Procès de l’ex-sénateur Joël Guerriau : autocentré, le prévenu s’estime victime de sa « stupidité »
Au premier jour de son procès devant le tribunal de Paris, Joël Guerriau s’est souvent apitoyé sur son sort, s’éternisant sur « le cauchemar » qu’il traverse depuis qu’il a drogué à l’ecstasy, à son insu, la députée Sandrine Josso fin 2023. L’ancien parlementaire, qui dit tout de même s’en vouloir « énormément », maintient « l’erreur de manipulation » et assure n’avoir jamais eu l’intention de violer sa collègue.

Le petit chat est mort, mais il n’est plus question de lui, ce lundi 26 janvier. Face aux magistrats de la 10e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, l’ancien élu jugé pour l’administration d’ecstasy et de MDMA à la députée Sandrine Josso, dans la soirée du 14 novembre 2023 chez lui, a remisé son excuse lunaire. Pour expliquer la présence de drogue à son domicile, Joël Guerriau avait indiqué être attristé par la santé déclinante de son félin âgé de 20 ans. Aussi avait-il accepté « un euphorisant », sous forme de poudre blanche dans un sachet en plastique, aimablement fourni par un sénateur dont il préserve l’anonymat « car je ne veux pas relancer les débats sur une institution à laquelle je suis très attaché ».
Soit le Palais du Luxembourg, dont il a démissionné le 5 octobre 2025 – 22 mois après la révélation des faits. Gérard Larcher, son président, a bataillé pour que le mis en cause quitte son siège, tant les préventions sont graves. Détention de drogue, administration à Sandrine Josso d’une substance de nature à altérer le discernement ou le contrôle de ses actes pour commettre un viol ou une agression sexuelle. Toutefois, à l’issue des premiers débats, le président Thierry Donnard a suggéré la requalification du délit passible de cinq ans de prison : la soumission chimique, assurément, mais sans but d’ordre sexuel.
Des tomates-cerises, des fajitas, du champagne et de la MDMA
À 13h25, Sandrine Josso fait son entrée en salle d’audience avec son avocat, Arnaud Godefroy. La députée MoDem de Loire-Atlantique, réélue depuis 2017, est d’une extrême pâleur. À la presse, ce week-end, cette femme de 50 ans a confié sa « peur de l’épreuve » : faire face à celui qui l’a « piégée ». Elle tombe son manteau noir et l’écharpe bleu roi assortie à sa veste. Une minute plus tard, Joël Guerriau, 68 ans, arrive avec ses défenseurs, Henri Carpentier, Marie Roumiantseva. Il balaie du regard l’assistance, constate l’affluence, croise les bras sur son pull camionneur.
Le juge rapporte l’ordonnance de renvoi, de l’après-midi du 14 novembre 2023 aux jours suivants, qui voient le sénateur déchu placé en garde à vue, les experts se prononcer sur l’intoxication et l’état de santé de Mme Josso. Ce mardi-là, avant les questions au gouvernement, la quinquagénaire est invitée à « fêter la réélection au Sénat » de l’homme politique qui a entamé son troisième mandat en septembre – il a aussi été maire durant 22 ans de Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire-Atlantique). Elle imagine une soirée entre parlementaires mais se retrouve seule avec M. Guerriau, « un ami » – il n’y a aucune ambiguïté, bien qu’elle lui ait toujours dit « être en couple » pour prévenir « ses ardeurs ».
Il y a des tomates-cerises, des fajitas, du champagne. Ainsi que deux flûtes, que l’hôte sort du placard. La suite sera racontée par le prévenu et la partie civile. L’ordonnance des juges d’instruction précise un point capital : à son arrivée à l’hôpital Lariboisière, après sa fuite de l’appartement, l’analyse toxicologique de Mme Josso révèle la présence d’amphétamines et de 388 nanogrammes de MDMA par millilitre de sang. Elle a effectivement été droguée à l’ecstasy, pure à 91,1 %. Associé à l’alcool, le dosage, d’une durée de vie de 5 à 9 heures dans le sang, est susceptible d’entraîner des trous de mémoire, indique l’expert.
Sandrine Josso a eu de la chance, qu’elle doit à sa présence d’esprit et à ses réflexes en mode survie.
« J’étais très angoissé, très stressé, en surmenage »
L’interrogatoire du sénateur déchu, exclu de son parti, Horizons, va durer plusieurs heures. D’une voix souvent lasse, parfois teintée d’agacement, il retrace les jours qui ont précédé « la soirée ». En préambule, il a cependant présenté des excuses à Sandrine Josso. « Je suis vraiment désolé, je n’ai pas voulu lui faire de mal. » Il se sent victime de sa « stupidité », « je pourrais m’insulter ! » Pourtant, il se recentre vite « sur les idées noires » qui l’ont accompagné pendant sa quête de troisième mandat qu’il hésitait à briguer. « C’était ma dixième campagne, j’étais épuisé. Je n’en pouvais plus de mes allers-retours. J’étais très angoissé, très stressé, en surmenage. » Sa femme et ses cinq enfants souhaitaient qu’il abandonne.
Puis il y a eu « une accumulation de mauvaises nouvelles », « le cancer de proches » : « Je pourrais vous dire d’autres choses, monsieur le président, entre hommes, pas ici », lâche-t-il, sibyllin. En tout cas, le chat est oublié.
