Médecine légale et sensations fortes : une contradiction loin d’être nouvelle

Publié le 02/04/2026
Médecine légale et sensations fortes : une contradiction loin d’être nouvelle
arpatsara/AdobeStock

Autopsie en public, conférences truculentes, best-sellers d’expertises romancées, exposition photographique de corps conservés à la morgue, séries policières avec le légiste comme personnage principal… Si vous êtes étonné de cet attrait pour la médecine légale, savez-vous, qu’il y a plus d’un siècle, on se rendait à la morgue le dimanche ?

En novembre 2002, au Royaume-Uni, une soirée dans la galerie d’art Atlantis fait scandale quand l’anatomiste autrichien, Gunther von Hagens, propose une expérience présentée comme étant « à la frontière de la science et de l’art », en live une autopsie didactique sur un corps donné à la science. Un dispositif similaire à ceux d’une série de vidéos YouTube, Gunther’s ER, proposant des autopsies similaires (dans l’une d’entre elles un corps est découpé en tranches face à un public médusé) et ayant fait chacune des dizaines de milliers de vues. Si les dizaines de spectateurs présents autour de la table de dissection – frôlant parfois le malaise physique – affirment aux journalistes y trouver un intérêt pour leur culture générale, leur intérêt morbide assumé ou pour leurs études ou leurs carrières, le scandale accompagne leur sillage : est-il moral de faire de la mort un spectacle ? Est-il déontologique pour un chercheur en médecine de proposer ce type de démarche mercantile ?

L’homme à l’origine de cette installation a fait sa spécialité de ce travail d’équilibriste de la moralité : inventeur dans les années 1970 de la plastination des corps pour des visées pédagogiques, il est à l’origine des expositions BODIES qui depuis 1995 ont rassemblé des dizaines de millions de personnes dans le monde autour de corps donnés à la science (ou ayant appartenu à des condamnés à mort chinois), découpés, mis en scène en train de faire du vélo, du tir à l’arc… voire en copulation. Une exposition si controversée qu’elle a fait l’objet d’une législation spécifique en France, déjà équipée dans son Code pénal de l’article 225-17 : « Toute atteinte à l’intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende ». En 2008, par l’entremise du Conseil national d’éthique portant sur l’exposition BODIES, est ajoutée au Code civil à l’article 16-1-1 que « le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence », rendant toutes démarches, comme celles de l’exposition BODIES, illégales en France.

La fascination pour la mort, un business qui marche

Dans le même esprit, l’artiste et photographe Andres Serano – connu pour son œuvre Piss Christ, avait en 1992 proposé une exposition, The Morgue, où des corps avaient été mis en scène de façon très esthétique et avait déclenché la foudre de nombreux conservateurs. Mais loin de ces exemples extrêmes, la fascination pour la mort – et les métiers qui touchent à la mort – touche tout le monde. Il suffit de regarder le nombre de séries télévisées consacrées à la mort avec pour personnages principaux des croque-morts (comme la série Six Feet Under), les médecins légistes ou la police scientifique (comme Dexter ou Les Experts).

En Belgique, Philippe Boxho est même devenu une « star » en donnant à voir les spécificités de son métier de médecin légiste. Tout a commencé en 2021 quand le sympathique docteur donne une interview à la RTBF où il revient sur quelques-unes de ses milliers d’autopsies, postée en ligne la vidéo cumule 9,7 millions de vues, ce qui éveille l’intérêt d’une maison d’édition belge, Kennes. Tout en continuant de publier des ouvrages médicaux (de “La Déontologie du médecin” au “Guide pratique de la médecine légale”), il écrit pour la maison d’édition des ouvrages grand public où il « romance » ses examens les plus étonnants. “Les morts ont la parole”, “Entretien avec un cadavre”, “La mort en face”, “La mort c’est ma vie” se vendent à près d’un million d’exemplaires et sont traduits dans une trentaine de langues. Des histoires plus vraies que nature basée sur des corps expertisés et des énigmes résolues, à l’image de cet homme assassiné… par un stalactite tombé de son toit (premier chapitre de son dernier livre). Un sens du récit qui lui a permis d’être invité dans le podcast à succès Legend de Guillaume Pley. Ses interventions plus rocambolesques que proprement morbides, mâtinées d’un sens de la pédagogie médicale, ont engrangé chaque fois des millions de vues.

