Tribunal de Bobigny : L’extravagante version des frères coupables d’avoir scié l’olivier d’Ilan Halimi
Le tribunal correctionnel de Bobigny jugeait hier les jumeaux Brahim et Ismaël K., des Tunisiens de 19 ans soupçonnés d’avoir scié un olivier en hommage à Ilan Halimi, torturé à mort parce qu’il était juif. Ils ont nié les faits commis cet été, se retranchant derrière une version baroque. Ils ont été condamnés mais, contre toute attente, le caractère antisémite du délit n’a pas été retenu.

Au terme d’une audience surchargée, ils apparaissent enfin dans leur box, entre trois policiers. Il est 17 h 57, et la fatigue se lit déjà sur leur visage. Les jumeaux Brahim et Ismaël K., qui auront 20 ans le 16 novembre, sont pâles, frêles, apparemment peu conscients de la peine qu’ils encourent. Cinq ans pour l’une des trois préventions, la plus grave : violation d’un monument à la mémoire des morts commise en raison de la race, de l’ethnie, la nation ou la religion. Ils répondent également de destruction de bien d’autrui, en l’espèce l’arbre d’Ilan Halimi planté par le maire d’Épinay-sur-Seine au jardin d’Alcobendas. Un parc botanique de 3 000 mètres carrés où la ville de Seine-Saint-Denis a, depuis, remis en terre trois oliviers offerts en signe de solidarité. Enfin, dernière infraction reprochée aux jumeaux, le refus de communiquer les codes de leurs trois téléphones.
Cinq heures plus tard, la formation collégiale rend son jugement en demi-teinte : huit mois de prison ferme pour Brahim, cible d’un mandat d’arrêt pour violences aggravées dans un dossier pendant, peine avec sursis pour Ismaël. Reconnus coupables de l’abattage de l’arbre, ils n’auraient pas eu conscience de commettre un acte antisémite : la qualification la plus grave est écartée. Au cours des débats, ils avaient affirmé n’avoir jamais entendu parler d’Ilan Halimi (notre encadré ci-dessous), assurant ne rien savoir du conflit entre Israël et le Hamas.
Une vague d’émotion considérable, jusqu’au sommet de l’État
L’issue du procès montre les limites des comparutions immédiates, même à délai différé : arrêtés le 25 août, douze jours après la commission du délit, les frères avaient comparu le 27. Débordé, le tribunal avait dû reporter au 22 octobre l’examen du dossier et avait ordonné leur incarcération. Ce laps de temps n’a pas été utilisé pour approfondir leur implication, pour savoir par exemple si les jeunes gens auraient pu être manipulés par des militants de la cause palestinienne, ou par les antisionistes qui se sont multipliés en France depuis le pogrom du 7-Octobre. Cette affaire sensible aurait mérité que soient effectuées des recherches dans leur environnement. Au lieu de cela, la justice s’est contentée du « faisceau d’indices » et d’une enquête de personnalité vite bouclée.
Il n’est pas exclu que le parquet fasse appel du jugement – la présence très discrète du procureur de Bobigny dans la salle ayant prouvé l’intérêt qu’il porte à cet acte malveillant.
Avant de rapporter les explications abracadabrantes des frères, rappel des faits qui ont suscité une vague d’émotion, jusqu’au sommet de l’État.
Le 13 août à 21 heures, la gardienne ferme le parc. L’olivier est intact. Le 14, les agents d’entretien découvrent qu’il a été scié. De l’arbre d’Ilan érigé près d’une stèle à sa mémoire, reste un bout de tronc. Autour, des copeaux de bois, des tranches de pastèque. « Ni des pêches ni des abricots, relève Me Felicia Malinbaum, l’avocate de l’Organisation juive européenne. Non, de la pastèque ! » Elle symbolise la résistance palestinienne et le soutien à la population de Gaza.
Les policiers de la sûreté territoriale du département saisissent les indices tandis que la plupart des leaders politiques crient à l’antisémitisme. Haïm Korsia, le grand rabbin de France, parle d’une « espérance qu’on a cherché à saboter » ; le Président Emmanuel Macron promet que « tous les moyens seront déployés pour punir cet acte de haine ».
