Narcotrafic : comment lutte-t-on contre le trafic de cocaïne dans le premier port de marchandises de France ?

Considéré comme la principale porte d’entrée de la cocaïne en France, le port de conteneurs du Havre, en Normandie, est aussi le terrain idéal pour observer la réponse des pouvoirs publics à cette forme de criminalité, qui explose depuis le covid.
Depuis le fort napoléonien qui domine la ville – les Jardins suspendus – la ville du Havre a tout d’une petite ville tranquille avec le quadrillage de son quartier reconstruit, sa longue plage de galets et l’église Saint-Joseph, comme un phare guidant les énormes cargos qui arrivent du bout du monde. Lentement, ces monstres des mers et leurs conteneurs multicolores se dirigent vers l’embouchure de la Seine et s’amarrent sous les gigantesques grues qui les attendent, un peu plus loin, entre le terminal de croisière flambant neuf et le pont de Normandie qui pointe vers le ciel son impressionnante armature. Depuis cette vue imprenable, on ne peut pas voir le bal qui se trame ensuite : les dockers comme des fourmis qui s’agitent autour des bateaux, les cavaliers qui promènent leurs chargements et les dizaines de chauffeurs routiers qui attendent patiemment de recevoir leur précieuse cargaison et les 350 douaniers qui surveillent les 3 millions de conteneurs qui passent par les quais chaque année. On ne peut pas voir non plus toute l’ingénierie de la chaîne logistique permettant à cet orchestre de fonctionner en parfaite harmonie.
On est loin d’imaginer également qu’une chaîne logistique internationale fonctionne en parallèle : celle du trafic de cocaïne qui pollue quotidiennement le réseau logistique. En 2024, sur les 53 tonnes saisies en France, 14,4 tonnes de cocaïne l’ont été dans la cité normande, un chiffre en augmentation constante là où, dans les grands ports du nord de l’Europe, les saisies se sont effondrées (à Rotterdam, 26 tonnes ont été saisies en 2024 contre 45 tonnes en 2023 et à Anvers on est passé de 121 tonnes en 2023 à 44 tonnes en 2024). Des chiffres qui démontrent entre autres que la consommation de ce type de drogue augmente en France.
« C’est une juridiction qui présente un contentieux très intéressant », Soizic Guillaume, procureure de la République au Havre
Des chiffres qui ont poussé en janvier 2025, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, à venir annoncer à la manière de ce qui existe à Marseille la création d’une cellule de renseignement portuaire dédiée sur le port, renforçant la vingtaine de membres de l’antenne havraise de l’Office antistupéfiants (OFAST). Une nouveauté qui permettra à coup sûr de multiplier encore plus les saisies… et les arrestations qui vont avec.
Le 30 décembre 2024, un conteneur de déménagement en provenance de Guadeloupe renfermait en réalité plus de 2 tonnes de cocaïne. Identifié grâce au travail de l’OFAST de Rouen et de la gendarmerie, il a mené à la mise en examen d’un docker de 22 ans et d’un chauffeur routier de 41 ans. En septembre 2025, c’est également un long travail de fourmi qui a permis la saisie de 64 kg de cocaïne transportée dans un bateau passé par l’Afrique, les Pays-Bas et la Belgique… Des affaires très spécifiques débouchant sur des procédures judiciaires compliquées qui viennent s’ajouter à l’activité très intense du tribunal judiciaire de la sous-préfecture.
