Mort de FM. Aramburu : La défense marque des points en confrontant les témoins aux vidéos
Mercredi, la cour d’assises de Paris a entendu plusieurs témoins dont François E., un des clients présent sur la terrasse du Mabillon cette nuit du 19 mars 2022 où Federico Martín Aramburú a été tué par balles boulevard Saint-Germain. La défense l’a confronté aux vidéos qui contredisent la plupart de ses affirmations.

François E. est un témoin important dans le dossier. Il était à la terrasse avec une amie et une connaissance, le matin du drame, derrière la table des rugbymen. Et il a entendu et vu des choses. Au point de contacter spontanément les enquêteurs par téléphone, le 23 mars 2022, soit quatre jours après les faits, lorsqu’il comprend qu’il était attablé au Mabillon le même jour et à la même heure que FM. Aramburu. « Plutôt qu’attendre que l’enquête arrive à moi autant réaliser un devoir civique » explique-t-il ce mercredi à la barre.
« Toi, tu vas fermer ta gueule, sinon je vais te fumer et j’irai baiser ta mère »
Sur la terrasse, le 19 mars 2022, assis juste derrière Shaun Hegarty, il entend « clairement » dit-il Loïk Le Priol dire à l’oreille du rugbyman, en lui tapotant trois fois la joue : « toi, tu vas fermer ta gueule, sinon je vais te fumer et j’irai baiser ta mère ». Non seulement la phrase est terrible, mais le témoin souligne « la façon de le dire, qui prend le temps, qui est lente, presque douce et qui contraste tellement fort avec ce qu’il dit ». Et d’ajouter à la barre « j’y entends une vraie maîtrise, ce ne sont pas des paroles approximatives ni dans les mots, ni dans les gestes ». Le problème, c’est qu’il est le seul à avoir entendu ces mots. Shaun Hegarty lui-même se souvient plutôt que Loïk Le Priol lui aurait dit qu’il faisait des sports de combat (première audition), ou qu’il appartenait aux Forces spéciales (deuxième audition). Si ses souvenirs varient, c’est qu’il a vu son ami mourir dans ses bras et a souffert de dissociation. François E., lui, est parti avant les coups de feu, et n’a donc pas l’excuse du traumatisme.
« Je ne suis pas une caméra de surveillance »
Peut-on le croire ? C’est toute la question. Car les vidéos invalident la plupart de ses affirmations lors de ses différentes auditions. Il a ainsi déclaré avoir vu Loïk Le Priol et Romain Bouvier partir à pied à la poursuite de leurs adversaires. Or, le premier est parti à pied, le second dans la jeep. Il dit aussi aux enquêteurs avoir entendu Loïk Le Priol donner à Lyson R. la consigne de poursuivre leurs assaillants en jeep. À la barre, il change de version et désigne Romain Bouvier. Le témoin ne se démonte pas pour autant. « Je ne suis pas une caméra de surveillance », lance-t-il à plusieurs reprises lorsqu’on lui fait observer que son souvenir ne correspond pas à la réalité filmée. Interrogé par le président sur le moment où Federico Martín Aramburú tire la capuche de Loïk Le Priol assis, pour le faire tomber en arrière, il explique que le rugbyman ensuite est « plutôt dans l’évitement » tandis que Loïk Le Priol « est dans l’action très rapide pour la confrontation ». Il décrit la bagarre comme « une chorégraphie, c’est dynamique, il y a des envolées de pieds, ce n’est pas la petite empoignade ». Puis, il indique avoir vu « Monsieur Le Priol s’exciter avec l’équipe du bar, vouloir poursuivre les rugbymen.
— Comment vous le savez qu’il veut les poursuivre ? questionne le président.
— Parce que les personnes du bar disent : « ils viennent de prendre un taxi ».
— Donc, vous en déduisez qu’il veut aller les chercher ?
— Oui et ça me paraît complètement fou ».
De même, à propos de Lyson R. il a le souvenir « qu’elle est déterminée à prendre le véhicule » pour partir en « chasse ». Il répète à de nombreuses reprises que lui et ses amis tentent de la dissuader par des propos anodins sur la jeep, pour distraire son attention. Mais c’est « frustrant » explique-t-il, car elle est « indifférente ».
« On a tous vu que vous n’aviez jamais parlé à Lyson R. ! »
Il dit encore qu’il avait « peur de la table de Loïk Le Priol » et que face à l’excitation de Ce dernier il n’y a pas eu « un accompagnement de désamorçage », mais plutôt du soutien de la part de Romain Bouvier et Lyson R. En défense de celle-ci, Me Florian Lastelle rappelle au témoin que la vidéo montre au contraire Lyson changer de place et mettre la main sur la cuisse de Loïk Le Priol pour le calmer. « Dans une situation comme celle-là, ce n’est pas une caresse qui suffit, il n’y a pas eu d’intervention remarquable pour un appel au calme » répond le témoin. L’avocat revient ensuite sur sa conversation avec Lyson. « Je me souviens de notre échange, parce que nos propos ont été discutés avec nos amis, on était abasourdis et on s’est concertés pour savoir comment interagir » raconte le témoin. La cour vient de montrer les vidéos de la terrasse à ce moment-là. « On a tous vu que vous n’aviez jamais parlé à Lyson R. ! » tacle l’avocat qui retourne s’asseoir. « À toutes les auditions, vous avez dit qu’ils étaient partis ensemble à pied, c’est faux, comment vous croire ? » l’interroge Me Sophie Rey-Gascon, avocate de Romain Bouvier. « Je ne suis pas une caméra de surveillance » se défausse une nouvelle fois le témoin. « Quand on ne sait pas, on le dit. Si vous avez vu la scène, vous mentez, lance Me Hugues Vigier pour Romain Bouvier, si vous n’avez pas vu la scène, vous inventez ! On connaît l’adhésion à la souffrance des victimes, je ne dis pas que vous mentez, mais que vos déclarations sont contredites par les autres témoignages et les vidéos ».