Un mystérieux « jardinier » qui ignore si sa tronçonneuse fonctionne
De leur box, les jumeaux paraissent dépassés par l’événement. Impossible de savoir s’ils sont sincères ou s’il s’agit d’une posture. L’air goguenard et le ton frondeur d’Ismaël laissent juste supposer qu’ils pourraient être plus instruits que prétendu – ils se disent analphabètes. Brahim a choisi pour sa défense Me Romain Ruiz. « Avocat engagé », comme mentionné sur le site du cabinet, il représente notamment les ressortissants français qui ont embarqué sur les bateaux de « la flottille mondiale du Sumud » contre le blocus de Gaza. « J’interviens pro bono », nous confie-t-il. Ismaël dispose, lui, d’un conseil commis d’office, Me Jean-Edouard Poux-Blanchard.
Les prévenus arborent le même collier de barbe sans moustache, des traits rigoureusement identiques. Seule leur coiffure permet de différencier ces jumeaux monozygotes : Brahim est bouclé ; Ismaël a le crâne rasé. Et, entre eux, se tient l’interprète auquel Ismaël, bougon, reprochera un idiome pas assez « tunisien ».
Car c’est de Tunisie que les frères K. sont arrivés en France, il y a deux ans, sans but précis, si ce n’est de rejoindre leur sœur à Pierrefitte, où pourtant ils ne résident pas. Vivant d’expédients, de petits boulots sur les marchés, non déclarés, ils sont sans domicile fixe. Ils « traînent » souvent au jardin d’Alcobendas à Épinay. C’est là que, le 10 août dernier, trois jours avant l’infraction, ils ont rencontré « Mohamed Leswed », se déclarant jardinier. Désireux de vendre huit outils, il aurait sollicité les frères pour tester le fonctionnement de sa tronçonneuse. C’est la version à laquelle Brahim et Ismaël K. s’accrochent ; ils nient les deux principaux délits.
Un jardinier serait donc incapable de savoir si son propre outil de travail est efficace ou inutilisable.
Le bornage des téléphones, une vidéo et l’ADN des jumeaux
Au parc d’Alcobendas, le 14 août, les enquêteurs saisissent les copeaux et la pastèque. Des traces exploitables d’ADN sont transmises au Fnaeg. Ses spécialistes identifient les frères K., connus sous plusieurs alias. Leur sœur est localisée, son répertoire téléphonique contient 63 noms. Parmi les lignes étudiées, celles de Brahim et d’Ismaël « bornent » 37 fois autour du parc les 13 et 14. Ils sont arrêtés le 25. En garde à vue, ils commencent à mentir, brandissent les alias – Ali, Karim ben Salem, Hamid –, affirment ne pas se connaître, concèdent finalement être cousins, mineurs, refusent de fournir le code de leurs portables. Mais la carte mémoire d’un appareil dévoile une vidéo tournée le 10 août près de l’arbre d’Ilan. Ismaël a filmé Brahim manipulant la tronçonneuse. La présidente Olivera Djukic pose la question essentielle : « Pourquoi vous filmer avec cette tronçonneuse ?
– On l’a trouvée, mais c’est la propriété d’une personne.
– C’est qui ? Il fait quoi ?
– Il est jardinier.
– Pourquoi Brahim s’en sert-il ?
– Il l’a utilisée ! C’est quoi, le problème ?! »
Les joues d’Ismaël prennent des couleurs : il s’énerve.
Brahim, à sa suite : « J’ai rien fait avec. Je l’ai essayée parce que le jardinier voulait voir si elle marchait. » Me Alain Jakubowicz, avocat de la Licra, de SOS racisme et de l’Union des étudiants juifs de France au côté de Céline Bekerman : « Vous filmez pour vérifier que la tronçonneuse d’un jardinier fonctionne ?
– Oui », répond Brahim sur le ton de l’évidence que lui seul décèle.
« Et pourquoi refuser l’accès à vos téléphones si vous êtes innocents ?
– Parce qu’il y a des secrets.
– Des secrets ?…
– Non, on n’en a pas », coupe Ismaël, faisant taire son jumeau.
« Un attentat contre la mort, un assassinat post mortem ! »
Parlant volontiers en même temps, se concertant au préalable, les frères K. sont trois fois rappelés à l’ordre. Leurs déclarations confinent au ridicule, la fable du jardinier « Mohamed Leswed» en étant l’acmé. Interrogés sur l’olivier commémoratif, ils opposent un regard éberlué. « Ilan Halimi, cela vous dit quelque chose ?
– Non, on le connaît pas. » Ils étaient âgés d’un an quand le jeune Juif a été martyrisé.
« Et l’inscription à son nom sur la stèle ?
– On ne sait pas lire l’arabe, alors le français…
– Et la pastèque, c’est quoi ?
– J’en ai mangé, c’est tout. Ça n’a aucune signification », riposte Ismaël.
