Procès en appel des « vendanges de la honte » : le mépris, sur fond de misère humaine et de racisme

Publié le 23/01/2026 à 9h27

La cour d’appel de Reims (Marne) a consacré deux jours à l’examen d’un dossier de traite d’êtres humains qui a eu pour cadre le monde feutré du vignoble champenois. Parties civiles, 36 des 57 victimes, des saisonniers africains pour la plupart sans-papiers, sont venues de Paris avec l’espoir que les peines de prison contre trois prévenus soient confirmées, et leur dédommagement enfin acté. L’arrêt sera rendu le 4 mars.

Procès en appel des « vendanges de la honte » : le mépris, sur fond de misère humaine et de racisme
Le procès s’est déroulé les 21 et 22 janvier dans salle d’audience de la cour d’appel de Reims (Photo : ©I. Horlans)

Ces 21 et 22 janvier, ils occupent tous les bancs réservés aux parties civiles, et chaque chaise pliante que la procureure générale, Dominique Laurens, a fait installer en salle d’audience de la cour d’appel de Reims. Ils sont 36, arrivés de Paris dans un car affrété par la CGT, qui les soutient depuis 28 mois. Ces 36 étrangers – sur les 57 victimes – se tiennent immobiles, à bonne distance de Svetlana Goumina, « la patronne » à queue-de-cheval et maquillage soigné.

Venue du Kirghizistan, pays d’Asie centrale indépendant depuis la chute de l’URSS en 1991, la prévenue fêtera ses 45 ans en détention le 27 janvier. Elle est « réfugiée politique » dans la Marne, où elle a établi son entreprise, Anavim, qui fournissait de la main-d’œuvre à des viticulteurs. Les deux, personnes physique et morale, répondent de six chefs de prévention*, en particulier la traite d’êtres humains, une qualification rare.

Le 21 juillet 2025, le tribunal correctionnel de Châlons-en-Champagne a condamné Mme Goumina à quatre ans de prison dont deux ferme, peine assortie de l’exécution provisoire. Elle est incarcérée depuis le 4 août. Pour ces faits « d’une exceptionnelle gravité », elle a en outre été sanctionnée de 20 000 € d’amende et sa maison, lieu des délits, a été confisquée. Anavim a été dissoute, conformément aux termes du jugement.

Recrutés porte de la Chapelle à Paris plutôt qu’à Pôle emploi

 Les infractions sont découvertes par les gendarmes et une inspectrice du travail le 14 septembre 2023, au moment des vendanges, dans le village de Nesle-le-Repons peuplé de 141 habitants. Parmi eux, et cela les inquiète, sont apparus entre les 7 et 9 septembre « une cinquantaine d’Africains qui errent ». Ils vivent entassés dans une maison que la fonctionnaire qualifie de « bidonville ». Ils dorment sur des matelas au sol, jusqu’à « 23 dans une pièce de sept mètres sur six », disposent de trois douches sans eau chaude, trois WC sans papier toilette, sous des installations électriques vétustes et dans la chaleur étouffante qui frappe la France cet été-là.

Plus grave : ils ne mangent pas à leur faim – un café le matin, un sandwich à midi, deux poulets et du riz le soir pour 57 hommes qui cueillent, de 8 à 18 heures, le raisin dans les vignes. Même l’eau est rationnée ; ils boivent au tuyau. Ils sont en souffrance : maux de tête, de ventre. Originaires du Mali, Sénégal, Burkina Fasso, de Mauritanie, Côte d’Ivoire, Gambie, 53 des 57 travailleurs sont en situation irrégulière, parfois munis de fausses cartes Vitale. Comment ont-ils échoué sur les rives du Flagot, la rivière qui sinue à Nesle-le-Repons ?

Dans un premier temps, Svetlana Goumina affirme ne rien savoir de « ces squatteurs qui ont envahi la maison » qu’elle n’habite pas. Puis, elle finira par reconnaître avoir chargé des recruteurs de lui fournir la main-d’œuvre pour satisfaire trois clients, dont son ami Olivier Orban qui demandait 80 vendangeurs. Plutôt que de solliciter Pôle emploi (France Travail), la sous-traitante a fait démarcher dans le XVIIIe arrondissement de Paris, porte de la Chapelle, lieu réputé pour son afflux de miséreux et de junkies.

