Tribunal de Bobigny : « Il a détruit la cuisine et, après, il s’est fait cuire des œufs »

Publié le 13/07/2022 - mis à jour le 13/07/2022 à 9H17

Les scènes de vie conjugale exposées, le 29 juin dernier, à la 12e chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) auraient pu inspirer le réalisateur suédois Ingmar Bergman. Sept dossiers examinés, et presque autant d’épouses venues dire qu’elles pardonnent à leur mari.

Tribunal de Bobigny : « Il a détruit la cuisine et, après, il s’est fait cuire des œufs »
Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

 En 2021, année marquée par un troisième confinement national en réponse à la pandémie de Covid-19, les violences intrafamiliales ont enregistré une hausse de 14 %*. Si le chiffre est en baisse par rapport à 2020, qui avait vu bondir les hospitalisations de jeunes enfants victimes de coups (+ 50 %) et les interventions de la police au domicile (+ 42 %) durant l’interdiction de sortir du 17 mars au 11 mai et du 30 octobre au 15 décembre, la statistique demeure inquiétante. Les juridictions y sont sensibilisées – dix circulaires de politique pénale sur ce thème leur ont été adressées l’an passé. Hélas, l’augmentation du nombre d’affaires ne s’accompagne pas forcément des moyens humains. Les parquets réclament toujours des assistants juristes dédiés à cette seule mission. Notamment à Bobigny.

Dans le deuxième tribunal en volume d’activité après Paris, les renforts de magistrats et greffiers ont allégé la charge de travail, sans la résorber (voir notre article du 22 juin ici). En janvier, une note de service a préconisé une limitation de la durée des audiences, sans réelle traduction dans les faits. Exemple le 29 juin : comment juger 22 prévenus, dont sept pour violences sur conjoint commises l’an dernier, en six heures, le temps recommandé ? La présidente Agnès Capdevielle, qui officiait seule, a fait ce qu’elle a pu.

« Pour ne pas la frapper, j’ai pris un marteau et tout cassé »

 Radovan, un Serbe de 57 ans, est le troisième homme à comparaître depuis l’ouverture de la salle, à 13 h 30. Prévenu de violence sur sa femme épousée en 1991, il jure, par la voix de son interprète, « être aujourd’hui abstinent ». Il a commencé « à boire de l’alcool à l’âge de 13 ans pour faire comme [ses] parents ». Les « problèmes » dans son pays, en guerre avec la Croatie et la Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, semblent le poursuivre durablement. Là-bas déjà, il a « secoué » Dravina, une quinquagénaire en robe blanche à dentelle ajourée. Au cours du premier confinement en 2020, il a récidivé. Deux fois. Puis, le 19 février 2021, « sur un malentendu », il s’est « lâché » : « J’avais bu. Elle s’est fâchée. Pour ne pas la frapper, j’ai pris un marteau et j’ai tout cassé autour de moi », admet-il.

« Il a détruit la cuisine et, après, il s’est fait cuire des œufs », complète son épouse, ajoutant qu’il « brandissait un couteau ». « Je ne me rappelle pas l’avoir pointé vers elle, tempère Radovan. Je m’en servais pour manger. » Opérée depuis d’un anévrisme cérébral, Dravina n’est plus certaine qu’il l’ait menacée. « Mais je sais qu’il n’est plus le même quand il boit », assure-t-elle. Désormais sevré, il veut reprendre la vie commune après un an chez leur fille « qui a des enfants et que je dérange ».

La juge : « – Qu’en pensez-vous, Madame ?

– Je suis d’accord pour qu’il revienne s’il ne fait plus de bêtises. »

Elle l’aime encore et ne se constitue pas partie civile. La procureure Guillet entend « qu’il prenne conscience de ses actes, qu’il se responsabilise ». Elle requiert cinq mois de prison avec sursis. En défense de Radovan, Me Aude Catala sollicite « une peine légère pour les dégradations et une relaxe pour les prétendues violences. Si je braque mon stylo vers vous, ce n’est pas une menace », plaide l’avocate du Barreau de Paris, référence au couteau agité sous les yeux de Dravina.

Délibéré sur le siège : quatre mois de sursis simple. Radovan et sa femme s’en vont bras dessus, bras dessous.

« Bon, eh bien du coup, je vais divorcer… »

 Ioana aura moins de chance. Daniel, son mari qui l’a battue, n’a pas digéré la plainte qu’elle a déposée sept mois plus tôt. Ce Roumain de 37 ans, sosie du chanteur écossais Jimmy Somerville, jusqu’à porter son incontournable tee-shirt blanc, avait prévenu les policiers lors de sa garde à vue : « Elle va regretter ce qu’elle a fait ! » Il parlait alors de l’aventure qu’elle aurait eue, oubliant qu’en représailles, il l’a frappée devant leurs enfants de 4 et 6 ans, et sa belle-fille de 15 ans. Ioana a alerté les secours, disant « craindre pour [leur] vie », la sienne et celle des petits.

« L’unique responsable, c’est mon épouse », se justifie le prévenu, arguant que « les coups de pied et de poing » mentionnés à la procédure se limitent à « une gifle légère ». « Une gifle, c’est déjà trop », objecte la présidente. À la barre, tout en rose pâle, des baskets aux ongles vernis, Ioana minimise : « J’ai esquivé du bras son coup de poing. Et non, ma tête n’a pas heurté le mur. » Envolées ses premières déclarations, elle l’aime toujours, même s’il l’a trompée ; c’est la Marianne du couple d’Ingmar Bergman.

« – Monsieur, comment voyez-vous l’avenir ? demande la juge.

– Chacun fera sa vie de son côté. Je veux divorcer. »

Ioana fond en larmes sous l’uppercut public.

« – Et vous, Madame ?

– Bon, eh bien du coup, je vais divorcer… Enfin, je ne sais pas… »

Elle regagne sa chaise, refuse de se constituer partie civile. Ses joues et son nez s’empourprent de rose vif.

« Qui a trompé qui ? On s’en fiche ! », tonne la procureure. « Les violences en présence d’enfants sont intolérables. Vous avez réfléchi au modèle que vous êtes ? » Daniel affronte son regard sans ciller. Contre lui, sont requis huit mois de prison assortis d’un sursis probatoire de deux ans, des soins et un stage contre les violences faites aux femmes.

Avocat à Montreuil où s’est déroulée la scène de ménage, Selim Mamlouk évoque « les deux formules les plus utilisées au monde, “je t’aime et made in China”, et qui pourtant n’offrent aucune garantie. Le désamour est acté. Quant aux violences, je crois que Madame a trop chargé la barque, comme le démontrent ses déclarations ici ». Il recommande un sursis simple contre son client « qui ne boit plus et qui a effectué une psychothérapie ».

Après l’examen d’un troisième dossier de violences familiales, suivi d’une courte suspension pour délibérer, Agnès Capdevielle condamne Daniel à six mois de sursis avec mise à l’épreuve jusqu’en 2024. Il devra continuer à se soigner et payer un stage pour apprendre à respecter les femmes.

Il est 18 h 37, et il reste sept affaires à étudier.

* Statistiques du ministère de l’Intérieur publiées le 27 janvier 2022 ici.

 

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