TJ Créteil : « Les bras m’en tombent, face à ces réquisitions ! 14 euros volés et six mois de prison qui devraient permettre la réinsertion ? »

Publié le 13/06/2024
TJ Créteil : « Les bras m’en tombent, face à ces réquisitions ! 14 euros volés et six mois de prison qui devraient permettre la réinsertion ? »
Andrey Popov/AdobeStock

Monsieur E., 24 ans et déjà dix mentions au casier, est poursuivi pour vol avec destruction. Durant l’audience de comparution immédiate, apparaît qu’il a volé un gel douche pour sa mère, a été frappé par l’agent de sécurité du magasin sans rendre aucun coup et n’a pas eu son traitement contre la bipolarité en garde à vue.

Un grand jeune homme, tout de beige vêtu, entre dans le box de la 12e chambre correctionnelle du tribunal judiciare de Créteil. La raison de sa présence ici ? Avoir volé un gel douche et un brumisateur dans le magasin Gifi du Kremlin-Bicêtre, pour une valeur totale de 14 euros. Plus précisément, il est poursuivi pour vol avec destruction.

Avant d’entrer dans le détail des faits reprochés à Monsieur E., le président du tribunal commence par une question de personnalité : l’examen mené en garde à vue n’indique aucune pathologie psychiatrique et fait part simplement d’une personnalité impulsive. Problème : « On a contacté votre mère et elle dit que vous êtes suivi par un psychiatre depuis longtemps mais que vous ne prenez pas le traitement depuis trois ans ?

— En fait, pendant ces trois ans, j’ai été beaucoup incarcéré. Avant, quand j’avais moins d’incarcérations, c’était plus facile d’aller au CMP (centre médico-psychologique, NDLR).

— C’est quelle maladie ?

— Trouble bipolaire.

— C’est quel médicament ?

— Un régulateur d’humeur.

— Vous les prenez ?

— Oui, depuis que je suis sorti de détention, sauf le 27 mai où j’ai eu un petit écart de comportement.

— On va parler de cet écart de comportement justement. »

Le président du tribunal relate la journée du 27 mai vécue par le jeune homme de 24 ans qui se trouve dans le box. Il retrouve un ami, ensemble ils boivent de l’alcool et finissent par vaquer chacun à leurs occupations. Monsieur E. se rend dans le magasin Gifi du Kremlin-Bicêtre, où il vole un gel douche et un brumisateur. L’alarme se déclenche à sa sortie, la caissière s’approche pour lui demander de remettre les produits, ce qu’il refuse de faire.

« — Pourquoi vous n’avez pas voulu les remettre ?

— …

— Vous n’êtes pas obligé de répondre.

— La honte, c’est un gel douche… », répond le prévenu timidement. Quelques instants avant d’entrer dans le magasin, son petit frère lui avait fait part des difficultés financières de leur mère et c’est pour elle qu’il avait pris ces produits. Rien de très surprenant dans ce box : ce jeune homme est déjà le troisième de l’après-midi à comparaître pour un délit commis en lien direct avec le manque d’argent.

Monsieur E. ne rend pas la marchandise, puis tente de forcer le passage pour sortir du magasin. À ce moment-là, l’agent de sécurité « perd son sang-froid », selon les mots du président de séance, et se met à gifler le voleur. Lui, tout frêle dans son ensemble beige, ne rend pas de coup mais pointe du doigt le vigile qui le frappe, sourire aux lèvres. Au total, l’analyse des images de vidéosurveillance montre qu’il reçoit cinq gifles, deux coups de poing et une balayette, entraînant des blessures qui valent à Monsieur E. cinq jours d’ITT. Il ne répond pas aux coups et tente juste de repousser son assaillant, avant de se porter des coups à lui-même, au niveau de la tête. Ce prévenu est aussi le troisième de l’après-midi à souffrir de troubles psychiatriques.

« — Ça vous arrive souvent de vous frapper ?

— C’est ma crise bipolaire, j’avais pas pris mon traitement. »

Ensuite, par énervement, Monsieur E. frappe le comptoir d’accueil sur lequel reposent des objets en verre qui explosent. C’est ce qui lui vaut d’être poursuivi pour « vol avec destruction ».

Avec dix mentions au casier judiciaire, dont déjà une condamnation pour vol en 2022 et une évasion alors qu’il se trouvait sous bracelet électronique en 2023, Monsieur E. a passé plus de temps en prison qu’en liberté depuis sa majorité. « Depuis que j’ai 18 ans, j’ai tenu un an et demi dehors. J’allais tous les jours à la mission locale pour avoir un travail. Et sinon depuis, je suis un mois dehors puis à nouveau incarcéré. » Il souhaite devenir peintre en bâtiment et a conscience de son problème avec l’alcool. « C’est vrai que voir un psychologue, c’est mieux que de boire », affirme-t-il, lucide sur sa dépendance.

En l’absence de constitution de parties civiles, la procureure ouvre les monologues en assurant qu’une enquête est en cours concernant les coups portés par l’agent de sécurité à Monsieur E., où il sera considéré comme victime. Elle admet que le préjudice est réduit – un gel douche et un brumisateur pour un total de 14 euros – et que le « comportement antisocial » du prévenu est lié à ses troubles. Mais elle requiert quand même douze mois de prison dont six mois avec sursis, accompagnés d’une obligation de soins et de travail et l’interdiction de se rendre dans le magasin Gifi du Kremlin-Bicêtre.

« Les bras m’en tombent, face à ses réquisitions ! 14 euros volés et six mois de prison qui devraient permettre la réinsertion ? », s’indigne la défense de Monsieur E. L’avocate en profite pour retracer l’historique des poursuites, qu’elle trouve indigne : initialement, le prévenu comparaissait aussi pour violences et même violences contre personne dépositaire de l’autorité, parce qu’une policière a été blessée (sans doute en se cognant contre un meuble lors de l’interpellation). « Celui qui aurait dû être dans le box, c’est le vigile qui explique dans son procès-verbal qu’il a su rester mettre de lui-même », fulmine l’avocate. « Monsieur, alors qu’il n’avait pas pris son traitement ce jour-là, n’a pas bronché face à cet agent de sécurité qui lui met une balayette. » Durant les 48 heures de sa garde à vue, le prévenu n’a pas non plus eu accès à son régulateur d’humeur.

Le tribunal aura entendu la défense et requalifie les faits en vol simple en récidive, pour lequel Monsieur E. écope d’une peine de quatre mois de prison avec sursis, assorti des obligations de soins, de travail ou formation, de 70 heures de travaux d’intérêt général à effectuer et l’interdiction de se rendre dans le magasin Gifi où se sont déroulés les faits.

Une fois n’est pas coutume, de larges sourires se dessinent sur les visages du prévenu et de son avocate.

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