« Que Dieu me pardonne » : au tribunal de Paris, le malade imaginaire avait soutiré 235 330 € à 32 prêtres
Ce 8 juin, Évariste Nzengi a comparu pour « escroquerie au préjudice de personnes vulnérables », 32 hommes d’Église âgés de plus de 80 ans. À ces âmes charitables, il a soutiré 235 330 € en six ans. Le « bon chrétien » a reconnu ses mensonges pour tromper les pères, mais réfute l’intention de leur nuire : « Si je les ai offensés, que Dieu me pardonne. » Le parquet a requis deux ans de prison avec sursis.

Après le prononcé de la condamnation de l’élue Sophia Chikirou (8 000 € d’amende pour vol) puis de la relaxe d’un notaire qui se prétendait avocat, les magistrats de la 13e chambre correctionnelle ont changé de salle pour juger Évariste Nzengi et son épouse Gisèle. Le couple semble s’être perdu entre les 2e et 6e étages du tribunal de Paris. Le président Guillaume Daïeff s’impatiente, envoie l’huissier à la recherche des prévenus. Gisèle apparaît la première, précise que son mari accorde une interview à la télé. Ainsi est-il, Évariste, Franco Congolais de 69 ans : décontracté, sûr qu’il sera absous de ses péchés ; la Bible ne commande-t-elle pas d’aider son prochain ?
Enfin à la barre, il se présente comme un malheureux qui a vécu un enfer, dont il n’est pas encore sorti. La prévention d’escroquerie au préjudice de personnes vulnérables, commise de juin 2019 à décembre 2025 en France, en Belgique, au Maroc, lui fait horreur : « J’ai juste demandé de l’aide à des prêtres que j’avais rencontrés, sauf deux ou trois que je connaissais par la presse. » Sa femme, Camerounaise de 53 ans, suspectée de recel des biens d’escroquerie aggravée, semble moins assurée. Gisèle est tombée des nues lorsque la police a perquisitionné leur logement du Val-d’Oise, à dix jours de Noël dernier. Un appartement que leur avait trouvé l’abbé Pierre.
Le couple se défend seul : son avocat est parti enterrer, en Afrique, « son aïeul mort à l’âge vénérable de 126 ans », grince le juge Daïeff, suspicieux. Le tribunal a refusé de renvoyer le dossier.
« Le divorce m’a détruit ! La mère de mes enfants n’existe plus »
À l’écouter, donc, Évariste Nzengi a simplement « reçu », selon le verbe de l’Évangile. Il a adressé des centaines de mails à des prêtres, des moines et des sœurs – certains sous tutelle. Le tableau qu’il avait créé est projeté sur grand écran, il recense 129 noms et 113 réponses émanant de 80 personnes. Il disposait de l’ordo de tous les diocèses visés, les livrets classés année par année lui permettaient d’élargir le champ de ses cibles. Parmi elles, Michel Q. a été sollicité 92 fois en 2024, l’un de ses pairs a « dépanné » le désespéré « en fin de vie » de 43 000 €, via 113 virements. Évariste en appelait « au cœur » des victimes, le malade imaginaire invoquait un infarctus, un AVC ou un cancer de la prostate. « Dieu soit loué, vous avez l’air vaillant », note le président. « Oui, mais j’ai quand même 19 de tension. » Il admet n’avoir jamais frôlé la mort. Premiers mensonges avoués.
« Vous avez évoqué la maladie de vos jumelles. Or, vous n’en avez pas…
– Ma fille a presque des jumelles, elles ont un an d’écart.
– Vous écrivez qu’elles ont tenté de se suicider.
– En fait, c’est ma fille qui a voulu se suicider avec ses cinq enfants.
– Madame, vous étiez au courant ?
– Pas du tout ! » répond Gisèle, agacée.
Manteau noir en laine, cheveux teints au henné, bijoux et lunettes griffés, l’épouse n’entend pas boire le calice jusqu’à la lie.
« Vous vous êtes également dit veuf de votre première épouse.
– Le divorce m’a détruit ! La mère de mes enfants n’existe plus. Mon père m’avait prévenu : “N’épouse pas cette fille !” »
Ils se sont séparés après qu’elle a appris qu’il avait le sida – un mensonge.
