Essonne (91)

TJ d’Évry : « Vous dites qu’il a pu se faire ça tout seul, pour vous nuire ? »

Publié le 28/08/2023
garage, garagiste, voiture, contrôle technique, véhicule
Mr. Music/AdobeStock

Au tribunal d’Évry-Courcouronnes, un garagiste est présenté en comparution immédiate pour usage d’une arme suivi d’une incapacité supérieure à huit jours pour la victime. Il est accusé d’avoir donné un coup de couteau sur son lieu de travail à un ouvrier venu réclamer d’être payé pour des travaux.

L’audience débute par le serment de l’interprète venu assister le prévenu, Monsieur M., d’origine libanaise. La victime est Monsieur A., petit homme musclé à la main droite prise dans un bandage, présent dans la salle et qui accepte de se porter partie civile.

Le 13 juillet, Monsieur A. se présente au commissariat de Montgeron, la main ensanglantée, pour signaler un litige concernant une piscine que M. se fait construire. A. est maçon, c’est lui qui a été embauché pour s’occuper du chantier. Une dispute a eu lieu quelques heures plus tôt, sur le lieu de travail de M., un garage à Brunoy dont il est aussi le propriétaire. Au cœur du différend, les réclamations de Monsieur A. qui veut être payé pour les travaux effectués. C’est au cours de cette dispute que Monsieur A. affirme avoir reçu un coup de couteau. En résulte une plaie de quatre centimètres sur le dos de la main droite. « Impressionnante », commente la juge en observant attentivement les photos de l’enquête. La victime a reçu 10 jours d’interruption temporaire de travail et n’a pas eu besoin d’intervention chirurgicale.

Des zones d’ombre persistent dans ce dossier, à commencer par la confrontation entre les deux hommes qui n’a rien donné, rappelle la juge. Lors de la perquisition du garage, deux couteaux ont bien été retrouvés sur les lieux, mais ils n’ont pas été reconnus par la victime comme l’arme par laquelle il a été blessé. Enfin, les enquêteurs n’ont trouvé aucune trace de sang sur place. Un témoin, présent au garage au moment des faits, affirme avoir bien entendu des cris, ainsi que Monsieur M. dire à quelqu’un de partir, mais n’a vu ni couteau, ni traces de sang.

M. reconnaît avoir eu une altercation mais continue de nier avoir donné un coup de couteau. Le prévenu livre sa version de l’altercation, aidée par l’interprète.

– « Il m’a ramené une facture, mais le travail n’est pas fini donc je ne paierai pas. Il m’a poussé, je l’ai repoussé. Il est tombé sur une machine, mais il n’y avait pas de sang ».

La juge questionne : « Il aurait pu se blesser sur le truc qui sert à démonter les pneus ? ».

C’est Monsieur A., présent à la barre, qui lui répond : « Ce n’est pas vrai ». Il poursuit en assurant avoir parlé « gentiment » avec Monsieur M., avant que la situation ne dégénère.

La juge semble circonspecte : « À quel moment il vous met un coup de couteau ? Ce n’est pas dans votre histoire ».

« Je ne fais pas de travail gratuit », poursuit Monsieur A., avant d’expliquer enfin qu’il a reçu un coup de couteau en levant la main droite, un geste pour se défendre et se protéger de Monsieur M.. Ce dernier reste campé sur sa version face à la juge qui demande perplexe :

– « Vous dites qu’il a pu se faire ça tout seul, pour vous nuire ? »

– « Il m’a déjà menacé », assure le prévenu.

Monsieur M. a déjà reçu plusieurs condamnations, du sursis pour violences, quelques délits routiers vieux de plus de dix ans. Ce père de famille est actuellement sous contrôle judiciaire dans le cadre d’un autre dossier.

« La victime se serait fait mal seule ? Ce n’est pas crédible et pas naturel », balaie catégoriquement la procureure. « Monsieur A. est droitier donc cela relèverait de l’automutilation, c’est absolument farfelu ! Il veut être payé, s’handicaper lui-même en s’empêchant de travailler, en se privant de revenus, ça n’a aucun intérêt ». Elle pointe les antécédents de l’accusé, déjà condamné pour des faits de violences délictuelles. « C’est à prendre en compte, ce n’est pas anodin. C’est préoccupant pour la société ». Elle requiert 24 mois de détention assortis de 12 mois de sursis probatoire, avec interdiction de contact avec la victime, obligation de soins et obligation de travail.

« On n’est pas au loto, au tiercé », conteste l’avocat de Monsieur M., agacé par ce jeu de probabilités, et qui tient à questionner la crédibilité du témoignage de la victime : par deux fois, il a été demandé à Monsieur A. de raconter les faits, et par deux fois, il a oublié de parler de ce fameux coup de couteau, pourtant au cœur de l’affaire. Quant au casier judiciaire du prévenu, l’avocat estime qu’il ne devrait pas être un élément de matérialité de l’infraction, d’autant plus pour des faits aussi anciens. Un témoin qui n’a pas vu l’action, ni vu l’arme, plus d’éléments à décharge qu’à charge : « Le dossier ne repose que sur la parole de Monsieur A. », conclut-il.

Avant de quitter le box, Monsieur M. accepte de prendre la parole pour rappeler qu’il a une famille et des enfants. Au délibéré, il est finalement reconnu coupable et condamné à une peine de 12 mois d’emprisonnement intégralement assortie d’un sursis probatoire de deux ans. Il a interdiction de posséder une arme, d’entrer en contact avec la victime et devra l’indemniser.

Plan
X