Arrivée dans ses fonctions en septembre 2024, la procureure de la République, Soizic Guillaume, a affirmé lors de l’audience solennelle de rentrée de novembre 2024, qu’elle avait fait le choix de venir au Havre, « C’est une juridiction qui présente un contentieux très intéressant, une criminalité d’intensité importante qui est une marque de fabrique, une spécificité havraise, en lien notamment avec les activités du port. » Même si son prédécesseur, Bruno Dieudonné, avait rappelé en 2023 que le parquet du Havre se dessaisissait de nombreuses affaires liées au narcotrafic au bénéfice de deux juridictions interrégionales spécialisées (Jirs) contre la criminalité organisée (à Lille entre autres), Soizic Guillaume a tenu à mettre un pied dans la porte, à l’occasion de sa prise de fonction : « Je souhaite très vite, immédiatement même, intégrer dans les dispositifs de coordination pour m’impliquer dans cette lutte contre la criminalité organisée, qui est aussi une priorité nationale. »
Mais si Bruno Retailleau lors de son déplacement au Havre et le maire de la commune Édouard Philippe avaient insisté sur l’ultraviolence générée par le narcotrafic, la procureur de la République a tendance à nuancer les choses, rejetant l’expression « mexicanisation du pays » utilisée par le ministre de l’Intérieur, comme elle l’a expliqué à nos confrères de Ici Normandie : « Je pense qu’il faut faire attention à tous les mots qu’on emploie. Je considère qu’on doit lutter contre le narcotrafic, qu’on doit lutter contre le narcotrafic au sein du port du Havre, mais nous ne sommes pas sur une situation marseillaise ou grenobloise. Dire que les règlements de comptes n’existent pas, ça serait mentir. Mais, en 2024, nous n’avons eu qu’un seul règlement de comptes. »
« Dans la lutte contre le narcotrafic, la communication entre les différents acteurs de cette lutte est un outil important », Elsa Pépin, sous-préfète du Havre
Une position qui correspond en tous points à celle d’Elsa Pépin. La sous-préfète du Havre a posé ses valises au Havre le 6 janvier 2025, « un beau poste, une belle région, avec des enjeux importants », comme elle l’a dit au moment de son installation en évoquant comme premier chantier « la sécurité portuaire et la lutte contre le narcotrafic ». Comme la procureure de la République, elle tient à affirmer en préambule que la ville du Havre ne doit pas subir le stigmate de ce qui se joue dans le port. « Cette forme de criminalité touche tous les ports, une énorme saisie a été faite il y a peu à Dunkerque, par exemple. La ville n’est qu’un passage, cela ne veut pas dire que la drogue touche davantage les Havrais dans leur vie quotidienne ». Le narcotrafic, c’est pluriel : il y a la logistique du narcotrafic international, le grand banditisme, le blanchiment, la vente dans la rue, la consommation de stupéfiants… et les forces de l’ordre sont impliquées dans chacune de ces étapes, même si certaines juridictions sont spécialisées et que certains officiers de police peuvent agir sous la responsabilité de la procureure. Si elle n’était pas encore là au moment des faits, la sous-préfète considère que la priorité donnée par les forces de l’ordre havraises au narcotrafic date de l’enlèvement et l’assassinat d’un docker, Alan Affagard, en 2020. « Un plan de sécurisation a été mis en place sous l’autorité du préfet et coordonne un certain nombre d’accusations pour sécuriser la place et entraver le narcotrafic », nous explique par téléphone la fonctionnaire, qui insiste sur la capacité des autorités à faire front, sur le port, face à un ennemi tentaculaire. « Sur le port, que ce soit pour le narcotrafic ou d’autres formes de trafic, les services des douanes, de la police, de la gendarmerie, l’OFAST, les juridictions et services de renseignement spécialisé et le parquet travaillent ensemble, quotidiennement, échangent des infos. Le lien est permanent. Contre le narcotrafic, le meilleur outil reste la communication entre les services étatiques et les forces de l’ordre », souligne-t-elle.
Une bonne communication qui ne vient pas sans un effort de prévention. Loin de la figure du docker-voyou complice des descendants d’Escobar, souvent colportée par les séries américaines (comme la saison 2 de The Wire) ou les thrillers de bas étage, la sous-préfète tient à souligner que les hommes et les femmes du port – une communauté très soudée – sont souvent les premières victimes du narcotrafic qui cherche à corrompre, soumettre, céder sous la pression de nombreux professionnels pour faire sortir leur marchandise. « Les services de police, la douane et les services de sécurité du port mènent des actions de sensibilisation sur les différentes formes de violences que peuvent subir les personnels portuaires, des numéros dédiés ont été mis en place pour leur apporter du soutien ou les aider à communiquer des éléments ». Rationnellement optimiste, Elsa Pépin espère que 2025 traduira une baisse de trafic de cocaïne via le port du Havre grâce aux outils mis en place, mais reste prudente : « Les narcotrafiquants s’adaptent très vite, cela nécessite d’avoir toujours beaucoup de moyens déployés pour assurer notre grande faculté d’adaptation. »
« Notre expertise, c’est la connaissance de la chaîne logistique de la marchandise et des infrastructures portuaires : nous sommes à la frontière en première ligne dans cette lutte », Perry Menz, administrateur supérieur des douanes
Au cœur de la lutte contre le narcotrafic, les 350 douaniers qui y sont affectés, parcourent inlassablement les 77 700 hectares du port connecté à près de 550 ports dans le monde. Près de 6 000 escales par an et 3 millions de conteneurs se chargent et se déchargent sur l’estuaire de la Seine. Autant dire qu’y chercher des marchandises illicites relève de la quête de l’aiguille dans la botte de foin.
