TJ de Nanterre : « Il avait qu’une obsession, c’était ma femme » !

Publié le 23/02/2024
TJ de Nanterre : « Il avait qu’une obsession, c’était ma femme » !
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Accusé d’agression sexuelle, de menaces de mort, de violences et d’outrage sexiste et sexuel après avoir suivi une femme et s’être introduit dans un immeuble, un homme a persisté à clamer qu’il était resté calme et respectueux tout au long de l’audience. Une version mise à mal par sa consommation d’alcool et de stupéfiants.

Monsieur K. a eu le temps de longuement parler avec son avocate avant l’audience devant la 16e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Nanterre. Il est accusé de violences en état d’ivresse sans incapacité de travail, d’agression sexuelle, de menaces de mort et d’outrage sexiste. Il y a trois victimes, mais seul Monsieur V. est présent sur le banc des parties civiles. « Contestez-vous les faits ? », commence par s’enquérir le juge. « Je conteste beaucoup de choses », lance Monsieur K. depuis le box. Voyant que le prévenu ponctue d’un « c’est faux » chaque chef d’accusation énuméré, le juge en conclut : « Donc vous contestez tous les faits ? En garde-à-vue, vous avez dit : « J’ai peut-être été un peu lourd »». Monsieur K. acquiesce promptement.

« Vous avez le bon côté de l’alcool, vous êtes prévenant »

Quelques semaines plus tôt, les policiers sont appelés au domicile de Monsieur V. à Courbevoie. Un individu a pénétré dans les parties communes de l’immeuble. Ils constatent son état d’ivresse, ce que ce dernier reconnaît aussitôt. Il affirme qu’il accompagnait un ami. Madame V. présente une version différente : alors qu’elle sortait de chez le coiffeur, cet homme alcoolisé l’a suivie dans la rue, a tenté de rentrer derrière elle dans le hall de l’immeuble. Apeurée, elle a contacté son mari via l’interphone. Celui-ci ne peut se déplacer en raison d’une jambe dans le plâtre, c’est donc sa mère, Madame T. qui descend.

Monsieur K. a consommé de l’alcool, mais il est aussi positif à la cocaïne, qu’il a consommé le matin même. En audition, Madame V. déclare avoir été abordée par cet individu, et lui a demandé de la laisser. Il a essayé de lui tenir la main, l’a touché au niveau des fesses et des cuisses. Il a tenté de l’embrasser, a frotté sa main à travers son short. Elle a déclaré avoir tenté de le repousser et a appelé son mari au téléphone pour l’avertir qu’un homme tentait de la suivre. Malgré l’intervention de la mère de Monsieur V., l’homme parvient à monter dans les étages. Arrivé au troisième, il s’en est pris à Monsieur V. et a tenté de l’étrangler. Trois fois, il a menacé de le tuer.

– « Ça s’est passé comme ça ?

– J’étais en terrasse avec mes amis, j’avais bu…

– Et consommé de la cocaïne le matin même.

-… et une dame passe et me sourit. Mes amis me bousculent, je vais la voir, je lui demande si je peux faire un bout de chemin avec elle. Elle dit oui mais seulement jusqu’à chez elle, car il y a son mari. Je lui dis que si je la dérange, je la laisse tranquille.

– Ça me semble un peu invraisemblable. Vous avez bu de l’alcool, pris de la cocaïne, vous demandez : « Si je vous dérange, dites-le » ! », s’étonne le juge.

Face à l’incrédulité du prévenu, il poursuit toujours perplexe et un peu ironique : « Vous avez le bon côté de l’alcool, vous êtes prévenant ». Monsieur K. ne se démonte pas : « Je lui ai dit une fois, elle s’exprimait très mal en français. Mon erreur, ça a été de rentrer dans l’immeuble ». Il affirme qu’il voulait juste avoir son numéro de téléphone. « Arrivé au palier, j’ai vu son mari, je savais pas qui c’était… ». Rien ne concorde pour le juge : « Ça paraît invraisemblable, je ne demande qu’à vous croire mais vous comprenez que ça ne colle pas ? On dirait qu’il y a un vous avant et un vous après !  ».

Monsieur K. nie vertement tout comportement déplacé : « J’ai demandé aux agents de regarder les images. J’ai toujours respecté les femmes ! »

– « Vous n’avez jamais embrassé cette femme, vous n’avez jamais touché ses fesses ?

– Jamais !

– Pourquoi une telle déclaration ?

– Mon impression, c’est que cette dame craint son mari ».

Il justifie cette impression par les gestes de Monsieur V. avec sa canne. « Vous n’aviez rien à faire dans cet immeuble », objecte le juge. Mais Monsieur K. tente encore de montrer qu’il a été de bonne volonté : « J’ai remis mon passeport, j’ai voulu calmer la situation ». Il ajoute n’avoir jamais vu de dame âgée, niant ainsi la présence de la mère de Monsieur V., pourtant considérée dans ce dossier comme l’une des trois victimes. « Vous dites que ces trois personnes mentent ? ». Monsieur K. insiste, pour lui la scène ne s’est pas déroulée comme cela.

Son avocate s’adresse à lui :

– « Vous comprenez que ces gens ont eu peur ?

– Bien sûr ! ».

