Procès des attentats du 13 novembre : L’ultime leçon de Salah Abdeslam

Publié le 28/06/2022 - mis à jour le 28/06/2022 à 9H58

Le procès des attentats du 13 novembre s’est achevé lundi matin avec les derniers mots des accusés. Plusieurs  ont salué avec émotion les relations tissées avec les victimes, certains ont condamné les attentats, d’autres exprimé des regrets. Quant à Salah Abdeslam, il a accusé la France de renoncer à ses valeurs en envisageant de le condamner à la perpétuité. 

Procès des attentats du 13 novembre : L'ultime leçon de Salah Abdeslam
Entrée du palais de justice de Paris rue de Harlay (Photo : ©O.Dufour)

Lundi 27 juin, 9h30 du matin, la salle accueillant le procès du 13 novembre est pleine à craquer. Il y règne une ambiance de ruche. Dans quelques instants, les accusés prononceront les dernières paroles pour leur défense. Tous les avocats sont là, la presse est venue en nombre, les victimes aussi, des centaines de personnes se congratulent dans une ambiance bonne enfant. C’est bientôt la fin de ces neuf mois de vie quotidienne partagée, de larmes, d’émotions, de coups de colère qui ont tissé des liens indéfectibles. Ce qui est devenu la grande famille du procès du 13 novembre est sur le point de se séparer, la boule au ventre.

9h45, la cour se fait attendre, alors on discute, on s’embrasse, on prend des nouvelles. Déjà des projets s’annoncent, on prépare l’après, pour se soutenir, lutter contre le terrorisme, témoigner et surtout pour échapper au vide angoissant qui s’annonce quand la page blanche de l’agenda ne sera plus barrée du mot « audience ».

« Vous m’avez appris le courage, le respect, l’humilité et surtout le pardon »

10 heures, la sonnerie annonçant l’entrée de la cour retentit. Sur les 14 accusés présents au procès 3 comparaissent libres, ils sont les premiers invités à s’exprimer. Certes ils risquent moins que les autres, entre 5 et 8 ans d’emprisonnement, mais ils ont peur quand même, de l’enfermement et aussi de l’infamie, s’ils sont condamnés pour terrorisme. Le premier à s’avancer à la barre, dans un silence de cathédrale est Hamza Attou (6 ans requis avec mandat de dépôt pour avoir ramené Salah Abdeslam de Paris à Bruxelles la nuit des attentats). Jean, tee shirt gris, « j’ai confiance dans la justice » commence-t-il avant de préciser « je condamne tous les attentats terroristes ». Puis il exprime ce qui fait la singularité de ce procès hors normes « je remercie énormément les victimes et familles de victimes qui sont venues vers moi, je leur souhaite le meilleur et de surmonter ça même si ce sera difficile ». Oui, les victimes sont venues vers les accusés et leur ont tendu la main, en tout cas à certains d’entre eux.  De mémoire de professionnel des assises, les exemples comme celui-ci se comptent au mieux sur les doigts d’une main. Si la place phénoménale prise par les parties civiles dans ce procès a suscité des débats animés, à raison puisqu’on a entendu durant des semaines près de 400 personnes venir raconter leur douleur à la cour, force est de constater qu’elles ont été particulièrement dignes. Leur courage, leur force de résilience, leur obsession d’opposer la vie et l’amour à la haine ont forcé l’admiration de l’assistance et parfois, il faut le croire, bouleversé les accusés eux-mêmes. C’est en tout cas ce que choisit de dire Farid Karkhach (6 ans requis) « Vos témoignages m’ont beaucoup touché, je les porterai dans mon cœur jusqu’à la fin de mes jours, vous m’avez appris le courage, le respect, l’humilité et surtout le pardon ».

« Quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse, cela manque toujours de sincérité »

En veste grise sur un polo blanc, le deuxième accusé libre à prendre la parole s’exprime péniblement, entrecoupant chacune de ses phrases de longs silences. Les mots ne sortent de sa bouche qu’au prix de profondes inspirations. Abdellah Chouaa (6 ans requis avec mandat de dépôt pour avoir transporté Mohamed Abrini à l’aéroport) clame son innocence « mais innocent ou non, je resterai toujours un accusé dans ce procès et j’en souffre ». Puis, se tournant vers M. Abrini dans le box  « je t’en veux Mohamed, s’écrie-t-il en larmes, tu as détruit ma vie, je ne sais pas si un jour je te pardonnerai mais j’en souffre ». Sur qui pleure-t-il ? La question de la sincérité a été un fil rouge de ce procès. C’est d’ailleurs ce que rappelle Sofien Ayari  (perpétuité requise, considéré comme un organisateur) quand vient son tour de parole « pour ma défense je ne sais pas quoi dire, depuis le début si on se défend on a une défense de vendeur de shit, si on se tait ce n’est pas du respect, si on comparait ou pas c’est pas du respect, quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse cela manque toujours de sincérité, c’est comme ça ! »

« J’aurais du dégager Abdeslam de la voiture »

Chez certains le regret pointe, celui d’avoir un jour pris la mauvaise décision d’où a jailli la souffrance et le chaos. C’est le cas de Ali Oulkadi (5 ans requis pour le transport de Salah Abdeslam à Bruxelles), le troisième accusé qui comparait libre. « Il y aura un avant et un après cette histoire, je vais devoir apprendre à vivre avec, j’appréhende le moment où je devrai expliquer à mes enfants les attentats, le procès, pourquoi je les ai quittés tous les week-end, pourquoi je leur ai menti ». Il confie que sa grande fille a déjà compris qu’il y avait un problème « je leur parlerai de ce que j’ai vu et entendu, des témoignages des victimes qui m’ont bouleversé, que je n’oublierai jamais. J’espère que cette étiquette ne collera pas à la peau de mes enfants, je ne comprends pas qu’on puisse adhérer à ces idées qui ont semé la mort la tristesse, détruit des milliers de vie ». Même regret chez Farid Kharkhach (6 ans requis) « je ne suis pas fier de ce que j’ai fait mais cette étiquette de terroriste me bouffe de l’intérieur, j’aimerais tellement qu’on me l’enlève ». Ou bien encore du côté de Mohammed Amri (8 ans requis, pour avoir ramené Salah Abdeslam de Paris) : « J’aurais dû dégager Abdeslam de la voiture, je ne m’explique pas pourquoi je ne l’ai pas fait, si c’était à refaire, je ne le referais pas ». Même Mohamed Abrini contre qui a été requise la perpétuité – il était prévu dans les commandos du 13 novembre – s’inscrit dans la contrition : «  je n’ai pas attendu le procès pour avoir des remords et regrets, j’ai mis des visages sur les victimes et j’ai conscience que ce qui est arrivé ; j’ai causé du tort à des gens, j’aurais pu arrêter tout ça, cela a été difficile pour moi de regarder tous les jours les victimes dans la salle ». Et de souhaiter « qu’à l’extinction des feux les victimes puissent tourner la page et se reconstruire ». A chacun de juger ce que ces déclarations contiennent ou non de sincérité.

Le silence d’Osama Krayem

Trois hommes tranchent avec ces discours tissés de proclamation d’innocence, de condamnation des attentats et de remerciements improbables aux avocats, magistrats, victimes, escortes, psychologues et pompiers.  D’abord Sofien Ayari (perpétuité requise pour constitution de cellule terroriste), le politique du groupe qui ne se reconnait pas dans la description de « frustré sexuel » ou de « fanatique » qu’ont pu faire certains des « combattants » qui se sont engagés comme lui.   « Au lieu de prendre en considération le contexte de l’époque, on préfère dire que c’est parce qu’on ne peut pas fréquenter une femme ou parce qu’on en a marre de la société et que la religion dicte ça, alors on le fait, mais on oublie le contexte (…) ce n’est pas ce que j’ai vécu, j’avais l’impression qu’on parlait pour moi ». Ensuite, Osama Krayem (perpétuité requise). Plusieurs accusés au fil du procès ont fait le choix de s’enfermer dans le silence ou de refuser même de comparaître. Mais au dernier jour, il est le seul à se taire. Le président fait acter qu’il secoue la tête quand vient son tour de s’exprimer.

