Mort de FM. Aramburú : Loik Le Priol et Romain Bouvier reconnaissent leur passé violent et assurent avoir changé
Au deuxième jour du procès, la cour d’assises de Paris s’est penchée sur la personnalité de Loik Le Priol, poursuivi pour assassinat, et Romain Bouvier, qui comparait pour tentative d’assassinat, concernant la mort par balles du rugbyman Federico Martín Aramburú le 19 mars 2022. Un parcours émaillé de violences et de traumatismes, avec lequel les deux hommes assurent avoir rompu en détention.

La journée touche à sa fin. On a beaucoup parlé mardi après-midi des nombreux dossiers de violences dans lesquels Loik Le Priol est apparu alternativement en tant que victime ou auteur. Comme si la violence lui collait à la peau. Alors la défense tente l’impossible, lui faire dire ce qui a déclenché chez lui un syndrome posttraumatique, celui-là même qui lui a valu son rapatriement en juillet 2015 et un taux d’invalidité de 60 % à vie. Mais, il refuse encore obstinément d’évoquer le sujet, comme lors de l’instruction. Cela n’a rien à voir avec les faits, assure-t-il, il n’est pas une victime, elles sont assises en face de lui, et de toute façon, il ne veut pas évoquer cela dans une salle d’audience. L’un de ses avocat, Me Xavier Nogueras s’y est cassé les dents. C’est au tour de Me Pierre-Henri Baert de tenter de fendre l’armure. « Qu’est-ce qui vous hante la nuit ?
— Des scènes horribles, je ne veux pas livrer ça, répond Loik Le Priol.
— Horribles que vous avez faites ou dont vous avez été témoin ?
— Les deux. Parfois j’en dis quelques mots, quand je suis en confiance, mais pas là devant tout le monde ».
L’homme qui plus tôt dans la journée répondait du tac au tac au parquet, et s’était même emporté contre les parties civiles qui voulaient le faire réagir à l’un des articles de cette campagne médiatique que les accusés dénoncent, cet homme sûr de lui et parfaitement maître de ses réponses, soudain chavire. Des sanglots dans la voix il lance « vous ne savez pas ce que ça fait d’avoir un enfant déchiqueté dans les bras ». Il vacille, tourne sur lui-même et s’effondre sur son banc. Le président suspend l’audience.
Fusilier marin à 17 ans
C’est le dernier acte d’une après-midi consacrée à son examen de personnalité où Loïk Le Priol a présenté une image contrastée. Dernier d’une fratrie de quatre enfants, il est le seul garçon. À l’école, il avoue qu’il préfère regarder par la fenêtre. Le sport l’intéresse plus que les études, et notamment, cruelle ironie, le rugby. Il part même en pension pour le pratiquer. Mais finalement, c’est à l’armée qu’il va briller. À 16 ans, il intègre l’école des mousses de la Marine nationale de Brest, fusilier marin à 17 ans, il obtient son brevet de commando, rejoint les forces spéciales, où il interviendra essentiellement dans le contre-terrorisme. Il est bien noté et décroche des médailles. Mais voilà quelque temps que sa famille constate qu’il change, il est plus renfermé, plus silencieux. En juillet 2015, L. Le Priol fait l’objet d’un rapatriement sanitaire. Motif ? Stress posttraumatique. Pris en charge à l’hôpital militaire de Percy, il refuse le diagnostic comme les traitements, et va se soigner à sa manière, à coups de sorties et d’alcool. Dans une fuite en avant qui finira de façon tragique.
