Procès de l’accident rue de Trévise : « Si la Ville de Paris avait fait des investigations, il n’y aurait pas eu d’explosion »

Publié le 29/10/2026 à 18h10

La deuxième semaine du procès de la Ville de Paris et du syndic CIPA a démontré, grâce aux cinq experts entendus, que si une enquête sérieuse avait été menée sur les causes de l’affaissement du trottoir, « il n’y aurait pas eu d’explosion » rue de Trévise (IXe arrondissement). Les auditions, s’appuyant parfois sur des hypothèses, ont permis à la défense des deux prévenus de réintroduire le doute sur la responsabilité de GRDF. L’état de la canalisation de gaz qui a rompu est mis en cause dans le volet civil de l’accident.

Procès de l’accident rue de Trévise : « Si la Ville de Paris avait fait des investigations, il n’y aurait pas eu d’explosion »
Entrée de la salle 2-01 du tribunal judiciaire de Paris où se déroule le procès jusqu’au 7 décembre prochain. (Photo : ©P. Cabaret)

 Suffosion, hydro-compaction, décompaction, données pénétrométriques ; les termes techniques accablent les auditeurs au procès de la déflagration, survenue le 12 janvier 2019, devant l’immeuble du 6, rue de Trévise, dans le IXe arrondissement de la capitale. Elle est à l’origine de la mort de quatre personnes – deux pompiers, une infirmière et une touriste espagnole –, de blessures infligées à quelque 200 riverains, dont certains ont des séquelles irréversibles, et de dommages matériels conséquents, avec 400 sinistrés. À la barre de la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, comparaissent la Mairie et le syndic de copropriété CIPA depuis mardi 20 octobre. Ils sont prévenus d’homicides et de blessures involontaires, de destruction, dégradation, détérioration de biens par explosion et incendie. Il leur est reproché des fautes d’imprudence et de négligence, qu’ils n’ont cessé de contester durant les sept années d’instruction (1).

Si la première semaine d’audience a été consacrée à « l’humain », avec les témoignages bouleversants des sapeurs-pompiers, les primo-intervenants qui ont perdu deux des leurs, le tribunal est entré, lundi 26 octobre, « dans le dur », avec les expertises éminemment techniques censées prouver que les mis en examen, par leur inaction, n’ont pas pu/su éviter la tragédie.

« Aucune rupture ne serait survenue sans le mouvement du sol »

 Ces lundi et mardi, les juges entendent d’abord un ingénieur, Eddie Faure, et des experts près la Cour de cassation et la Cour d’appel, spécialistes des enquêtes après une explosion ou un incendie : Jacques Donati et Jean-Luc Géronimi, qui se sont succédé à la direction adjointe du Laboratoire de la police scientifique de Paris, sont considérés comme des sommités dans ce domaine réservé. Particulièrement M. Géronimi, petit homme sec au verbe haut, dont la très longue carrière est jalonnée d’expériences dramatiques. Il a notamment mené des investigations sur tous les attentats entre 1986 et 1995, analysé les débris du DC-10 d’UTA (destruction en vol au Niger en 1989), travaillé sur la catastrophe de l’usine AZF à Toulouse (2001). Aussi, lorsqu’il affirme que « si la Ville de Paris avait fait des investigations pour chercher la cause de l’affaissement [du trottoir rue de Trévise], il n’y aurait pas eu d’explosion », ajoutant « c’est clair, net et précis », il ne souffre pas que la défense de la collectivité lui oppose un soupçon de contestation.

Le vieux monsieur cramponné à la barre, bousculé pendant des heures, et montrant des signes de fatigue, n’en démordra pas : « Si, après la 1ère, la 2e, la 3e, la 4e et la 5e intervention de ses agents [de 2015 à 2017], la Ville avait effectué des vérifications pour déterminer l’origine de l’affaissement, il n’y aurait pas eu d’explosion. »

Jacques Donati est tout aussi formel : « Aucune rupture de la canalisation de gaz ne serait intervenue sans le mouvement du sol » qu’ont causé « les fuites de collecteur » dans la cave du 6 de la rue de Trévise, l’épicentre du cataclysme. Il précise que « 380 à 560 mètres cubes d’eaux usées se sont infiltrés dans le terrain devant l’immeuble entre 2015 et 2016 », pointant la responsabilité du syndic CIPA qui n’a pas prêté attention à la canalisation fuyarde, ni n’a fait remplacer le collecteur défectueux. « C’est directement en lien avec le sinistre », ajoute-t-il.

