Profanation de 29 églises : les voleurs ne daignent pas se présenter à l’audience
Les pillards n’ont pas eu le courage d’affronter les prêtres, les fidèles et les maires réunis, hier, au tribunal correctionnel de Laon (Aisne). Ils ont juste demandé pardon par courrier aux diocèses de quatre départements d’avoir profané 29 églises. Le parquet a requis trois ans de prison, dont deux ferme. Le jugement sera rendu le 19 décembre.

Raphaël H., 34 ans, et Tony P., 29 ans, seraient « psychologiquement » très affaiblis. Ils ont fourni aux magistrats des certificats médicaux attestant de leur « profonde dépression ». Chez le second, celle-ci s’est traduite par une tentative de suicide, insistera d’ailleurs son avocate pour justifier l’absence du plus jeune de ce duo de pilleurs, qui forme un couple à la ville. Raphaël et Tony avaient pourtant promis, lors de leur comparution immédiate le 17 octobre, de se présenter à leur procès à délai différé qui s’est tenu mardi 9 décembre. Hasard du calendrier, cette date marque le 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905 instaurant la séparation des Églises et de l’État ; il en sera souvent question à l’audience, qui a duré près de six heures.
En contrepartie de l’assurance que les voleurs – ils ont reconnu la majeure partie des délits – avaient donnée aux juges, ces derniers les avaient placés sous contrôle judiciaire, leur évitant la détention provisoire. Ils « n’ont pas respecté la première des obligations, a regretté Julie Marty, la substitut du procureur : celle de se présenter au tribunal ! » Ils sont ainsi poursuivis in absentia pour vols aggravés d’objets liturgiques dans un édifice affecté au culte. Ils risquent donc dix ans de prison. Les diocèses de Cambrai (Nord), Reims (Marne), Soissons (Aisne), d’Amiens (Somme), ainsi que les maires des 29 communes ciblées, se sont constitués parties civiles.
« Nos églises, ce dernier lieu de beauté qui nous élève »
Seul un homme de 73 ans, supposé receleur qui conteste son rôle, a pris la peine d’affronter l’assemblée de victimes, si nombreuses que le tribunal a délocalisé le procès dans la vaste cour d’assises de l’Aisne. Plusieurs abbés ont effectué le déplacement. En leur nom, la conservatrice du Patrimoine au diocèse de Cambrai, Caroline Biencourt, rappelle à la barre « la valeur inestimable » des biens liturgiques dérobés, pour certains protégés au titre des Monuments historiques. Au-delà du préjudice financier, elle souligne surtout « la profanation » de « nos églises, dernier lieu de beauté qui nous élève », « dernières maisons de service public où tout le monde peut venir chercher la paix intérieure, trouver le silence et des ressources spirituelles. Si on doit les fermer, elles ne rempliront plus leur mission ».