Perry Menz, administrateur supérieur des douanes, est fier de ses agents, qui assurent une mission difficile, nous explique-t-il. « Notre expertise, c’est la connaissance de la chaîne logistique de la marchandise et des infrastructures portuaires : nous sommes à la frontière en première ligne dans cette lutte en lien avec toutes les forces de sécurité intérieure et la justice ». Si les douaniers du Havre sont engagés au quotidien dans la lutte contre de nombreuses formes de trafic (à travers les missions fiscales ou la lutte contre le trafic de contrefaçons, de tabac, d’armes, entre autres), le narcotrafic a pris une place prépondérante depuis le Covid au Havre, considère-t-il. On a été témoin d’une véritable explosion de ce type de contrebande sur l’ensemble des ports du range nord (principaux ports européens alignés le long du littoral méridional de la mer du Nord, NDLR). Une explosion qui serait liée à plusieurs facteurs tels que la croissance de production en Amérique Centrale et du Sud, un marché américain saturé et touché par la crise des opioïdes et du fentanyl et une augmentation de la consommation de cocaïne en Europe ». À la question de savoir ce que cache l’augmentation des saisies au port du Havre (meilleur travail des douanes ou circulation plus importante de la drogue), le fonctionnaire considère que c’est une question à laquelle il est difficile de répondre : « Plusieurs signaux nous montrent qu’on est sur une augmentation des constatations sur de nouveaux axes : l’augmentation des saisies est à mettre probablement en lien avec l’augmentation avérée de la production dans les pays producteurs. Un autre indicateur, c’est que le prix à la consommation ne varie que très peu, ce qui laisse penser qu’une très grande quantité de drogue parvient à circuler malgré tout. »
Le directeur des douanes est tout aussi prosaïque quand il s’agit de décrire ceux qui gèrent les flux qu’il tente de bloquer. Le commerce maritime correspond aujourd’hui à 95 % des échanges mondiaux. Et au milieu des marchandises légales, il y a la marchandise illicite. « Il n’y a pas 36 000 manières de l’acheminer par la voie maritime : soit en polluant la structure des bateaux ou des conteneurs avec des caches aménagées, par exemple dans les structures (dans les cloisons, les frigos…), soit en polluant la marchandise, donc à l’intérieur des conteneurs ». Pour la récupération, le directeur des douanes nous énumère aussi les différentes méthodes utilisées, qu’il s’agisse de récupération en haute mer (le drop off), d’une récupération à bord, sur le terminal ou à l’extérieur du terminal. « Il faut bien comprendre que, le narcotrafic, c’est d’abord et avant tout une chaîne logistique bis, exactement comme la chaîne licite, avec les mêmes phénomènes de concentration verticale et horizontale, mais avec des groupes qui évoluent vite en fonction des alliances et démantèlement », souligne-t-il. Les saisies impressionnantes réalisées par ses services imposent à ces businessmen de l’ombre de réfléchir à de nouvelles organisations, de nouvelles équipes, de nouvelles techniques voire de nouvelles routes maritimes. « Ils font des benchmarks, comme des opérateurs du marché licite pour évaluer les coûts et les risques. Les donneurs d’ordre sont des opérateurs économiques rationnels, pas des fanatiques, qui font des choses avec des moyens qu’ils ont évalués. C’est un jeu permanent du chat et de la souris avec des méthodes qui évoluent et qui requièrent la vigilance des douaniers. »
Pour mettre un coup d’arrêt à cette chaîne logistique bis, les douanes ont récemment mis en place de nouveaux dispositifs (les mêmes déjà en place à Rotterdam ou Anvers) : des scanners fixes et mobiles pour passer les cargaisons au crible, des systèmes d’identification des camions et des conteneurs pour contrôler les entrées et sorties des camions, mais c’est sur l’humain que le meilleur travail est fait, souligne le directeur des douanes.
Comme Elsa Pépin, Perry Menz considère que l’action collective de prévention mise en place après l’assassinat du docker en 2020 est porteuse d’espoir. « Il y a eu un plan interministériel qui prévoit des plans de sécurisation portuaire très en amont des choses ». Lutter contre le narcotrafic nécessite une action collective : s’il insiste sur le côté dissuasif des patrouilles en uniforme sur les terminaux et des scanners mobiles mis en place par ses services, le fonctionnaire souligne également les actions du secteur privé qui représente 1 100 entreprises de la logistique ou des compagnies maritimes. Haropa ou certaines sociétés de manutention ont fait un gros travail sur la gestion des badges, des grillages, la mise en place de caméras ou de processus internes, par exemple. Ensuite, un travail par les administrations sur la prévention dans les politiques d’embauche, la sensibilisation au risque déontologique, ou la détection de signaux faibles chez des employés hameçonnés par les criminels. La prévention : le meilleur des outils, souligne Perry Menz. « Dans la chaîne des complicités des narcotrafiquants, il n’y a pas simplement les personnes qui font de la récupération à bord des navires ou qui ouvrent les conteneurs. Parfois ce sont des personnes qui n’ont même pas conscience qu’en donnant une information, ils informent des narcotrafiquants. Les réseaux ont des techniques très variées entre la corruption et les menaces pour accrocher les maillons faibles dans les entreprises. »
Référence : AJU018a2