Nouvelle demande de révision dans l’affaire de la Josacine empoisonnée : « Éviter une nouvelle affaire Grégory »

Publié le 19/08/2026 à 9h30
Nouvelle demande de révision dans l’affaire de la Josacine empoisonnée : « Éviter une nouvelle affaire Grégory »
Tanya Rozhnovskaya/AdobeStock
Dans un petit village de Seine-Maritime, en juin 1994, une petite fille meurt. Dans son traitement antibiotique, on retrouve des traces de cyanure. Un coupable est vite désigné… trop vite ?

Dans le bocage normand, à une trentaine de kilomètres au nord-est du Havre, la petite ville de Gruchet-le-Valasse n’a rien pour attirer les touristes, à part son château qui appartint à un armateur négrier au XIXe siècle. Comme beaucoup de petites villes des environs, on y a construit, dans les années 1980 et 1990, des lotissements pour que les travailleurs des industries chimiques du Havre, de Gonfreville-l’Orcher, Lillebonne ou Port-Jérôme-sur-Seine y construisent le pavillon de leurs rêves. Un cadre parfait, loin des cheminées et des produits chimiques, avec une petite école accolée à la mairie que l’on peut rejoindre à pied des quatre coins de la commune.

Dans les années 1990, si tout le monde se croise plus que ne se rencontre, certaines figures locales font la nique à l’anonymat. C’est le cas du maire, Clément Laplace, qui occupe le siège depuis 1971 et de son dauphin, le premier adjoint, Jean-Marc Deperrois, dont l’entreprise est installée dans le même bâtiment que la mairie et que l’école.

Le 11 juin 1994, la petite ville est plus animée que d’habitude : on prépare comme chaque année les fêtes médiévales qui suivent la kermesse de l’école. C’est pour y assister que la petite Émilie Tanay, neuf ans, voisine de Saint-Jean-de-la-Neuville, arrive dans l’après-midi à Gruchet-le-Valasse pour passer la soirée chez les Tocqueville, qui ont deux enfants proches de son âge. Sa mère, Corinne, a préparé un traitement pour sa rhinopharyngite, un sachet d’Exomuc et un flacon de Josacine, un antibiotique pédiatrique très répandu à l’époque. Quand Émilie prend son traitement, peu après 20 heures, elle se plaint de brûlure et s’effondre un quart d’heure après la prise des médicaments. Transportée à l’hôpital, elle tombe dans le coma et meurt deux heures après. L’hôpital réclame le flacon de Josacine pour l’analyser, ce dernier, sentant très fort l’ammoniaque (ce qui est anormal), conclusion, il contient du cyanure. Les enquêteurs font rapidement des recoupements entre les dires de l’hôte d’Émilie, Mme Tocqueville, secrétaire de mairie qui affirme avoir eu une relation extraconjugale avec Jean-Marc Deperrois, et le fait que ce dernier – à la tête d’une entreprise industrielle – avait commandé une importante quantité de cyanure, dont il s’était débarrassé après la découverte de l’empoisonnement. Commence alors une enquête alimentant le scénario de l’amant souhaitant se débarrasser de l’époux légitime. Le 26 juillet suivant, Jean-Marc Deperrois est placé en garde à vue puis, après un procès très médiatisé, condamné en mai 1997 à 20 ans de réclusion pour avoir provoqué la mort de l’enfant par empoisonnement. Il ressortira après 12 ans de prison.

« Ne pas se retrouver avec une nouvelle affaire Grégory sur les bras »

Une condamnation sévère malgré de nombreuses lacunes dans l’enquête : le fait que la quantité de cyanure contenue dans le flacon aurait dû provoquer la mort de l’enfant en moins d’une minute et qu’elle soit restée deux heures dans le coma avant de décéder, le fait que dans l’entourage des Tocqueville plusieurs personnes avaient accès au cyanure sans avoir été inquiétés, et le plus gros : le fait que le médicament prétendument utilisé pour empoisonner un adulte soit pédiatrique, connu de tous et surtout de Jean-Marc Deperrois, père de deux enfants. Le fantôme d’une enquête tunnel offusque encore d’anciens habitants de Gruchet-le-Valasse, qui se souviennent de ce funeste été.

Alice et Henri* (les prénoms ont été changés) avaient fait bâtir un pavillon à Gruchet-le-Valasse pour y voir grandir leurs deux enfants. Comme tout le monde, ils se préparaient à aller aux fêtes médiévales le 11 juin mais Henri avait auparavant rejoint Jean-Marc Deperrois et d’autres habitants à la Maison pour tous pour fêter la fin de la saison de tennis. « Il était tout à fait normal, jovial, un petit peu suffisant, comme d’habitude », se souvient Henri. Plus tard dans la soirée, le village apprend qu’une enfant a fait chez les Tocqueville une attaque cérébrale. C’est la presse qui révèle quelques jours plus tard qu’il s’agit d’un empoisonnement au cyanure. « Nous sommes partis en vacances, on revient à la fin juillet et un matin j’allume la radio, c’est le flash info : ils ont arrêté Jean-Marc Deperrois », se remémore Alice, qui reste persuadée que l’enquête – révélant un véritable vaudeville – devait être vite bouclée : « Les enquêteurs ne voulaient sans doute pas se retrouver avec une nouvelle affaire Grégory sur les bras » (depuis 1984, la mort du petit garçon empoisonne la région industrieuse de Lépanges-sur-Vologne). « On s’est tout de suite dit que c’était un peu abracadabrantesque, que personne n’a été interroger Henri, qui avait passé l’après-midi précédant le meurtre avec lui », ajoute-t-elle. « Et puis les Tocqueville avaient des amis chez Oril et tout le monde savait que les employés sortaient parfois des petites doses de cyanure pour tuer les souris », soutient Henri, qui penche comme beaucoup pour la thèse de l’accident domestique, maquillé en empoisonnement criminel.

