TJ de Créteil : « Il n’a pas voulu la mort mais il a accepté de tuer les autres »

Publié le 23/05/2024
Vélo, cycliste, circulation routière
Kara/AdobeStock

Dans une salle d’audience pleine à craquer, la 11e chambre du tribunal judiciaire de Créteil juge Monsieur O. pour avoir percuté et tué un cycliste de 15 ans à Villejuif, alors qu’il roulait à plus de 100 km/h en ville.

Les proches et la famille de Zine Dine sont venus en si grand nombre qu’une partie d’entre eux va assister aux trois heures d’audience depuis le couloir menant à la 11e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Créteil, captant seulement les moments où magistrats et avocats haussent le ton. Aux premiers rangs, une famille en deuil. Celle de Zine Dine, mort le 1er juillet 2022, renversé par une voiture roulant à toute vitesse sur la départementale 7 à Villejuif, alors que le jeune homme de 15 ans et demi circulait à vélo.

Dans le box des prévenus, Monsieur O., né en 2002, qui comparaît pour homicide involontaire. « Vous pouvez vous asseoir », lui intime le président de séance avant de rappeler les faits. Ce soir-là, Monsieur O. a 20 ans. Une connaissance lui prête une Audi RS3, grosse cylindrée, pour faire le plein. À la place, il se lance dans un rodéo urbain sur l’avenue de Stalingrad, grille un feu rouge, dépasse une voiture par la droite en mordant sur la piste cyclable, se replace et finit par percuter de plein fouet Zine Dine roulant à vélo. L’examen de la boîte noire du véhicule montre que le pied de Monsieur O. était enfoncé sur la pédale d’accélérateur encore une demi-seconde avant l’impact, roulant à 133 km/h. Au moment du choc, la voiture circule encore à 108 km/h.

Des témoins de la scène – dont le frère de la victime – décrivent un corps projeté dans les airs avant de se fracasser au sol. Le vélo a été sectionné en deux, le corps de Zine Dine traîné sur une trentaine de mètres après l’impact. Polytraumatisé, il est déclaré mort après quelques instants d’agonie et un massage cardiaque dispensé par son père.

Le passager du véhicule prend la fuite, pas le chauffeur. Les policiers le décrivent comme étant en « état de choc » mais des témoins de la scène disent qu’il prend la situation de haut, se dédouanant de toute responsabilité et accusant les zigzags du cycliste d’avoir provoqué la collision. Le soir des faits, Monsieur O. est sobre mais purge une peine de prison aménagée au quartier de semi-liberté de Villejuif pour trafic de stupéfiants. Il travaille comme manutentionnaire et animateur sportif le week-end.

Durant l’exposé des faits, le prévenu garde sa tête dans les mains.

« — Monsieur O. levez-vous s’il vous plaît, intime le président de séance. Vous souhaitez dire quelque chose ?

— Là maintenant ? Je n’ai rien à dire.

— Vous êtes sûr ?

— Il y a des choses qui sont vraies, d’autres qui sont fausses… »

L’avocat du prévenu secoue doucement la tête, l’air dépité. L’échange entre le juge et Monsieur O. se poursuit.

« — Je roulais vite, c’est un fait.

— À combien ?

— Je ne pourrais vous le dire exactement.

— Le rapport dit que la pédale d’accélération était enfoncée à fond.

— C’était pas à fond.

— Pourquoi vous rouliez si vite ?

— Des fois, je roule vite.

— Vous étiez où ?

— En ville.

— Quelle est la vitesse maximale autorisée en ville ?

— 70. »

Le juge marque un temps de pause, durant lequel des murmures se font entendre dans la salle. Le jeune homme finit par rectifier de lui-même : « 50 ».

« — Pourquoi rouler à 133 km/h sur une portion limitée à 50 ?

— J’ai eu un accès de folie, je regrette.

— Pourquoi vous avez fait ça ?

— Je ne sais pas. »

Malgré ses tentatives, le président du tribunal n’obtiendra pas plus d’explications de la part de Monsieur O. Il poursuit l’interrogatoire sur les faits :

« — Vous appuyez à fond sur l’accélérateur, que se passe-t-il ?

— La collision.

— Et 3 ou 4 secondes avant ?

— Au dernier moment, je vois le cycliste qui se déporte sur ma route, je freine.

— Ça reste votre position, alors que c’est contredit par les témoignages.

— L’image est gravée dans ma tête, je sais ce que je dis. »

Pour Monsieur O., c’est clair : il roulait certes trop vite mais bien dans sa voie et c’est le cycliste qui aurait changé de direction, créant le choc. Le président de séance en prend acte puis invite les parties civiles à venir témoigner à la barre. L’air grave, le frère et la sœur de Zine Dine s’avancent. « Notre petit frère est parti mais ce qu’on souhaite c’est que ça ne se reproduise jamais. La douleur qu’on ressent, on ne la souhaite à personne », dit-il le premier. Sa sœur, contenant difficilement ses larmes, enchaîne, les yeux rivés sur les notes de son smartphone qu’elle tient dans la main : « On ne sait plus comment faire, comment vivre quand il manque une assiette à table, une place dans la voiture. » Des larmes coulent sur les joues du public qui renifle en chœur.

