ? `

 

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