« C’était comme un robot qu’on ne pouvait pas arrêter »

Au tour de Monsieur V. de s’exprimer, seule victime présente à l’audience. Son épouse n’a pas voulu y assister, par crainte d’être reconnue par le prévenu, explique-t-il. Il revient sur les faits énoncés précédemment, sur la peur qu’a ressenti sa mère de 70 ans. « S’il s’était arrêté en bas de l’immeuble, on n’aurait même pas porté plainte. Il continuait de monter avec elles qui se débattaient pour l’en empêcher. Il y a altercation, il y a bagarre, j’ai senti tout de suite l’alcool, j’ai essayé de le maîtriser, j’ai vu dans son regard qu’il était déterminé à rentrer ». Il décrit un homme qui n’était pas dans son état normal et sa tentative de désescalader la situation. « C’était comme un robot qu’on ne pouvait pas arrêter. Il avait qu’une obsession, c’était ma femme ! ».

Monsieur V. insiste sur un point, il n’a rien de personnel contre le prévenu, mais lui, sa femme et sa mère restent marqués par cette altercation, même s’ils n’ont pas eu de séquelles physiques. Il souhaite être partie civile.

« Vous avez entendu, on a deux visions très différentes », lance le juge à Monsieur K. « Est-il possible que vous n’ayez pas eu une pleine conscience de vos agissements ? ». Le prévenu maintient qu’il n’a jamais vu de dame âgée, le juge insiste sur l’énorme décalage entre la scène calme, presque tranquille, décrite par Monsieur K. et le chaos rapporté par les victimes, en présence de leurs voisins.

– « Vous dites: « J’ai pu être un peu lourd », c’est quoi « lourd »?

– J’avais bu, on était joyeux avant.

– C’est quoi lourd ?

– Avec la dame, précise l’avocate.

– Cette dame avait pas bu, je me souviens même pas comment elle était habillée !

– Vous ne vous souvenez pas ?

– J’ai dû lui dire que j’aime bien les Russes, une connerie comme ça. Mon tort, c’est de rentrer dans l’immeuble. C’est parti en cacahuète, excusez-moi du terme ».

Monsieur K. a quelques mentions à son casier judiciaire. En couple depuis 20 ans, il a une fille de 17 ans qui vit en Bretagne avec sa mère. Il est auto-entrepreneur et touche une pension d’invalidité. Il est sous traitement depuis un accident en 2008. Le juge s’intéresse à sa consommation de cocaïne et surtout à la façon dont le prévenu semble la banaliser :

– « J’ai pris un trait le matin…

– Vous commencez le matin ?

– J’avais décidé d’acheter, j’ai juste goûté…

– C’est anecdotique, c’est un détail !

– C’est pas un détail…

– La perception que vous avez me questionne, ce n’est pas anodin, la France entière ne se lève pas le matin en prenant de la cocaïne. Vous dites que ça s’est fait comme ça, en vous levant tôt, revenons à la base ! Vous avez l’air embêté que je vous demande ! ».

Il apparaît que Monsieur K. ne considère pas que sa consommation d’alcool comme relevant de l’addiction. Son avocate tente de lui faire comprendre que les conduites addictives ne se limitent pas à une consommation quotidienne, mais aussi à l’incapacité de s’empêcher de boire en sachant pertinemment que cela peut engendrer des situations dangereuses.

« Deux mois de détention, ça met un peu une claque »

Dans son réquisitoire, la procureure déplore que Monsieur K. conteste tout ce qui lui est reproché. Elle rappelle la constance et la précision des plaintes, cohérentes avec le rapport de la police municipale. « Sa version à lui n’est pas constante, il affirmait dans la première être venu voir un ami, une version que l’on a entendue qu’une seule fois. Il y a aussi une incohérence sur son attitude : il affirme avoir été calme, respectueux, prévenant ». Le ministère public souligne que l’interpellation ne s’est pas bien passée et ajoute que si la cocaïne n’altère pas la perception, elle a pu agir comme un excitant. Monsieur K. affirme que la victime lui a parlé tout le temps du chemin, cela ne veut pas pour autant dire qu’elle était à l’aise à ses côtés, relève en outre la procureure. « Sa principale idée était de ne pas le contrarier, de continuer à lui parler, de donner une apparence de calme ». Face à son manque de critique sur son comportement, malgré une détention d’un mois et demi, elle requiert une peine mixte de 18 mois d’emprisonnement avec six mois en sursis probatoire, avec obligation de soins et de travail, le maintien en détention et une inscription au FIJAIS.

Pour la défense, il s’agit davantage d’un problème de prise de conscience de son client que d’une banalisation de son problème d’addiction. L’avocate l’assure, son client est conscient et reconnaît avoir eu un comportement problématique. « Il avait toute latitude de dire qu’il ne se souvient de rien. Je ne dis pas que ces gens mentent mais que la vérité se situe peut-être un peu entre les deux ». Elle insiste sur le fait que Madame V. a changé de version, affirmant d’abord avoir subi des attouchements dans le hall de l’immeuble, puis sur tout le trajet. Dans l’exploitation des vidéos, l’opérateur n’a pas vu de gestes déplacés. L’avocate estime qu’il a désormais besoin d’un suivi psychologique et en addictologie. « Deux mois de détention, ça met un peu une claque, je ne vois pas l’intérêt d’aller au-delà. Ce n’est pas en restant avec des gamins à Nanterre qu’il va se soigner ». Elle demande une peine intégralement assortie du sursis probatoire, avec interdiction de contact avec les victimes et « des soins, des soins, des soins ! ».

Monsieur K. est finalement relaxé pour les faits d’agression sexuelle, mais est déclaré coupable du surplus. Il est condamné à 18 mois d’emprisonnement entièrement assortis du sursis probatoire pendant deux ans et devra indemniser les victimes. Sonné, le prévenu croit d’abord qu’il passera les prochains mois en prison avant de comprendre qu’il va être libéré le jour même. Il s’exclame alors : « Merci Monsieur le juge ! ».

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