« — Monsieur, est-ce que vous pouvez regarder la salle ? », demande le président de séance après l’intervention des parties civiles. Il jette un coup d’œil rapide aux proches de celui qu’il a tué.

« — Vous voyez quoi ?

— J’ai détruit une famille. »

Devant une salle pleine des proches de la victime, l’avocat de la famille entame les plaidoiries. « Ils attendent une réponse ferme, une main qui ne tremble pas », pour punir celui qui a causé la mort de leur « pilier ». Maître Michaël Doulikian passe rapidement à « la délicate question » des demandes d’indemnisations financières, demandant le versement de 50 000 euros chacun aux parents, frères et sœurs de la victime, ainsi que 30 000 euros à chacun de ses grands-parents. À cela s’ajoute une demande au titre du « pretium doloris», c’est-à-dire les souffrances endurées par la victime avant le décès. « Pour dissiper le moindre doute, la somme que vous allouerez à la famille leur bénéficiera à 100 %. Je n’ai pas pour habitude de facturer sur la mort d’un enfant, ni sur la mort tout court d’ailleurs. »

L’avocat de la famille insiste sur l’attitude nonchalante et désinvolte de Monsieur O. au cours de l’audience, « qu’il n’a même pas essayé de réprimer » et rappelle qu’il a tué un enfant lors d’une permanence de sortie dans le cadre d’une peine de prison aménagée. Il parle d’un « prévenu incapable de respecter le pacte social et la douleur d’une famille. » Et termine sa plaidoirie avec un mot pour les amis de Zine Dine, présents en nombres dans la salle : « Vivez pleinement votre vie que lui n’a pas pu vivre. »

Un deuxième avocat se lève du côté des parties civiles, au nom du propriétaire de la voiture qui avait loué l’Audi à la connaissance du prévenu. Le conseil demande la restitution sans frais du véhicule, « qui ne présente rien de dangereux ».

Au tour du troisième et dernier avocat du côté des parties civiles de prendre la parole, au nom des assurances. Il admet endosser la « tâche ingrate » de témoigner sa compassion tout en demandant à modérer les indemnités demandées par la famille « au regard de ce qui se pratique habituellement ». Concernant le pretium doloris, il estime qu’en l’absence de certificat médical, la demande n’est pas justifiée.

La procureure de la République rappelle « l’effroi national » qui a accompagné la mort de Zine Dine et rappelle les récents débats qui ont agité le Parlement pour introduire l’« homicide routier » dans le Code pénal. Le nouveau délit n’étant pas entré dans la loi pour l’instant, il faut faire avec ce qui existe. Mais la procureure insiste : « Il n’a pas voulu la mort mais il a accepté de tuer les autres. » La magistrate rappelle les multiples éléments du dossier et estime qu’à l’audience, Monsieur O. a choisi la « lâcheté face à une famille qui attend des réponses ». Elle requiert six ans de prison ferme avec maintien en détention, interdiction de repasser le permis pendant cinq ans, soit la durée maximale permise par la loi. Concernant la demande de restitution du véhicule, elle l’estime « hors de propos ».

L’avocat de la défense, seul visage connu du prévenu dans la salle et qui n’a pourtant pas cessé de faire des allers-retours entre la salle d’audience et l’extérieur, prend la parole. « Ma mère et ma grand-mère disaient : on peut se remettre de tout, sauf de la mort d’un enfant », commence-t-il, tonitruant. Les réquisitions du parquet ? « Une honte ! Que vous le condamniez à un an ou à dix ans de prison, ça ne leur rendra pas leur enfant. » Sa ligne de défense : Zine Dine a bien tourné à gauche, créant la collision avec le bolide qui roulait à toute allure. Et il rappelle les éléments du dossier attestant cette théorie, notamment le rapport en accidentologie qui parle d’un choc latéral gauche côté vélo. « La peine, je vous la laisse, mais donnez-lui le droit à la vérité », demande le conseil. Il termine par un mot sur l’attitude, en apparence désinvolte, de son client au cours de l’audience : « Ce n’est pas du mépris. Qu’est-ce que vous voulez qu’il vous dise ? C’est un gamin qui en a tué un autre ! »

Verdict : Monsieur O. est reconnu coupable, condamné au-delà des réquisitions à 7 ans de prison ferme avec maintien en détention, l’annulation de son permis de conduire et l’interdiction de le repasser dans les cinq prochaines années. La famille est reçue en sa constitution de partie civile : 30 000 euros chacun pour la mère et le père, à quoi s’ajoutent 7 500 euros pour le préjudice matériel et 5 000 euros au titre de l’article 475-1, 20 000 euros pour chacun des frères et sœurs, 15 000 pour chacun des grands-parents. La restitution sans frais de la voiture est ordonnée.

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