TJ d’Évry : « J’étais fou d’elle, je lui aurais jamais fait de mal ! »

Publié le 06/05/2024
TJ d’Évry : « J’étais fou d’elle, je lui aurais jamais fait de mal ! »
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Pour harcèlement moral, outrage et menaces de mort contre l’assistante sociale qui l’a aidé à trouver un logement, un homme est présenté devant le tribunal judiciaire d’Évry-Courcouronnes. Il a minimisé les faits et surtout, passablement agacé la juge par ses prises de parole intempestives.

Monsieur M. s’avance, un peu agité et nonchalant, à la barre de la 10e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire d’Évry-Courcouronnes. Il est présenté pour des menaces de mort, des faits de harcèlement moral et d’outrage à une personne chargée d’une mission de service public. Son avocate demande la requalification du harcèlement moral car la victime n’a pas reçu de jours d’ITT. « La vérité, c’est la vérité », commente le prévenu, qui tente à plusieurs reprises de prendre la parole, malgré le rappel des règles de la juge. L’audience vient tout juste de démarrer et elle s’annonce déjà longue tant Monsieur M. est décidé à commenter chaque mot de la juge.

Les faits s’étendent de juin à septembre 2023. Le 21 septembre, les policiers sont requis dans un immeuble d’Évry car un individu s’est présenté avec un couteau en proférant des menaces de mort. Grâce aux indications de plusieurs employés, un homme est retrouvé dans les étages, Monsieur M. Il a l’œil vitreux et une canette à la main. La victime, Madame F., est employée comme assistante sociale au Csapa, c’est elle qui suit le dossier de Monsieur M., et depuis plusieurs mois elle reçoit des menaces de mort au téléphone et dans sa boîte mail de sa part. Un couteau est retrouvé derrière un extincteur.

« Les policiers disent la vérité, mais tout le reste, je sais pas », clame le prévenu. Madame F., qui est absente de l’audience, a raconté lors de son audition que le matin même, elle a croisé Monsieur M. en se rendant au travail, lequel l’a salué, et est resté devant le bâtiment tout en lui envoyant des mails injurieux (« Vous êtes une grosse pute à double face ») et l’a appelé au standard. « Mais c’est un mail ! », s’écrit encore Monsieur M. , qui semble s’imaginer que ça n’a pas tant d’importance ou d’effet. Il reconnaît bien l’avoir écrit, ainsi que les précédents, ceux où il lui déclare sa flamme. « J’étais fou d’elle, je lui aurais jamais fait de mal ! » La juge tempère ses ardeurs : « Sur d’autres mails, on est loin de la déclaration d’amour. »

« Elle en voit plein des lascars comme moi »

Parce qu’elle l’a mis à l’abri dans une chambre d’hôtel avant de réussir à lui trouver un appartement, l’a aidé à se sortir de la rue et de la dépendance, en somme, parce qu’elle a fait son travail, Madame F. a conquis bien malgré elle le cœur de Monsieur M. En tout cas, c’est la manière dont lui l’exprime. Face à ses déclarations, elle a fait le choix de ne plus suivre son dossier et de le confier à une collègue.

– « Elle ne m’a jamais dit de ne plus lui écrire, réplique Monsieur M. Si elle ne me dit pas non, peut-être que c’est oui.

– Elle ne vous dit pas d’arrêter ?

– Une fois, quand j’ai fait n’importe quoi.

– Quand ?

– Le 21 septembre. »

Le juge rappelle que plusieurs témoins, dont des personnes qui ne connaissent pas Madame F., ont entendu distinctement des menaces de mort. Pas de quoi convaincre le prévenu : « Je sais que c’est des mensonges ! Trois personnes qui disent trois choses différentes. J’aurais jamais fait de mal ! »

– « Vous ne pensez pas que votre attitude a pu l’effrayer ?

– Elle a fait beaucoup pour moi…

– Elle a fait son travail. »

Tout laisse à croire que Monsieur M. s’est senti spécial, privilégié, aux yeux de l’assistante sociale chargée de son dossier, et qu’il a même cru recevoir un traitement de faveur. Les mails, les appels ont créé un climat tendu au sein de la structure, au point que la direction a mis en place des mesures de sécurité pour rassurer le personnel. Monsieur M. continue de ne pas prendre ses actes très au sérieux. « C’est Dieu qui voit tout », rétorque-t-il. « On va laisser Dieu là où il est », s’impatiente la juge.

Plus l’audience avance, plus il intervient à tort et à travers et coupe la parole, non sans provoquer par moments : « C’est une assistante sociale, elle en voit plein des lascars comme moi… et elle en profite beaucoup ! » Il a eu le sentiment d’être « pris pour un con » et ne veut plus entendre parler de Madame F.

Son casier judiciaire est bien rempli et contient même une mention de harcèlement sexuel envers une personne chargée d’une mission de service public, sa gardienne de foyer. Il a été examiné par un psychiatre et un psychologue. Problème, le premier balaie tout possible comportement érotomane, l’autre est bien moins catégorique sur le sujet. Reste qu’aucun n’a décelé de pathologie particulière, mais tous deux soulignent la problématique de la consommation d’alcool.

« Dans la tête de Monsieur, les choses ne sont pas aussi claires »

La procureure déplore que Monsieur M. s’en soit pris à quelqu’un qui n’avait fait que son travail et lui venait justement en aide. Elle pointe le caractère vulgaire et dégradant des mails envoyés, tandis que Monsieur M. pousse de grands soupirs contrariés après avoir été rappelé à l’ordre une énième fois. Elle requiert du sursis probatoire, en insistant qu’il s’agit de la dernière fois, un an d’emprisonnement avec obligation de soins et évidemment toute interdiction de contact et de se présenter au domicile et au travail de la victime.

L’avocate est désemparée mais patiente, face au comportement toujours aussi incontrôlable de Monsieur M. qu’elle fait asseoir devant elle : « Vous n’allez pas commenter toute ma plaidoirie ! ». Pour elle, la qualification du harcèlement ne tient pas : « En tout, une quinzaine de mails ont été envoyés, on a l’impression d’une multiplicité, mais il faut ramener à ça à une juste proportion. Moi aussi, je lui ai dit qu’elle faisait son travail, mais dans la tête de Monsieur M., les choses ne sont pas aussi claires. » Par mail, il a d’ailleurs demandé si elle souhaitait qu’il arrête, sans obtenir de réponse, souligne la défense, qui demande donc la relaxe pour le harcèlement, et pour le reste, la diminution du quantum. « Je voulais pas en arriver là », déplore le prévenu qui peut enfin s’exprimer.

Le juge prononce effectivement la relaxe concernant le harcèlement, mais le déclare coupable du surplus. Sans surprise, Monsieur M. tente à nouveau de lui couper la parole. La juge, excédée, le condamne à huit mois avec sursis probatoire de deux ans. « Je n’ai pas compris, il y a trop d’informations », se plaint le prévenu. Une fois la sentence clarifiée, il la remercie avec vigueur et lance à son avocate « Vous êtes la meilleure ! »

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