« Si [GRDF] était responsable, on l’aurait impliqué ! »

Leurs seize déplacements sur le site durant l’information judiciaire et leurs quatre rapports devraient suffire à convaincre la juridiction, estiment-ils. Comme les 198 diapositives qu’ils projettent sur les écrans, les conclusions surlignées, certaines en caractères gras, en rouge, en jaune, en bleu. Eddie Faure, l’ingénieur arrivé sur les lieux dès le 12 janvier, rapporte que « 150 m3 d’eaux usées se sont écoulés chaque mois dans le sous-sol, plus 21 m3 d’eau pluviale ». Le collège d’experts déplore enfin que « le compte rendu des égoutiers [venus dès 2015] soit inexact. Cela aura les conséquences que l’on sait ».

L’avocate de la municipalité, Me Sabrina Goldman, n’adhère évidemment pas à leurs convictions et, comme Me Benjamin Porcher, qui intervient en défense de CIPA, elle met en avant l’expertise réalisée dans le volet civil – ses auteurs seront entendus les 2 et 3 novembre. Ceux-ci suggèrent que la corrosion de la canalisation en fonte de gaz, qui datait de 1978, est l’un des facteurs d’explosion. GRDF, partie civile au procès, réfute la mise en cause. Jean-Luc Géronimi, doyen monté sur ressorts lorsque surgit la moindre controverse, qualifie l’hypothèse de « hors sujet » et de « dénigrement » ce rapport opposé au sien.

« S’ils étaient responsables, on les aurait impliqués ! » tempête-t-il. Mais l’objectif des conseils est atteint : introduire le doute dans le prétoire. Des victimes et sinistrés pensent que la place de GRDF au procès aurait dû être au banc des prévenus, certainement pas à celui des parties civiles.

« L’eau a pénétré de manière discontinue dans le sous-sol avant 2015 »

 Mercredi 28 octobre, se présentent Didier Bonijoly et Axel Bellivier qui ont réalisé la contre-expertise à partir du 8 juin 2022. Le premier, moustache et cheveux blancs, est docteur en géologie, compétent en géotechnique et hydrologie ; le second, quadragénaire en complet bleu marine, également titulaire d’un doctorat, est expert en incendie et explosion. « On a souffert, précise-t-il, d’une transformation complète de la scène. » Ils projettent, en 3D, une reconstitution précise des événements. Leur « analyse des terres prouve une fuite des eaux usées », un « phénomène qui s’inscrit dans le temps long ».

Ils détaillent « les données pénétrométriques » et « le contexte géologique rue de Trévise ». Le pénétromètre, dont ils ont fait entrer la tige en sous-sol « pour apprécier la résistance des terrains », a révélé « une dégradation très forte des formations situées sous la canalisation » de gaz. Il s’avère que « deux anomalies apparaissent dans le sous-sol devant les 4 et 6, rue de Trévise » et que « la circulation d’eau est le seul mécanisme responsable de la décompaction de roches ». Le phénomène de suffosion « se produit quand l’eau infiltrée provoque un lessivage de particules fines », induisant « la formation de cavités ou de vides » dans les sols meubles. Le risque est « de générer des effondrements localisés ». M. Bonijoly pense que « l’eau a pénétré de manière permanente et discontinue dans les formations du sol, bien avant 2015 ». Elle provenait « d’une canalisation fuyarde couplée à une perte d’étanchéité du radier ».

Conclusion d’Axel Bellivier : « Les infiltrations ont entraîné la suffosion » et « une étincelle, probablement déclenchée par un appareil électrique, est à l’origine de l’explosion. Le souffle a créé une onde sismique. » Ce collège d’experts mentionne cinq fautes, sans précisément désigner leurs auteurs. Les plus importantes sont à l’évidence imputables à la Ville et au syndic : ne pas avoir déclenché d’enquête sur la raison des écoulements d’eau « qui étaient toujours d’actualité au moment de la rédaction de notre rapport en juin 2023 » ; ne pas avoir déclenché d’enquête sur les causes d’affaissement du trottoir et ne pas avoir assuré la traçabilité des événements entre tous les services alertés et saisis.

Eux aussi dispensent GRDF de toute responsabilité : « La canalisation était saine. La résistance mécanique de la fonte était encore suffisante. »

 

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