Me Xavier Nogueras, pour Loïk Le Priol, lui rappelle que ses déclarations ont « coloré » le dossier dès le départ. Le mot « chasse » qu’il utilise est repris dans les médias et finira par devenir « chasse à l’homme », puis « safari ». Le témoin reprendra ensuite cette version passée au filtre médiatique. François R. se défend en évoquant le fait qu’il y a bien une jeep et une poursuite ; dans son esprit, ces éléments semblent déboucher naturellement sur un safari. Me Pierre-Henri Baert prend le relais, toujours pour Loïk Le Priol et l’interroge sur la formule « je vais te fumer » en lui rappelant qu’au téléphone à la police, le 23 mars, il ne cite pas ce bout de phrase, il l’évoque lors d’une audition suivante en disant « il me semble que », puis à une autre occasion en indiquant « c’était quelque chose comme » et seulement plus tard, la phrase se fixe telle qu’il la cite à la barre. « Quel souvenir est le plus intact ? » questionne l’avocat. « C’est cette musicalité dont je me souviens qui me permet d’être plus affirmatif sur « fumer » » explique le témoin. « Vous êtes l’illustration qu’un témoignage citoyen peut, à force d’être répété, devenir factice et vide de sens » lance l’avocat avant d’aller se rasseoir.
Des témoignages évolutifs qui interrogent
Bas de survêtement noir et tee-shirt de la même couleur, Fabien A., serveur au Mabillon, arrive à la barre, ce mercredi après-midi. Il connaît les accusés qui sont des clients habituels. Ce soir-là, il se souvient que les rugbymen sont arrivés les premiers (il se trompe, c’est l’inverse), puis Loïk Le Priol et celui qu’il surnomme « le chauve », autrement dit Romain Bouvier. « Ça chauffe un petit peu, je vais voir le videur, Loïk Le Priol se lève et met trois petites tapes et dit : je suis un militaire, ou j’sais pas quoi, je vais niquer ta mère ». Puis, FM. Aramburú prend la capuche de Loïk Le Priol et le fait balancer par l’arrière ; ça commence à se battre, il sort le pétard, j’entends trois, quatre coups de pétard et voilà. Et après, j’essaie de faire le massage cardiaque à Monsieur Aramburu ». C’est la fin de sa courte déclaration spontanée. Le président l’informe de son erreur chronologique, mais revient surtout sur la phrase qu’aurait prononcée Loïk Le Priol et qu’il cite pour la première fois à cette barre. C’est un composé du souvenir de Shaun Hegarty sur la mention des « forces spéciales » et du témoignage de François E. qu’on vient d’entendre le matin qui soutient avoir entendu « je vais niquer ta mère ». Il ne peut pas l’avoir appris à l’audience, car les témoins ont l’interdiction d’y paraître avant leur témoignage. Il maintient sa déclaration, et se dit sûr d’avoir entendu cette phrase, tant en réponse aux questions du président qu’à celles des avocats de la défense. On projette devant lui les images de l’altercation : à ce moment-là, il n’était pas sur la terrasse. Il n’a donc pas pu entendre ce qu’a dit Loïk Le Priol à Shaun Hegarty. Il vient aussi d’affirmer à la barre qu’il a vu l’accusé passer un brassard de police à son bras. Me Xavier Nogueras lui rappelle que, lors de son premier témoignage, il avait dit aux policiers qu’il tenait cette information du videur. Le témoin reconnaît qu’il ne se souvient plus…
« Qu’on me montre la vidéo où elle a l’air en colère »
Me Florian Lastelle a un fil rouge, pour la défense de Lyson R. qu’il déroule avec une précision de dentellière depuis le début du procès : Lyson a toujours dit la vérité, depuis sa première audition. Ce qui lui permet à intervalles réguliers, et avec une précision chirurgicale, d’intervenir pour dénoncer les mensonges dont elle est l’objet. Ainsi, quand le président lit, en raison de son absence à la barre, l’audition de l’amie de François R., le client de la terrasse entendu ce mercredi matin, on apprend que selon celle-ci les deux rugbymen seraient partis en courant, que « la fille » (Lyson R.) aurait « sauté dans la jeep » pour les « pourchasser », qu’elle serait revenue et aurait fait un signe pour dire qu’elle les avait trouvés, qu’elle avait l’air en colère. La cliente explique encore qu’elle et ses deux amis avaient peur de Loïk Le Priol et ont décidé de partir pour cette raison. « Faux ! Faux ! Faux », scande l’avocat qui reprend chaque affirmation pour la corriger. Il est acquis, en effet, grâce aux vidéos et aux témoignages, que les rugbymen sont partis tranquillement. Quant au premier départ en jeep de Lyson R. il a consisté en un tour du pâté de maison et pas dans une chasse aux rugbymen. À ce moment, explique-t-elle, elle cherche à récupérer Loïk Le Priol qui est rue de Buci après la première l’altercation pour s’en aller. « Qu’on me montre la vidéo où elle a l’air en colère », lance l’avocat. Quant à la peur, il souligne que les vidéos montrent au contraire l’intéressée en train de rire, un paquet de cigarettes à la main, et que sa table est la dernière à partir. La cliente avait déclaré aussi ne pas pouvoir fournir d’indication de durée en raison du trouble de l’attention dont elle souffre. « Ça c’est vrai ! » conclut l’avocat. Le public sourit.
Référence : AJU506471