Salah Abdeslam dénonce de nouveau ses conditions d’incarcération

Enfin, Salah Abdeslam (perpétuité assortie d’une période de sureté perpétuelle).  C’est sur lui que pèse tout le poids du procès puisqu’il est le seul survivant. La salle s’électrise. Il est celui dont on a guetté les paroles au fil des débats. Le silencieux qui s’est mis à parler ; l’homme qui a indigné en affirmant qu’il avait renoncé à se faire sauter « par humanité ». Son destin tient en équilibre sur un fil : les juges peuvent voir en lui l’unique membre du commando encore vivant et donc le coupable à condamner pour tous les morts et les blessés, ou à l’inverse, comme le soutient sa défense, le seul qui n’a tué personne (sa ceinture n’a pas explosé). Il est aussi un islamiste revendiqué et rien n’indique qu’il ait changé sur ce point durant le procès. Dès le premier jour, il s’était plaint de son traitement carcéral. Le voici qui revient sur le sujet. Conscient qu’il ne peut pas comparer sa souffrance à celle des victimes, il démine le terrain comme le ferait le plus habile des avocats en soulignant que c’est incomparable, mais parvient quand même à raconter qu’en Belgique, on l’a fait sortir de sa cellule pour lui sauter à pieds joints sur la tête ; qu’il était si malade qu’il se croyait empoisonné, jusqu’au jour où on lui a diagnostiqué une appendicite. Mais là, c’est doublement menotté et cagoulé sur son brancard à l’hôpital qu’on l’a soigné.

« C’est avec l’épée du parquet sur le cou que je m’adresse à vous »

Pour expliquer son attitude agressive du départ, il se justifie. « On m’a amené dans cette enceinte après six ans de silence », il décrit un « choc social » et indique regretter la dureté de ses paroles. Puis il entame une véritable plaidoirie « C’est avec l’épée du parquet sur le cou que je m’adresse à vous. L’opinion publique dit que j’étais sur les terrasses à tirer sur les gens, l’opinion pense que j’étais au Bataclan et que j’ai tué des gens, vous savez que la vérité est à l’opposé. La France perd ses valeurs petit à petit, j’ai envie de dire, les valeurs de la France s’effritent petit à petit pour laisser place à leur contraire ». L’objet de ces attaques de la part de celui qui a proclamé le premier jour du procès « il n’y a pas de divinité à part Allah et Mohamed est son messager » ? Le parquet qui a requis à son encontre la perpétuité. « Le parquet est à la hauteur des faits mais pas des hommes dans le box, la dureté est à la portée de tous, j’ai reconnu dans cette enceinte que je n’étais pas parfait, j’ai fait des erreurs c’est vrai mais je ne suis pas un assassin, un tueur, et si vous me condamnez pour assassinat vous commettrez une injustice ».

10h52 les débats sont terminés, le président acte solennellement la fin de l’enregistrement pour l’histoire. Le procès s’achève comme il avait commencé, étroitement contenu dans l’aride procédure. Le temps de l’émotion est clos. Les accusés libres attendront le verdict dans un lieu qui leur a été désigné. La cour s’apprête à délibérer jusqu’à mercredi 17 heures, dans un lieu extérieur au palais. Au terme d’un procès fleuve, c’est un délibéré non moins fleuve qui s’annonce.

Lentement la salle se vide, presque à contrecœur. Dehors les caméras revenues en nombre forment une haie vers laquelle commencent à se diriger les acteurs du procès. Chacun brule de savoir ce qu’ont pensé les parties civiles des derniers mots des accusés. Le mot « fin » s’inscrira mercredi soir, après le verdict, sur cette aventure humaine inouïe. Gageons que les contrastes quasiment mystiques entre les ténèbres profondes des attentats et la lumière répandue par la force morale et la dignité des victimes hanteront longtemps les mémoires de ceux qui ont vécu ce moment judiciaire unique.

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