Refusant les antidépresseurs, « à cause des effets secondaires », il accepte la poudre « euphorisante » de son collègue. Il affirme ne pas savoir de quoi il s’agit. Ecstasy ? MDMA ? Connaît pas. « J’en ai une connaissance très populaire. » Problème, que soulève le juge : « Comment expliquez-vous les recherches que vous faites un mois avant les faits ? Elles sont d’une grande précision… » Il cite les mots-clés tapés sur l’ordinateur saisi : GHB, GBL, effets, point de vente, drogue du violeur, danger, bonnes réactions si on est victime, etc.
« J’avais eu une conversation avec des amis, leur fille avait été droguée, je me suis renseigné car la mienne était en voyage au Bénin (…) Après, vous savez ce que c’est, Internet. Je passais d’une page à l’autre. » Il pianote dans le train, « pour moi, c’est anecdotique ». Pas pour le tribunal, qui le lui fait remarquer. La corrélation entre sa curiosité et l’intoxication de sa collègue est troublante.
« Je me suis dit “zut !”, elle peut avoir la flûte » avec la poudre…
Son passage à vide, ses moments « horribles », pourraient donc s’envoler grâce à la poudre glissée dans un tiroir de son 42m2 du VIe arrondissement parisien – il en restera 0,30 gramme, que la police saisira. Le 13 novembre, traversant une « crise d’angoisse », il la verse dans l’une des deux seules flûtes dont il dispose. Il veut y goûter, se ravise, range le verre. Et n’y pense plus. Le 14, lorsque Sandrine se présente, il sert le champagne. « Après, les choses sont allées très vite. Je me suis dit “zut !”, “merde !” Ça a fait tilt. J’ai pensé qu’elle pouvait avoir la flûte » où il avait déversé le produit 24 heures auparavant. Mais il se tait.
« Vous êtes un élu de la République qui fait les lois, et vous choisissez de ne rien lui dire ?
– Je n’ai vu aucun signe [sur elle], j’ai été rassuré. Je jure que je n’ai jamais eu conscience que ça pouvait être grave.
Le président écarquille les yeux.
– Ça paraît incompréhensible…
– La soirée se passait très bien ! Il y a tellement de choses qu’on consomme et qui n’ont pas d’effets… »
Désormais instruit, Joël Guerriau se sent « lâche. J’aurais tellement voulu que ce soit moi qui ai la flûte ». La victime l’écoute sans bouger. Une statue de cire. « C’est terrible, j’aurais pu en mettre plus. Il faut communiquer sur le sujet, d’autres que moi pourraient faire la même chose ! » Joël Guerriau félicite au passage la députée, engagée dans la lutte contre la soumission chimique avec Caroline Darian, fille de Gisèle Pelicot. L’assistance semble estomaquée.
Ce mardi 14 novembre, après le « tilt » dans sa tête, il distrait son invitée de tours de magie tandis que la malheureuse est saisie de sueurs froides.
« J’appelle un collègue, je lui dis que je vais mourir »
Sandrine Josso s’avance à la barre, secouée par les explications sans queue ni tête. Il est 18 heures. Elle se lance, avec courage. « J’arrive chez lui, au 4e étage, il ouvre dans une tenue inhabituelle, décontractée. Ça m’a étonnée. Je m’assois sur le canapé. Il demande si je veux du champagne. Il le sert à la cuisine. Nous trinquons une première fois. Une deuxième fois. Le goût est très particulier ; je pense à un mauvais champagne. Il insiste pour que nous trinquions une troisième fois. Il joue avec le variateur de lumière, en augmente et baisse l’intensité. »
Le souffle s’accélère. « J’ai les symptômes qui arrivent, je commence à avoir la nausée. Je me sens très gênée. » Lui, poursuit-elle, « il est monté sur des ressorts. Très agité. Il répète :“Tu ne manges rien. Tu ne bois rien.” J’ai des palpitations, je me sens partir. M. Guerriau reprend les verres, repart dans la cuisine. Comme il n’y a personne, que la soirée paraît bizarre, je passe la tête dans la cuisine. Je le vois ranger un sachet dans un tiroir ».
Elle commence « à avoir très soif » mais se tait par crainte d’avaler quelque chose de plus nocif. Finalement, elle décide de repartir à l’Assemblée. « Il répond : “Non, reste, on va faire la fête !” Je commande un taxi. » Il la suit jusqu’en bas, l’entraîne dans l’escalier bien qu’il y ait un ascenseur. « Je lui dis que je ne me sens pas bien. J’arrive à me calmer. Dans la rue, j’essaie de me concentrer, je vois le taxi, je m’écroule. Je me sens partir, je pense à mes enfants. »
Elle raconte tout au chauffeur, qui l’interroge et la maintient éveillée. Elle téléphone au député Éric Poulliat. « Je lui dis que Joël a mis quelque chose dans mon verre. Je lui dis que je vais mourir. »
Sandrine Josso peine à respirer, on l’entend chasser le sanglot qui se forme dans sa trachée. Elle tient la barre. Arrivée au Palais Bourbon, son collègue l’attend : « J’ai du mal à tenir debout. Je suis trempée. Je me dis que je vais mourir… » Elle est transportée à l’hôpital.
Hier soir, Sandrine Josso a indiqué ne pas croire à un geste « commis par inadvertance ». Ni ne semble adhérer à la thèse de « la stupidité ».
Le procès doit s’achever ce soir.
Référence : AJU503422