C’est la raison pour laquelle il fera partie du Legend Tour, une série de conférences spectaculaires qui fera en 2026 le tour de la Belgique et de la France Chaque soir, le médecin légiste sera entouré de six intervenants et d’un artiste. « Pendant deux heures, le public sera plongé au cœur de révélations étonnantes et de confidences jamais dévoilées à l’écran », avance la communication officielle de l’organisation. Le show reposera sur une scène centrale, pensée pour créer une proximité avec le public et permettre de vivre « des instants suspendus » et des « performances artistiques créées spécialement pour l’occasion ». Contrairement aux conférences que donne plusieurs fois par an le médecin via son organisation Boxho in vivo (qui permet de reverser des fonds à des associations pour la recherche médicale), ces événements sont voués à générer du profit… autour d’examens post-mortem.

Une fascination morbide qui n’a rien de moderne

On pourrait croire que cet attrait pour le morbide est très récent, attisé par les jeux vidéo, les faits divers captivants et les films policiers, mais cela fait bien longtemps que le travail des légistes fascine et que la population entretient une sorte de fascination/répulsion avec les cadavres de la morgue. Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Avignon, spécialiste de l’histoire de la mort et du cadavre (regroupant la médecine légale, l’anatomie mortuaire, les pratiques funéraires et les imaginaires), Bruno Bertherat est un grand passionné. Il n’est pas étonné que les conférences de Philippe Boxho attirent les foules : « Depuis les années 1940 1950, avec l’arrivée des grands romans policiers, les médecins légistes se sont mis à écrire des récits mettant en scène leurs déductions. L’expertise du médecin et le souvenir de l’individu permettent de romancer les choses ». À l’instar du criminologue lyonnais, Edmond Locard, qui a fondé en 1910, le premier laboratoire de police scientifique au monde, mais également publié ses mémoires : La Malle sanglante de Millery (un best-seller basé sur le fait divers qui a fait les grandes heures du Petit Journal). Bien plus tard, l’ancienne directrice de l’Institut Médico-Légal de Paris, Dominique Lecomte, a également publié plusieurs récits sous la forme de témoignages. Mais concernant la diffusion d’images, l’expert ne fait pas de détour : « J’ai dirigé un colloque il y a plus de dix ans avec la juriste, Bérangère Gleize, et diffuser les images ou les films des autopsies judiciaires est rigoureusement interdit en France, car c’est du matériel strictement judiciaire. Pour ce qui est examens médicaux post-mortem, cela ne doit être destiné qu’aux étudiants ce qui exclut le grand public ».

Pour son livre « La femme nue de la rue des Anglais« , sortie en 2024, aux éditions Jérôme Millon, l’historien a travaillé sur un crime non élucidé qui s’est produit à Paris en 1806. Pour enquêter sur ce qu’il estime être sans doute un féminicide, il s’est concentré sur les registres de la morgue à l’époque et les bulletins de police. Il a également travaillé sur un autre féminicide datant de 1876, celui de Jeanne-Marie Le Manach, dont le corps retrouvé en morceaux dans la Seine fut longtemps inconnu lui aussi. La particularité de cette « Jane Doe » du Paris du XIXe siècle ? Exposé un temps à la morgue auprès d’autres corps non identifiés, son cadavre supplicié avait été reconnu à plusieurs reprises par des visiteuses de cette institution qui avec sa voisine la Cathédrale Notre-Dame drainaient les foules de Parisiens comme de touristes dans l’Île de la Cité (l’agence Cook avait mis cette visite dans ses programmes pour les visiteurs britanniques). C’est la curiosité morbide de son dentiste et d’une amie qui avait permis à cette jeune bretonne d’être identifiée… et à son compagnon d’être identifié comme son tueur.