Une thèse soutenue dans le livre Le Poison du doute (Stock) par le journaliste du Monde, Jean-Michel Dumay, qui fut l’objet d’une plainte pour diffamation refusée en 2005 par la cour du Havre jugeant cette thèse plausible. Le journaliste avait ainsi retrouvé des écoutes téléphoniques enterrées dans le dossier judiciaire, dont l’une datant du 16 juin entre un ami et Jean-Michel Tocqueville, le soir de la mort d’Émilie : « Il faut qu’on sache hein ! Parce que t’t à l’heure tu vas passer à la télé avec ton produit qu’t’as mis dans la Josacine. De t’façon, on est bien clairs, nous, on s’est pas vus dans la journée. » Après s’être longtemps reposée sur la culpabilité de Jean-Marc Deperrois, permettant peut-être à sa colère de trouver asile, la mère d’Émilie a, depuis quelques années, souligné combien l’enquête comportait des angles morts. Surtout grâce au travail de Jean-Michel Dumay. En 2019, à nos collègues du Monde, Corinne Tanay avait évoqué la rencontre avec Jean-Marc Deperrois qui est à l’origine de son livre La Réparation volontaire (Grasset). Elle raconte comment dès la sortie du procès elle avait avec son mari des interrogations qui, 10 à 15 ans après les faits, ont laissé place au vrai doute. « Je dis qu’on n’a pas posé [aux Tocqueville] les questions essentielles. Ils n’ont pas été interrogés sur ces écoutes téléphoniques. Les enquêteurs n’ont fait aucune analyse chez eux, ont piétiné les indices. Or, dans le dossier, il est clair qu’eux n’ont eu de cesse d’amener Deperrois sur un plateau aux enquêteurs ou de nous accuser, nous, les parents d’Émilie ! (…) Vingt-cinq ans après, il nous manque toujours la vérité sur le soir des faits et peut-être que cette vérité pourrait nous aider à reconsidérer celle qu’on nous a servie jusque-là. »

Une quatrième requête en révision

En janvier 2026, quelques semaines avant qu’un téléfilm Pour Emma, librement inspiré de l’histoire de la Josacine empoisonnée soit diffusé sur M6, Jean-Marc Deperrois a annoncé avec son avocate Valérie Rosano le dépôt prochain d’une quatrième requête en révision.

La première requête avait été déposée dès 2001 en se basant sur une remise en question d’un rapport d’expertise sur le cyanure, ainsi que sur la transcription de l’écoute téléphonique entre Tocqueville et son ami. Cette demande est rejetée car les éléments n’étaient pas nouveaux pour la Cour. La deuxième requête, déposée en 2005, se fondait, quant à elle, sur la présentation de la théorie de l’accident domestique maquillé par l’ajout de cyanure dans le flacon de Josacine, en se basant sur le témoignage d’un infirmier évoquant une forte odeur d’ammoniaque. Après un complément d’expertise par la Cour, la demande de révision est rejetée en 2009. Après sa remise en liberté en 2006, l’homme décide de consacrer sa vie à prouver son innocence.

C’est en 2023, après la publication du livre de Corinne Tanay, que Jean-Marc Deperrois dépose une troisième requête en révision. Cette fois, il s’appuie sur une nouvelle analyse issue du travail de contre-enquête de la mère de la victime. Il s’agit de l’incohérence entre la concentration de poison dans le flacon de Josacine (7 mg/L) et la réalité d’un empoisonnement par le cyanure qui, à partir de 2,5 mg/L, correspondrait à une mort foudroyante. L’agonie de l’enfant a duré plus de deux heures. « L’empoisonnement d’Émilie n’a pas pu provenir du flacon de Josacine, seul élément qui incrimine Jean-Marc Deperrois », soutient depuis le début Valérie Rosano, son avocate. La requête est de nouveau rejetée en 2024, la Cour considérant que les éléments (et non leur traduction) étaient connus.

Aujourd’hui âgé de 74 ans, l’homme n’entend pas laisser la mort de la petite Émilie dans le tiroir des affaires classées, ni impunie l’erreur judiciaire dont il affirme être la victime. En deuil, M. Deperrois n’a pas donné suite à notre demande d’interview, mais son comité de soutien entend l’accompagner dans cette nouvelle requête en révision. « Je suis frappée par l’exceptionnelle invraisemblance de la thèse de l’accusation : empoisonner un médicament à usage pédiatrique en imaginant que le père de famille irait avaler ça ! Ce qui est sidérant, c’est que personne ne semble troublé par cette absurdité. C’est l’éléphant au milieu de la pièce, il est énorme mais personne ne s’arrête un instant pour l’examiner. Et par-dessus le marché, l’avocat général au procès affirmant qu’il n’y a ni témoin, ni aveu, ni preuve formelle… Nous pensons aussi à Émilie et à sa famille : justice ne leur a pas été rendue », a tenu à dire sa porte-parole.

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