« Je suis une victime. J’ai été trahi, on m’a menti ! »

 En première instance, la Sarl Cerseuillat de la Gravelle, que gère M. Orban, a écopé de 75 000 euros d’amende. Les deux recruteurs, Témuri Muradian, Géorgien de 34 ans, et Abdoulaye Camara, coiffeur parisien du même âge, ont été respectivement condamnés à trois ans de prison dont un ferme et 5 000 € d’amende, deux ans dont un avec sursis et 3 000 € d’amende. Ils devront aussi, avec Svetlana Goumina et Anavim, verser 4 000 € à chacune des 53 parties civiles dont le préjudice a été reconnu.

Au procès en correctionnelle, « audiencé » sur un seul jour, Muradian et Camara ont été assimilés au « système organisé » par Svetlana Goumina, donc poursuivis pour traite d’êtres humains. En appel, les deux recruteurs bénéficient de deux longues journées pour s’expliquer. Camara est absent, toutefois représenté. Et Témuri Muradian se défend : « Dans cette histoire, je suis une victime comme tout le monde, assure-t-il. J’ai été trahi, on m’a menti ! » S’il admet avoir « trouvé des gens motivés » à Paris, au point que quelque 100 pauvres hères se précipiteront vers son bus, avoir « demandé des papiers d’identité » sans pouvoir s’assurer de leur validité, il réfute la traite d’humains. « Je ne savais pas dans quelle situation elle [Svetlana] me mettait. Je ne m’attendais pas à ça. Je ne pensais pas tomber dans ce piège. Elle m’a gâché la vie. » Débordé « par la situation », « les conditions de vie inhumaines », il a nourri les malheureux sur ses deniers et alerté Svetlana : « Elle m’a répondu : “Dégagez-moi tout ça d’ici !” » Il n’a pas porté secours aux vendangeurs parce qu’il avait « peur. Elle et son mari m’ont menacé ».

Me Nader Ajoyev, son défenseur, rejette « l’intentionnalité du délit », son client n’a pas poursuivi un but particulier, argue-t-il, renvoyant à l’arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation en date du 11 mai 2023.

« Des personnes traitées comme des outils de production »

« Dégagez-moi ça » désignait les étrangers dont, en appel, la prévenue ne fait pas plus de cas qu’au procès en 2025. S’exprimant tantôt en français, tantôt en russe, elle prétend n’être « aucunement à l’origine de ce drame. Ce qui a été fait n’est pas bien, mais quand j’ai appris que ces gens étaient chez moi, j’ai appelé la police ». Svetlana Goumina exaspère la présidente Odile Madrolle, pourtant patiente : « Cela ne résulte pas de la procédure ! Vous étiez la gérante, tout le monde vous a vue dans les vignes. Tout ne s’est pas passé dans votre dos ! »  La Kirghize acculée finira par fondre en larmes.

Son ami Olivier Orban, qui demandait « 80 cueilleurs », ne se sent pas plus concerné : « Quel reproche pouvez-vous me faire ? » tonne-t-il, mi-dépité, mi-furieux. « On m’a montré des faux papiers ressemblant à des vrais. » Il n’a pas su différencier les Africains, sur photo, des gars qui le suppliaient de leur donner à boire : « Les gens de couleur, c’est pas pareil que les gens comme nous. » Ces gens parqués comme du bétail dans des fourgons sans sièges ni aération ou dans une grange ? « Les transferts n’étaient pas à ma charge et je ne m’occupais pas de l’hébergement. »

Aucun égard pour les victimes assises derrière lui. Il ne les voit pas ainsi. Ce sont « des personnes traitées comme des outils de production », relève Me Michel Miné, qui représente la Ligue des droits de l’Homme. « Des choses », insiste-t-il. « Reconnaissez-vous avoir manqué de vigilance ? » l’interroge Me Maxime Cessieux, avocat de 53 victimes. « Pas du tout ! » riposte le viticulteur.