Si son expertise est historique et s’arrête à l’époque de Mesrine, Bruno Bertherat n’est pas étonné que des légistes comme Philippe Boxho puissent remplir les salles même avec des photos explicitent ou que des autopsies en direct rassemblent les foules. « La culture du crime a été étudiée par de grands sociologues ou historiens à l’image de Dominique Kalifa, Michelle Perrot ou Pierre Bourdieu. Cela remonte à l’Ancien Régime qui a vu l’essor de la presse à grand tirage où le fait divers avait une place très importante. Ces récits avaient eu un impact direct sur la fréquentation des salles d’audience pendant les procès, les scènes de crimes et la salle d’exposition publique de la morgue bien sûr », nous explique-t-il. Comme si la réalité des faits méritait d’être constatée dans sa matérialité la plus concrète. Voir les assassins, voir les lieux, voir de ses yeux les meurtrissures…

La salle d’exposition de la morgue de Paris – située à l’actuel Square des déportés à l’extrémité est de l’Île de la Cité, était un endroit particulièrement couru dans l’Ancien Régime. Des personnes de toutes les classes sociales et des deux genres s’y pressaient, du clochard y cherchant un peu de fraîcheur lors des canicules d’été à Charles Dickens ou Émile Zola qui y place une scène de son livre Thérèse Raquin. Les corps inconnus étaient exposés nus (un tablier en cuir ne couvrant que le pubis) derrière une vitrine sur une dalle inclinée. Il en existait également à Lyon et Marseille. La préfecture de Paris et à travers elle l’État espérait par cette démarche mettre un nom sur les cadavres et utilisait les médias pour inviter les habitants à participer à cette mission d’identification publique. « Mais dès la fin du siècle, des juristes remettent en cause ce dispositif jugeant que cela pervertit le public. Cela correspond également au moment où – avec l’essor des papiers d’identité et les progrès de la police – de moins en moins de corps inconnus sont promis à l’exposition publique. Cette façon de faire est arrêtée en 1907 ».

Quand le droit vient appuyer la morale pour limiter l’intérêt morbide

S’il fut un temps où les foules se massaient pour assister au supplice de Ravaillac, aux exécutions publiques, la mort a de plus en plus quitté l’espace public pour se cacher derrière les murs des prisons, les caves sans fenêtres de l’Institut médico-légal. « Adolphe Guillot était un magistrat très conservateur qui s’est mobilisé contre l’exposition des corps et contre l’exécution publique. Dans une vision très paternaliste et relativement misogyne, il considérait que ce spectacle pervertissait un public forcément populaire, très féminin parce que les femmes sont considérées comme foncièrement voyeuristes. On le lit dans le Thérèse Raquin d’Émile Zola qui décrit une femme de la bonne société s’ébaudissant à la morgue sur le corps d’un beau jeune homme. La fascination esthétique voire érotique sur les beaux morts était courante, comme on le voit avec le buste de l’Inconnue de la Seine, un moulage d’une belle noyée qui a fait couler beaucoup d’encre à l’époque ». « Faut-il revenir à un certain hygiénisme moral à l’heure où les massacres peuplent les réseaux sociaux, où les documentaires ou les podcasts de true crimes pullulent sur toutes les plateformes et où l’on admet collectivement s’être désensibilisé à la mort de nos semblables ? À mon avis, le récit de crime peut être addictif. Je pense qu’il y a accoutumance à la violence. Les réseaux sociaux démultiplient cette fascination toujours plus avide d’hyper réalisme. J’ai par exemple, récemment, dans un documentaire de true crime sur l’affaire Élodie Kulik entendu un enregistrement du crime qui est une pièce à conviction. Je ne comprends pas comment cela peut se trouver dans une émission grand public et quel intérêt cela a », s’interroge Bruno Bertherat.

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