Et le dérapage commence très vite. En septembre 2015, à Paris, un de ses amis s’est blessé au pied, le taxi ne veut pas de ce client qui va mettre du sang partout. Alors, il prend la jeep, bien qu’il soit alcoolisé. Il perd le contrôle du véhicule, c’est l’accident. Romain Bouvier s’en sort, l’autre passager aussi, mais pas la meilleure amie de Romain qui passe une nuit entre la vie et la mort. À l’audience, Loïk Le Priol ne se défile pas : il s’estime entièrement responsable. Moins d’un mois plus tard, c’est la fameuse affaire Klein dont la vidéo a été révélée par Mediapart : cinq hommes, dont Romain Bouvier et Loïk Le Priol, déboulent chez le chef du Groupe union défense (GUD, un syndicat étudiant d’extrême droite), Édouard Klein, une expédition punitive lors de laquelle, assurent-ils, le projet était que la victime choisisse l’un d’entre eux pour un combat à mains nues. « Il y a eu choix des armes, rendez-vous au petit matin ? », ironise l’avocat général, en interrogeant Romain Bouvier. « C’était moins courtois et chevaleresque » admet l’intéressé. En fait de courtoisie, ils sont cinq contre un dont un vidéaste amateur (c’est le téléphone de L. Le Priol, mais R. Bouvier assure que ce n’est pas lui qui a filmé ), coups, menaces de mort, couteau sur la gorge, humiliation. Explication officielle ? Il aurait frappé deux femmes et défiguré l’une d’elles, sur fond d’usage de cocaïne. La vidéo évoque quant à elle des propos plus politiques, pointe le président, où l’on entend les agresseurs reprocher à l’intéressé de n’être pas à la hauteur de ses ambitions d’incarnation du fascisme. De report en renvoi, l’affaire de violences en réunion avec arme ne sera jugée que fin 2022, soit quelques mois après que les deux hommes ont tiré sur FM. Aramburu. Loik Le Priol a pris quatre ans dont deux ferme, Romain Bouvier cinq ans dont trois ferme. Le tribunal a retenu l’altération du discernement pour l’ancien militaire, précise sa défense. Cette affaire vaudra à L. Le Priol d’être radié de l’armée. Selon lui, à raison du scandale médiatique plus que du fond, les militaires condamnés dans des affaires de violences étant légion. Avant cela, il y avait eu une affaire de mœurs et de violence à Djibouti : L. Le Priol aurait violenté une femme avec laquelle il avait eu une relation tarifée. Il livre à l’audience une version très différente. « On est dans un bar avec tout le commando, nous sommes quatre à être accusés de violences, mais on refuse de payer ». Très sûr de lui, il décrit une escroquerie bien rodée. « Ces femmes sont capturées en Éthiopie et si elles ne rapportent pas, elles sont frappées par les trafiquants » ; on accuse ensuite l’étranger dans l’espoir qu’il paie pour acheter le silence. « C’est tristement banal, tristement dramatique » commente-t-il.
Des soirées trop arrosées qui tournent mal
La violence émaille sa vie comme en témoignent les affaires que cite le président. Parfois il est victime, parfois auteur. Le scénario est souvent le même : des soirées trop arrosées qui tournent mal. En juillet 2011, au métro Cambronne, il est accusé de l’agression d’un homme. En 2012, on le retrouve dans un conflit sur la voie publique entre deux groupes, sans que l’on sache qui a agressé qui. En 2015, il y a l’accident de la circulation et l’affaire Klein. Puis en 2017, il se retrouve hospitalisé à Ajaccio. Un litige entre automobilistes à la sortie d’une soirée qui a mal tourné. Il y a encore une bagarre chez Castel, et un combat de rue sur fond de possible motif raciste. Sans oublier l’altercation à propos de sa jeep squattée par deux individus à la sortie d’une boîte. Il a été aussi dépouillé à trois reprises en rentrant chez lui.
L’accusé fait néanmoins observer que depuis quatre ans et six mois qu’il est en détention, il n’a été mêlé à aucune violence et pourtant les occasions ne manquent pas en prison, notamment en promenade, mais maintenant, quand ça dérape, il s’écarte. Un incident toutefois s’est retrouvé dans la presse : une conversation téléphonique dans sa cellule, dont un surveillant aurait été témoin. Il aurait entendu l’intéressé dire qu’il avait réalisé les plans de la prison et cette phrase terrible « ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mises dans le buffet ». Il nie avoir tenu de tels propos. La défense a demandé en vain une confrontation à l’instruction. Convoqué à l’audience, le surveillant est pour l’instant aux abonnés absents. L. Le Priol fait observer qu’il n’aurait pas été assez sot pour évoquer un projet d’évasion et livrer des aveux dans une cellule potentiellement sonorisée. Pour lui, c’est une manipulation liée à la haine que suscite l’extrême droite.
« Vous avez raison »
C’est d’ailleurs l’un des rares points qu’il conteste. Pour le reste, il répète inlassablement « vous avez raison » à tous ceux qui l’interrogent et pointent ses torts, il reconnaît tout, assume tout, regrette tout. Habituellement, c’est un comportement qu’apprécie la justice, mais l’avocat général s’irrite au vu du passé de violences et du peu de cas que lui comme Romain Bouvier ont fait du contrôle judiciaire qui leur interdisait de se voir le 19 mars 2022. Faut-il en arriver aux assises pour qu’ils prennent la mesure de leurs actes ? s’interroge le parquet. L’un des avocats de L. Le Priol, Me Pierre-Henri Baert s’efforce de nuancer ce portrait à charge en rappelant un traumatisme de son client antérieur à l’armée. Il a seize ans, il n’est encore qu’apprenti à l’école des mousses lorsque sa mère l’appelle pour lui annoncer que sa sœur a été victime d’une tentative de viol à la sortie du RER. C’est la plus proche de lui en âge. Il se sent coupable de ne pas avoir été là, de ne pas l’avoir protégée, explique-t-il. Surtout, il en veut à la justice. L’agresseur a été retrouvé, il doit passer en comparution immédiate, mais un problème de délai lui permet de ressortir libre. Il sera jugé et condamné longtemps après. Et sa sœur sera contrainte, en attendant, de déménager pour ne pas risquer de recroiser son agresseur à la gare. Il ne croit plus en la justice, explique-t-il, ce serait la raison pour laquelle il sortirait parfois armé. À propos de l’année 2015, il explique « J’étais dans un état lamentable, je faisais n’importe quoi, avec 10 ans de recul j’ai pu analyser, comprendre et entreprendre un vrai travail sur moi ».