Sa parole, entrecoupée d’un sanglot contenu, ne semble pas atteindre Guy L. à qui les deux pillards ont tenté de vendre des calices, ciboires, patènes, ostensoirs et châsses cet été. Il en a acquis quelques-uns, puis s’est ravisé quand sa compagne lui a montré des articles sur la multiplication de vols dans des églises des Hauts-de-France. Il a pris peur et a réclamé les 3 500 € déjà versés. Le septuagénaire feint la surdité quand les questions sont trop précises, joue l’indignation face à la présidente Coralie Brunot qui le soupçonne d’appât du gain : « Je n’ai jamais, jamais acheté ces objets ! J’ai 50 ans de carrière, 73 ans, je suis en fin de vie. Il faudrait être fou pour faire ça », larmoie l’antiquaire d’Hirson, ville limitrophe de la Belgique. Il argue de sa « réputation irréprochable », bien qu’il ait oublié de tenir son registre comptable – ce qui lui vaut un second chef de prévention, en sus des poursuites pour recel.
« Le remarquable travail » des gendarmes de l’Aisne et de la Somme
Ses déclarations confuses, alambiquées, sont contredites par l’enquête qui a débuté à la fin du mois de juin 2025 et s’est achevée le 15 octobre par une interpellation au chant du coq des trois suspects. Les investigations ont été menées en un temps record par les gendarmeries de l’Aisne, de la Somme. Fanny Anor, préfète, et Jean-Baptiste Amiot, le procureur de Laon qui s’est discrètement assis parmi le public, avaient salué il y a huit semaines leur « remarquable travail ». Toutes les brigades, assistées par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et l’équipe cynophile de Senlis (Oise), ont participé à la recherche des malfaiteurs.
Selon le rapport, ceux-ci opèrent pour la première fois le 26 juin à Urcel et poursuivent leur quête de butin en or ou en argent jusqu’au 26 septembre, à raison parfois de plusieurs cambriolages par jour dans les départements précités. Ils ne savent pas que leurs téléphones et leur voiture font l’objet, en fin d’été, d’une surveillance constante. Ils commettent 25 vols et quatre tentatives, selon l’accusation. Ils se sentent si intouchables qu’il leur arrive d’associer l’utile à l’agréable, « comme ce 3 août à Thillois, près de Reims », révèle la substitut Marty : « Ils vont passer une soirée en amoureux au spa et, ne s’y plaisant pas, ils vont taper l’église de la commune ! » Lorsqu’ils sont arrêtés, leur foyer « ressemble à la caverne d’Ali Baba ». Si plusieurs pièces ont été fondues, et sept kilos vendus à des Parisiens, il leur en reste à écouler. Elles sont saisies et seront restituées.
Portes des sacristies et de tabernacles défoncées au pied-de-biche
À l’antiquaire Guy L., ils ont fait miroiter « l’héritage d’une tante noble et fortunée », assure le septuagénaire dur d’oreille. « Mais ils ne disposaient pas de justificatifs, alors je leur ai demandé l’adresse de leur tante. » Ainsi explique-t-il les 22 appels téléphoniques que les trois ont échangés. Ils ont toutefois trinqué au champagne après que Guy a scellé la première vente. Ensuite, répète-t-il, faute de certificats, d’aïeule visible, et à cause d’alertes dans les médias, Guy a rendu les objets contre remboursement de 3 500 € d’acompte. « Même pour 1 million, je n’aurais pas accepté », jure-t-il.
Sa légèreté, son indifférence aux faits, questionne. Quand la présidente le renvoie à la déposition de la conservatrice Caroline Biencourt, il rétorque « ne rien avoir compris à ce qu’a dit la dame de Cambrai ». Elle a pourtant été claire : « Forcer les portes des sacristies et de tabernacles au pied-de-biche, c’est une profanation pour les catholiques. Pour tout le monde. » Un tabernacle, a-t-elle dit, « est habité par les hosties consacrées » (celles-ci ont même été subtilisées). En ce 9 décembre commémorant la loi de 1905, la porte-parole du diocèse a aussi évoqué un élément essentiel : « Les objets liturgiques acquis avant la séparation de l’Église et de l’État appartiennent à la République. Ceux achetés après 1905 ont été financés par les citoyens, des paroissiens souvent modestes, des gens qui donnent leur cœur et leur argent. »
« Ils ont pillé notre histoire, notre patrimoine », plaide Alexandra Davase, avocate des parties civiles, commis « une infraction que l’État qualifie lui-même de violation d’édifice sacré, dédié au culte ». Ils « ont transformé un havre de paix, un refuge, en scène de désolation », suscité chez les fidèles et religieux « un déchirement, une blessure symbolique ». Elle sollicite au titre des préjudices matériel et moral plus de 170 000 euros.

« Ils n’ont pas commis des actes anti-chrétiens ! »
Si la représentante du ministère public convient que « nous sommes dans un pays laïc », elle mentionne que « tous les lieux de culte, quelle que soit la religion », sont inviolables – d’où la circonstance aggravante retenue et sanctionnée de dix ans de détention et non sept. Elle déplore l’absence des prévenus « qui, la semaine, tapent des églises et le week-end, font la fête », « un couple au RSA qui ne travaille pas à cause d’un mal de dos ou d’un mal-être » mais « va au restaurant, au spa, dans des hôtels ». « Ils auraient continué », estime-t-elle. Pour éviter une récidive, elle requiert l’exécution provisoire des peines : trois ans, dont deux ferme, contre Raphaël et Tony, avec mandat de dépôt à délai différé, « sans aménagement » ; six mois de sursis, une année d’interdiction d’exercice contre Guy.
Me Aurélie Baron, collaboratrice de Me Vincent Demory, intervient pour l’antiquaire. Elle sollicite une relaxe au motif que « seules les dépositions » des voleurs, « pas fiables », accusent son client. Sa consœur Émeline Fitos, qui défend Tony, lit en préambule les premiers mots de la Constitution : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ; elle martèle le deuxième qualificatif. « Ils n’ont pas commis des actes anti-chrétiens ! » Juste « une vingtaine de faits » susceptibles de les enrichir.
Elle s’indigne de « l’ampleur » des peines, de « l’attention médiatique », de « l’impact » qu’a « ce vol d’objets sacrés ». « On n’en fait pas autant pour les enfants victimes de viols incestueux », tonne-t-elle deux fois, au mépris de l’attention que la cour d’assises de l’Aisne, souvent saisie de ces crimes, porte aux petites victimes.
Me Isabelle Belot, pour Raphaël, s’arrête sur le devoir de « neutralité » du tribunal, « la part des choses [qu’il doit] faire en ce jour anniversaire de la loi de 1905 ». Partant du principe que les biens dérobés ne sont, pour la majorité, « pas datés » – « appartiennent-ils aux diocèses ou à l’État ? » –, que « l’on n’a pas les justificatifs de leur valeur », l’avocate stigmatise « des estimations à la louche ». Comme Me Fitos, elle souligne « les remords » de leurs clients et suggère aux prêtres « d’accorder leur pardon ».
Dans leurs courriers aux diocèses, les voleurs avaient proposé d’accomplir un travail d’intérêt général pour s’amender. Au vu des débats, ils ne seront probablement pas entendus. Le tribunal s’accorde neuf jours pour statuer.
Référence : AJU502944