Un chauffeur les menaçait s’ils ne travaillaient pas assez vite

 Jeudi matin, Boureima, Djakariyaou et Bakary se succèdent à la barre. Ils racontent la confiscation de leurs documents, le réveil à 5 heures, la dame et son mari « qui nous attendaient à la déchetterie pour nous dispatcher » – le lieu de rassemblement dit beaucoup du procédé –, l’absence de gants, de bottes, les blessures, le chauffeur qui les menaçait de son couteau « si on ne travaillait pas assez vite », les 10 € par jour réclamés pour payer leur maigre repas.

Les témoignages sont sobres, tristes. Et, comme si ces trois-là n’avaient pas suffisamment subi, voilà que Me Marcel Ceccaldi s’acharne sur eux. Dans un renversement stupéfiant, le défenseur d’Abdoulaye Camara, prévenu absent, leur pose des questions identiques : « Pourquoi n’être pas resté au Mali ? » ; « Combien avez-vous payé votre passeur ? » ; « Pourquoi ne pas l’avoir dénoncé aux autorités françaises ? Ça les intéresserait, ils financent le terrorisme. » Sous le feu d’allusions teintées de racisme, la salle s’émeut. La présidente aussi : « On s’éloigne du sujet ! » Djakariyaou, épuisé : « Ce n’est pas moi qui suis jugé, monsieur. » L’avocat de Marine Le Pen ou de Bachir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Kadhafi, tourne les talons.

Un système qui « profite aussi aux grandes maisons de champagne »

 Me Mehdi Bouzaïda intervient pour le Comité contre l’esclavage moderne qui, ici, a toute sa place. « Je suis venu devant vous en 2022 et, à l’époque, j’avais la fraîcheur de croire que c’était un dossier isolé. Hélas, depuis, je suis revenu quatre fois. » Il fustige « un système organisé qui profite à une chaîne, de la patronne [Svetlana] aux grandes maisons de champagne ». Il condamne « l’aspect raciste » du traitement d’hommes « dans la misère la plus ultime ». Me Cessieux, qui représente la CGT et 53 victimes, y voit un parfum de « Mississipi Burning », le film d’Alan Parker, déplore « l’absence de « prise de conscience ».

Me Pascal Grosdemange, pour la CGT Champagne, rappelle que certains saisonniers « dormaient sur des cartons », « pas dans [un pays] du quart-monde mais à quelques kilomètres de Reims », quand sa consœur, Diane de Valbray, au nom du CIVC**, dénonce « l’affaire de trop, qui a causé un grave préjudice d’image ». Enfin, Me Anne-Laure Le Flohic, au soutien de la Mutualité sociale agricole d’Île-de-France, indique à Svetlana Goumina qu’elle doit désormais 315 137 € au titre du préjudice économique.

L’avocate générale, Caroline Chope, requiert la confirmation du jugement de juillet 2025, et surtout le maintien en détention de Mme Goumina. Elle suggère le placement sous surveillance électronique à domicile de Camara et Muradian. Les parties civiles rejoignent leur bus, elles ne souhaitent pas écouter les défenseurs. Nader Ajoyev, percutant, plaide avec conviction la relaxe de M. Muradian. Marcel Ceccaldi la réclame aussi, en faveur de M. Camara, après des digressions autour de « la traite arabo-musulmane », « les castes d’Afrique de l’Ouest », les « 2 milliards d’Africains » que nous promet le continent « en 2050 ». En défense de Cerseuillat de la Gravelle, la société de M. Orban, Me Elisabeth Duterme espère que les 75 000 euros d’amende seront effacés : « La justice n’est pas juste si elle est rendue pour l’exemple. » Enfin, au côté de l’initiatrice du système, Me Céline Boyard se persuade que « rien n’a été prouvé » et qu’« on ne peut pas condamner sur un doute ».

Seules certitudes à l’issue de deux jours d’audience, les vendangeurs n’ont toujours pas été payés mais ils ont été régularisés par le préfet de la Marne. Le 4 mars, ils sauront si les dommages et intérêts promis, 4 000 € chacun, leur seront enfin versés.

 

* Anavim et Mme Goumina répondent aussi de travail dissimulé, emploi d’étrangers sans permis de travail, soumission de personnes vulnérables à des conditions d’hébergement indignes, rétribution inexistante et non déclaration d’un local à des fins d’hébergement.

 

** Comité interprofessionnel du Vin de Champagne

 

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