« Seul le Seigneur vous remerciera »
Des débats, ressort la seule vérité au crédit du prévenu : il était endetté et multipliait les paris sportifs : « Il buvait des coups avec ses potes au café », selon Gisèle ; l’amateur de Guinness arrosait ses amis. Pourtant, ils n’ont jamais été menacés d’expulsion de leur vaste logement à 1 200 € de loyer. À Noël, à Pâques, Évariste arguait de leur mise à la rue imminente pour quémander des subsides. « Il lançait des appels en pleurs », a précisé un curé, à un moment bien choisi. Le père Jérôme Lavois explique à la barre que le prêtre « doit être généreux. Refuser d’aider est contraire aux valeurs de charité, de solidarité », explique le nonagénaire, seul à s’être déplacé à l’audience. « Nous sommes prisonniers du personnage d’homme bon. En abuser, ça nous fait mal. J’espère qu’il ouvre les yeux, qu’il reconnaît ses torts. Nous ne voulons pas d’acharnement. »
Comme lui, 29 autres prêtres n’exigent pas le remboursement des 235 330 € détournés. Par la voix de leur avocat, Me Laurent Devolvé, François D. de V. et l’Association diocésaine de Paris réclament 1 euro de dommages et intérêts, et le dernier des 32 hommes d’Église espère 2 000 € « pour son préjudice physique et moral ». Ils le savent insolvable et, après tout, ne les avait-il pas prévenus ? Dans ses mails, Évariste écrivait : « Seul le Seigneur vous remerciera. »
Aujourd’hui, il se repent : « Si je les ai offensés, que Dieu me pardonne ! »
Une première affaire classée sans suite
Pour tenter de justifier ses entourloupes, le Franco Congolais déroule son passé. Chemise élégante à carreaux tartans, jean noir signé Balmain, crâne chauve et sandales en cuir de belle facture, il se dit « bon chrétien », élevé par les Jésuites « dans le pays le plus catholique d’Afrique », la République démocratique du Congo. Arrivé en France le 25 août 1979 sous le statut de réfugié politique – « j’étais un opposant à Mobutu » –, l’ex-président de la RDC, il a acquis la nationalité française en 2007. Ce qui ne l’a pas empêché de tendre la sébile pour renouveler des faux titres de séjour. « Non, c’était pour les timbres fiscaux du dossier de ma femme », oppose-t-il.
Évariste Nzengi, qui va « à la messe tous les dimanches », se rapproche en France des catholiques, surtout après le décès de ses parents : « J’ai perdu mon papa, qui m’aidait. J’ai perdu ma maman, qui m’aidait. Alors, je me suis tourné vers les prêtres. » Il a travaillé chez Citroën, chez Go Sport et a fini « remplacé par des étudiants ». L’indemnité de l’ANPE (Pôle Emploi) ne durant qu’un temps, il a vécu de l’Allocation de solidarité, environ 500 euros, et du salaire de Gisèle, femme de chambre dans des hôtels et auprès de personnes âgées. « C’était très dur », se lamente-t-il. Ainsi est née l’idée des arnaques.
En 2016, première alerte : « La police l’a arrêté, confie Gisèle. Quand il est revenu, il a dit qu’il avait demandé de l’argent à des gens. Je lui ai dit : “Tu peux pas gagner l’argent comme ça ! Bien fait pour toi ! Fallait travailler.” Moi, je ne connais rien à cette affaire », ni à la suivante en 2024, jure-t-elle. Le dossier de 2016 a été classé sans suite.
« Les ecclésiastiques sont des proies »
Partie civile, Me Devolvé insiste sur la « bonté » des religieux, « des gens qui donnent leur vie pour faire le bien autour d’eux. Les ecclésiastiques sont des proies ». Il précise que l’argent détourné provenait du patrimoine des escroqués, pas de la caisse commune de l’Église. Et s’ils n’ont pas porté plainte (des assistantes sociales ont alerté les autorités), c’est parce que « ce n’est pas dans leur nature, leur façon de vivre, de dénoncer quelqu’un ».
Alexandre Le Bideau, substitut du procureur, dénonce « les mensonges et les manœuvres au soutien de l’escroquerie », « la répétition des mails » – jusqu’à cent par jour dans un cas –, l’âge des victimes « nées entre 1920 et 1940 à l’exception de trois d’entre elles qui avaient 50 ans au moment des faits ». La circonstance aggravante est caractérisée. Il requiert deux ans de prison assortis d’un sursis probatoire, et la relaxe pour Gisèle.
Laquelle apprécie : « Je veux dire merci, j’en ai ras le bol de cette affaire. » Évariste se contente d’ajouter « j’ai compris. Je demande pardon. »
Le jugement sera rendu le 10 juillet.
En quittant le tribunal, le père Jérôme Lavois échange avec la presse, il est étonné : « Vous pensez que cette histoire intéressera les gens ? » Lorsqu’on lui répond « oui, parce qu’un homme d’Église, c’est sacré », il se déclare « heureux d’entendre ça ». Il s’éloigne à petits pas sous le crachin du début de soirée.
Référence : AJU505312