TJ de Nanterre : « Moi, je suis là de 7 heures à 21 heures, je suis là tous les jours. Peut-être que ça les dérange de voir des gens qui picolent du matin au soir ! »

Publié le 29/11/2023
TJ de Nanterre : « Moi, je suis là de 7 heures à 21 heures, je suis là tous les jours. Peut-être que ça les dérange de voir des gens qui picolent du matin au soir ! »
Kara/AdobeStock

Alcoolique, enfant de la DDASS, un trentenaire SDF est présenté en comparution immédiate au tribunal judiciaire de Nanterre pour des menaces de mort et provocation publique en raison de la religion. Il reconnaît des insultes, mais nie avoir tenu des propos violemment antisémites.

Il lance un bonjour un peu rustre. Ses cheveux roux plaqués en arrière, vêtu d’un survêtement noir, Sergio Tacchini, Monsieur H. a une trentaine d’années mais pourrait en paraître tout autant dix de plus ou dix de moins, abîmé, mais encore juvénile.

Il est présenté en comparution immédiate devant la 16e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Nanterre pour avoir proféré des menaces de mort contre la communauté juive à Boulogne-Billancourt. Les faits ont eu lieu dans un parc, dans la matinée, où Monsieur S. et sa compagne se rendent pour jouer au tennis. Ils croisent un individu criant : « Je vais buter tous les Juifs, je vais tuer les Juifs, je vais brûler les Juifs », qui se dirigent vers eux, mime une gifle. Selon le plaignant, un témoin a assisté à la scène, mais malgré la convocation qui lui a été adressée, il n’a pas été entendu par les policiers.

« Je les ai simplement insultés et je me suis assis »

Interpellé, Monsieur H. a d’abord été placé en garde à vue pour apologie du terrorisme avant que les faits ne soient requalifiés. Il confirme au juge avoir crié : « Israël, pays de terroristes, je vais brûler tous les terroristes ». Il reconnaît aussi avoir tenu des propos injurieux, « Nique ta mère » et « Fils de pute », mais conteste catégoriquement les propos antisémites et les menaces de mort dont on l’accuse, et nie avoir mimé une gifle. En garde-à-vue, son taux d’alcool était de 0,35 g quatre heures après les faits : « Je les ai simplement insultés et je me suis assis, j’ai commencé ma bière. » Il affirme avoir déjà croisé la victime qui se rend souvent au court de tennis de ce parc boulonnais. « Moi, je suis là de 7 heures à 21 heures, je suis là tous les jours. Peut-être que ça les dérange de voir des gens qui picolent du matin au soir ! »

Tout le monde le connaît dans ce parc où il a ses habitudes sous le petit chapiteau qui permet à lui et à d’autres SDF d’être à l’abri. « À 10 heures, j’avais encore des vapeurs d’alcool de la veille, j’ai bu deux petites gorgées de canette de Kronenbourg ». Le juge en profite pour connaître plus précisément son degré de conscience des événements. Monsieur H. l’assure, il était très conscient au moment des faits et maintient qu’il n’a pas parlé des Juifs.

–  « Pourquoi ils auraient inventé cette provocation en raison de la religion ? Pourquoi ils vous prêtent ces propos ?

– Je sais pas. J’ai deux amis à côté de moi, j’ai demandé aux policiers de les entendre ».

Monsieur H. est SDF depuis 3 ans et vit dans un squat. Ses parents sont décédés, il a vécu en foyer jusqu’à sa majorité et n’a plus de contact avec ses frères et sœurs. Il a une consommation massive d’alcool qui provoque des accès de nervosité et des pulsions. Il fume régulièrement du cannabis et est abstinent à la cocaïne depuis plusieurs années. Il espère sortir de la rue, trouver une place en hébergement et pouvoir travailler dans la métallurgie. Il a déjà tenté de partir en cure pour soigner son addiction, mais ses demandes n’ont pas abouti. Son casier judiciaire compte 21 mentions. Le juge concède qu’il est difficile d’établir un suivi.

– « Qu’est-ce qui a changé ?

– Les peines d’incarcération. Ça m’a permis de gamberger. Il y a eu aussi un décès dans ma famille ».

Sa dernière peine de prison remonte à 2018, et à son arrivée en Île-de-France où il est passé par plusieurs centres d’hébergement et de réinsertion sociale. Le juge s’empare aussitôt de cette information pour encourager le prévenu :

– « Donc, des tentatives au-delà des cures, il y en a, il faut le dire ! Ça a tenu combien de temps ?

–  Deux ans.

–  C’est le moment de le dire quand des choses ont fonctionné ! »

« À 31 ans, Monsieur H. n’ignore certainement pas la Shoah »

La procureure compte bien faire entendre au prévenu la gravité de l’antisémitisme en rappelant les 5 750 000 victimes juives pendant la Shoah. « Selon de récents sondages, la moitié des Français ne connaissent pas ce chiffre. À 31 ans, Monsieur H. ignore probablement ce nombre, mais il n’ignore certainement pas la Shoah. » Deux témoins l’ont entendu parler de tuer, d’abattre, de brûler des Juifs. Peut-être qu’il ne se souvient pas de ces propos inqualifiables, s’interroge-t-elle, mais une « ligne rouge » a été franchie. Elle reconnaît son passé difficile, salue ses tentatives de s’en sortir et requiert une peine d’emprisonnement de huit mois en semi-liberté et une « nécessité d’agir rapidement » en raison de l’alcoolisme du prévenu.

« Je ne pensais pas que Monsieur H. était là pour être jugé pour des crimes dont il n’est pas responsable, », commente l’avocate de la défense. « On est là pour juger ce qu’il y a dans le dossier. » Elle estime que les faits sont insuffisamment caractérisés, regrettant que Monsieur S. ne soit pas présent à l’audience et que l’unique témoin soit justement la compagne du plaignant, dont les propos sont une reprise des siens « au mot près ». Elle insiste aussi sur les manques du dossier, l’absence du témoignage des deux comparses de Monsieur H., ou encore l’absence de confrontation. Pour elle, l’enquête a été bâclée tant elle a dû aller elle-même à la pêche aux informations pour comprendre la disposition des lieux. Elle le reconnaît, croiser des hommes ivres morts au parc un dimanche matin peut être pénible et elle-même aurait pu avoir une réaction d’énervement à leur égard. Elle demande la relaxe, et si le juge entre en voie de condamnation, que cela soit pour injures, une « main tendue » vers le prévenu pour lui permettre de s’en sortir.

Monsieur H. est finalement déclaré non-coupable. Il lance un « Merci à vous » avant de sortir du box.

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