Tribunal de Créteil : « Il urine contre sa porte au motif qu’elle l’empêche de dormir »

Publié le 14/05/2021 - mis à jour le 04/06/2021 à 9H35

Il faut être solide pour présider seul une audience correctionnelle en Île-de-France. Ainsi, jeudi 29 avril à Créteil (Val-de-Marne), la juge Fairouz Hammaoui a-t-elle dû examiner 14 affaires durant l’après-midi. Dont le dossier d’un homme irascible qui, depuis huit ans, harcèle sa voisine.

Palais de justice de Créteil (Photo : ©I. Horlans)

 

 Mario ne s’est plus contenté de la traiter de « sale pute » et de « salope » à chaque fois qu’il croisait Caroline. Le 28 janvier 2020, il l’a agressée dans le parking souterrain de leur immeuble, à Charenton-le-Pont. « Je vais te tuer », a-t-il hurlé en lui portant des coups. Elle n’a pas été blessée mais la frayeur l’a profondément traumatisée, à tel point qu’elle continue, 15 mois après les faits, à perdre du poids et le sommeil.

Si Mario, un petit homme chauve, ne paie pas de mine, son comportement obsessionnel peut facilement inquiéter, y compris dans un tribunal. Tantôt il ôte la ceinture de son pantalon beige, tantôt il la remet dans les passants, et l’on redoute qu’il finisse par se dénuder. Tenant à deux mains les pans de sa veste en laine jacquard, il va et vient dans le prétoire, s’assoit au banc des avocats, soupire et soliloque, tandis que son téléphone émet des bips réguliers.

« Je n’ai pas à répondre aux policiers ! »

 La présidente Hammaoui est d’une infinie patience. Elle sait que ce genre de personnage fonctionne comme de la nitroglycérine. Aussi le ménage-t-elle. Prévenu de menace de mort et de violence sans incapacité, Mario ne nie pas les charges. Au contraire, il les revendique et les justifie : « Chaque jour, elle fait du bruit dans son appartement au-dessus du mien. J’entends tout, ça m’énerve ! Je ne la supporte plus. » La juge objecte qu’il s’agit d’un « problème locatif ».

« – Je n’ai pas les moyens de déménager.

– Pourquoi ne déférez-vous pas aux convocations des policiers ?

– Je n’ai pas à leur répondre ! Elle les appelle par malveillance depuis deux ans. C’est elle, le problème. »

Inutile d’insister. Mario se rassied, repousse la parka d’un avocat qui s’est absenté, extrait des papiers de son sac à dos rouge. Le problème, comme il dit, vient plutôt de lui : cela fait huit ans que le voisinage dépose plainte contre ses éclats. Il fait d’ailleurs l’objet d’une procédure d’expulsion.

« Calmez-vous ! Vous êtes trop agité »

L’avocat de Caroline rapporte qu’elle ne demande pas d’argent, « juste de pouvoir vivre tranquille avec son mari et leurs trois enfants de 8 à 15 ans. Il urine contre sa porte au motif qu’elle l’empêche de dormir ! Son conjoint doit veiller pour le surprendre. C’est insupportable. » Le procureur Pesme en convient et requiert trois mois de prison assorti du sursis pour menace de mort, 300 € d’amende pour violence sans ITT (NDLR : incapacité temporaire totale de travail). La défense, à la peine, se contente de minimiser les accusations.

Claude succède à Mario. Poursuivi pour blessures involontaires et délit de fuite, il a renversé un vieil homme, le 14 septembre 2020, sur un parking à Champigny-sur-Marne. Aux UMJ (NDLR : Unité médico-judiciaire), on a prescrit 15 jours d’ITT à Ali. « Je n’ai rien senti, se défend Claude, retraité de 67 ans. Il dit des mensonges. » « Mensonges ! » répète-t-il d’une voix qui monte dans les aigus. « Calmez-vous ! Vous êtes trop agité, intime la présidente. En ce tribunal, les débats se tiennent sereinement. »

« Ça aurait changé quoi si j’avais appelé les flics ? »

 Ali, 78 ans, s’accroche à la barre. En costume noir, accompagné de sa fille obligée de bisser les questions parce qu’il est sourd, il raconte : « Il faisait beau, j’attendais debout sur le parking lorsqu’une voiture effectuant une marche arrière m’a heurté. Je suis tombé à côté, le chauffeur a continué de reculer. Je me suis relevé et j’ai tapé à sa vitre. Il m’a insulté et il est parti. » Il n’en faut pas plus pour que Claude bondisse de sa chaise : « C’est faux ! Je suis sûr de ne pas l’avoir touché. Et puis de toute façon, il n’avait rien. Ça aurait changé quoi si j’avais appelé les flics ? »

Le ministère public a beau préciser que « les caméras de surveillance ont confirmé l’ensemble des faits », le prévenu ne veut rien entendre et peste avec force quand tombent les réquisitions : 1 000 € d’amende, quatre mois de suspension du permis de conduire.

« Je vais niquer ta mère ! »

 Maurice* et Roger, vigiles au centre commercial de Créteil, comparaissent à leur tour. Les deux hommes à la silhouette massive font redescendre la température d’une journée sous pression. Âgés de 48 ans, chacun père de quatre enfants, jamais condamnés, respectueux, ils conviennent que, ce 12 novembre 2020, « tout est parti en vrille ». Mais ils nient avoir frappé Sidi, l’avoir soulevé puis lancé à terre.

La victime (16 jours d’ITT) restitue les événements en occultant l’origine.

Pantalon rouge à faux motifs Gucci, sac banane assorti sur blouson noir, Sidi se lamente, tousse bruyamment, monologue, interpelle la présidente par des « hein ? » quand elle l’interroge.

Roger est plus précis : « Je lui ai demandé de ne pas jeter un emballage par terre. Je lui ai montré la poubelle. Il m’a dit : « T’es qui, toi ? T’es rien ! Je vais niquer ta mère ! On s’est approchés et j’ai reçu un coup à la mâchoire. Ensuite, des collègues sont arrivés. » Le parquet se réfère aux images : des coups « sont réciproquement portés ». Un grand gaillard assène le dernier, plus violent. Mais est-ce Maurice ? Impossible de l’identifier précisément. Une certitude, ce n’est pas Roger. Antoine Pesme requiert sa relaxe, 5 mois de prison avec sursis à l’encontre de Maurice.

A 19 heures, la peine de ce dernier est ramenée à trois mois de sursis et il devra régler 300 € à Sidi. Mario, qui se débat encore avec sa ceinture, écope de la même sanction, plus une amende de 300 €. Il maugrée, ramasse son sac à dos, en sort un sachet en plastique dont le froissement agresse l’ouïe. Imperturbable, la juge Fairouz Hammaoui poursuit : le permis de Claude est suspendu pendant quatre mois. Une amende de 1 000 € lui est infligée, dont moitié avec sursis et, pour son préjudice, Ali percevra 500 €.

*Prénom modifié

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