Et ainsi de suite. Les avocats des parties civiles sont consternés.

Me Philippe Blanchetier, qui intervient pour la mairie d’Épinay-sur-Seine, plaide le premier. Rappelant qu’il « n’y a pas de petits actes antisémites », il évoque les attentats commis depuis 2012 (le collège-lycée Otzar Hatorah à Toulouse) jusqu’aux « 1 673 agressions contre les Juifs, commises en 2024. Non, l’antisémitisme n’est pas résiduel », tonne-t-il, allusion à la saillie de Jean-Luc Mélenchon, le chef LFI. Pointant les jumeaux, il remarque que « ce sont les deux dernières personnes sur terre à tout ignorer » du conflit israélo-palestinien. « Ce ne peut pas être un hasard s’ils ont fait une vidéo à trois mètres de la stèle » le 10 août. « C’est bien un acte antisémite ! »
Après avoir lu les propos déchirants de Ruth Halimi quand « elle a déterré son fils » du cimetière juif de Pantin pour le rapatrier en terre d’Israël, Me Alain Jakubowicz estime que ce qu’il s’est produit à Épinay le 13 août 2025 « est un attentat contre la mort ! Un assassinat post mortem ! C’est gommer jusqu’au souvenir ». Tourner une vidéo, pratique commune aux Mohamed Merah ou Abdoullakh Anzorov (l’assassin de Samuel Paty), démontre une intention précise : « La première chose que font ces salauds, c’est se filmer pour revendiquer » leur action « sur les réseaux sociaux ». Tronçonner cet arbre-là, qui a poussé près de cette stèle-là, ne peut en aucun cas « relever du hasard. Pour qui nous prenez-vous ? »
« L’antisionisme s’est répandu, atteignant les plus faibles d’esprit »
Me Felicia Malinbaum est également certaine que Brahim et Ismaël, « des professionnels du mensonge », ont délibérément choisi cet olivier. Elle en appelle au contexte de « l’été 2025, épouvantable » où l’antisémitisme s’est particulièrement manifesté : « L’antisionisme s’est répandu, atteignant les plus faibles d’esprit (…) Même les morts n’ont plus droit au repos éternel. Ruth Alimi l’avait compris en ramenant son fils en Israël. »
La substitut du procureur, Maïlis Nouhi, est persuadée de leur culpabilité. Elle reprend une à une les charges, conclut que « la France est un pays de symboles. Et, sans respect de ces symboles, la paix sociale est en danger ». Elle requiert 15 mois ferme contre Brahim, un an contre Ismaël, leur maintien en détention et une interdiction définitive du territoire français ; la circonstance aggravante à raison de la religion juive d’Ilan est caractérisée, aucun doute à ses yeux.
En défense d’Ismaël, Me Poux Blanchard estime que « dans son parcours, rien ne correspond aux faits reprochés » : « Ils sont à des années-lumière du militantisme, ce sont des marginaux, des SDF. » La tronçonneuse ? « Ce n’est pas parce que vous en avez une trois jours avant [les faits] que vous l’avez encore trois jours après. Ce dossier ne les concerne pas. »
Me Romain Ruiz, intervenant pour Brahim, insiste : « Ils zonent là parce qu’ils sont SDF (…) Ils viennent ici charger leur téléphone » car « il y a des prises [électriques] près de l’olivier. » Pur hasard, donc. « L’antisémitisme est le cancer de notre société. Mais il y a des garde-fous, et vous, tribunal, n’êtes pas là pour colmater les brèches. »
Les trois magistrats rendent à 23 heures un jugement mi-chèvre mi-chou : relaxés du délit antisémite, ils sont reconnus coupables d’avoir scié l’arbre. Huit mois ferme contre de Brahim compte tenu de la procédure pendante pour violences aggravées, huit mois avec sursis pour Ismaël qui sortira de prison dès sa levée d’écrou.

Le martyr d’Ilan Halimi
Le jeune homme de confession juive avait été enlevé en région parisienne le 20 janvier 2006. Âgé de 23 ans, il avait été ciblé par le gang des barbares de Youssouf Fofana en raison de sa religion, et au motif que les Juifs sont réputés « riches ».
Séquestré à Bagneux (Hauts-de-Seine), Ilan a été torturé par une vingtaine de personnes pendant 24 jours. Le 13 février, il a été découvert nu, le long des voies ferrées du RER C près de Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne. Il était bâillonné, menotté, et portait des traces de torture et de brûlures. Ilan Halimi est mort peu après son transfert à l’hôpital. Youssouf Fofana a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté.
Référence : AJU502214