Reste la question de l’appartenance à l’extrême droite. Était-il un membre actif du GUD ? Lui comme Romain Bouvier assurent ne pas se reconnaître dans le portrait d’eux qu’ont dressé les médias en individus racistes et violents d’ultradroite. S’ils fréquentaient des membres du GUD, ils n’étaient pas encartés, n’ont jamais mené d’action en son nom. C’était un syndicat étudiant qui avait pignon sur rue à l’époque, rappelle Romain Bouvier qui assure n’y avoir passé que six mois. Quant à L. Le Priol, il n’était même pas étudiant. Néanmoins, ce dernier est fiché S pour appartenance à l’extrême droite. Est-ce cet imaginaire politique extrémiste qui est à l’origine de la tragédie du 19 mars 2022, ou le traumatisme vécu au combat dont le rappel l’a fait s’effondrer à l’audience ? Les deux hommes assurent avoir profondément évolué durant les quatre ans et six mois qu’ils ont passé en détention avant le procès. Ils encourent la perpétuité.
Romain Bouvier admet avoir souffert de « masculinité toxique »
La matinée a été consacrée à l’examen de personnalité de Romain Bouvier. Le premier drame dans sa vie intervient quand il a 17 ans, son père adoptif meurt d’un arrêt cardiaque. Sa mère, avocate, se remarie, son beau-père est violent. Côté scolarité, il est passé par le lycée Montaigne, puis a intégré Assas, où il mettra cinq ans à décrocher sa licence de droit. Il aurait souhaité devenir avocat, mais l’affaire Klein douche ses espérances. Le GUD, qu’il qualifie de « centre de gravité du procès », il le découvre via Édouard Klein, qui lui apprend que leurs pères s’étaient fréquentés précisément au sein de ce mouvement. Il n’y restera que six mois, car seuls E. Klein et L. Le Priol lui paraissent digne sd’intérêt. Le deuxième drame survient en 2015, quand son amie Clémence, la presque petite sœur de cet enfant unique, manque de mourir dans l’accident de voiture. « Elle a fait plusieurs arrêts cardiaques, j’avais son sang sur moi » raconte-t-il. Elle s’en sortira, mais pas leur amitié, morte ce soir-là. Lui est blessé, on lui découvre un anévrisme de l’aorte. Sa mère confie qu’il vit en permanence avec l’idée qu’il peut mourir, il tempère, cela le met juste en risque dans les sports violents. À propos de l’affaire Klein, il confie ressentir « une forte culpabilité, de la honte et du dégoût ». Il a même pensé à se suicider, mais n’a pas voulu infliger cela à ses proches. Il évoque sa « masculinité toxique » de l’époque, parle d’un « déferlement de violence abjecte » dans un exercice de totale contrition. « J’ai eu un comportement absolument lamentable, inexcusable, j’ai fait un usage déplorable de ma liberté, quand je repense à ça, j’ai le vertige ».
De l’avis général, c’est un homme très cultivé, il collectionne les livres, surtout de littérature et de poésie, et s’emporte quand on ne lui parle que de son exemplaire rare de Mein Kampf. « Il est de 1939, écrit en gothique, je ne lis pas le gothique, j’ai aussi un livre de Pol Pot et je ne parle pas le khmer ». Selon lui, il s’intéresse simplement aux grands textes fondateurs des totalitarismes du XXe siècle, mais on s’est focalisé sur un seul titre pour parfaire le portrait du fasciste. Parmi ses autres collections, les armes anciennes, les pièces de monnaie les soldats de plomb…Pourquoi s’obstine-t-il à fréquenter L. Le Priol qui a failli tuer sa meilleure amie et l’a entraîné dans plusieurs épisodes de violence, s’interroge le parquet. Parce que c’est son ami, et à ses yeux un héros de guerre. Ses armes ? Elles sont anciennes et ont toutes été acquises légalement. Parfois, il tire dans une propriété privée dont il refuse de donner le nom, pour qu’il ne se retrouve pas dans la presse. Il a aussi pratiqué le tir sportif. « À partir de septembre 2021, je suis sorti armé en raison des menaces (NDLR : du père d’Édouard Klein), ce n’était pas pour faire du mal, c’était pour me protéger, quand je sortais de chez moi, je faisais des crises d’angoisse, j’avais des palpitations, des sueurs, j’avais peur ». R. Bouvier précise qu’il n’a jamais envisagé de s’en servir que dans l’hypothèse où il y aurait eu des hommes armés face à lui. Le 19 mars 2022, FM Aramburu et S. Hegarty n’étaient pas armés…
Référence : AJU506337