Tribunal de Meaux : « À bas les Centres de rétention ! Justice pourrie, raciste ! »

Publié le 15/09/2022 - mis à jour le 15/09/2022 à 16H51

Ce devait être une audience calme, bien qu’elle fût consacrée à la révolte au Centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne), dans la nuit du 25 au 26 août. À Meaux, Abdou et Mohamed subissaient passivement leur procès, jusqu’à ce que des activistes crient leur haine du « système ».

Tribunal de Meaux : « À bas les Centres de rétention ! Justice pourrie, raciste ! »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 

Elles sont deux jeunes filles assises parmi le public et visiblement excédées par l’interrogatoire sévère du président Servant. Leurs tee-shirts évasés, à manches courtes, laissent apparaître des tatouages, dessins et inscriptions indéchiffrables. Elles commentent mezza voce les débats qui se déroulent à la 1re chambre correctionnelle du tribunal de Meaux. On les sent animées par le vent de la colère qui, d’une minute à l’autre, peut se transformer en bourrasque. Soudain elles se dressent, comme montées sur des ressorts, et haranguent les magistrats.

« À bas les CRA ! Justice pourrie, justice raciste ! » Elles s’en prennent « au système totalitaire français » qui, selon elles, traite « les étrangers comme des animaux ». Les hurlements, accompagnés d’une extrême agitation, de tremblements, saisissent tout le monde. Appelée, la police les évacue manu militari, le juge demande à la procureure de les faire arrêter. Le temps que l’ordre parvienne aux destinataires, les filles ont fui collées-serrées sur leur trottinette électrique.

Les prévenus, à qui elles ont crié un tonitruant « bon courage ! », sont aussi stupéfaits que l’assistance.

L’émeute maîtrisée par une cinquantaine de policiers

 Une heure auparavant, Mohamed et Abdou, 23 ans, tentaient d’expliquer posément « les événements » qui les ont menés dans le box ce 29 août 2022. Poursuivis pour dégradation, rébellion, Abdou est au surplus soupçonné de port d’arme blanche, en l’occurrence un cutter artisanal. Un policier les a identifiés comme faisant partie des 80 mutins qui ont forcé des grillages et sont montés sur le toit d’un bâtiment à 23 heures le 25 août. La situation, « réellement tendue » d’après le rapport, a obligé les 15 gardes, en charge de 140 retenus, à solliciter le renfort des brigades anticriminalité de Seine-et-Marne, Seine-Saint-Denis, du Val-de-Marne. La cinquantaine d’agents a maîtrisé l’émeute à 3 heures du matin, le 26. Mohamed, Abdou et quatre autres suspects ont été entendus et placés à l’isolement. Quant aux dégâts, la préfecture les a chiffrés : 22 840 euros.

Le 6 août déjà, le CRA du Mesnil-Amelot, plus grand Centre de rétention administrative de France, situé aux abords des pistes de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, avait été perturbé par le soulèvement de 30 personnes. Elles avaient incendié des matelas, du mobilier, avant de filer sur le toit et de cisailler les grillages pour accéder à la « zone de vie », interdite la nuit. Ces mouvements, qui ne sont pas les premiers, auraient été provoqués cet été par la surpopulation et la canicule.

En grève de la faim depuis cinq jours

 Mohamed, un grand brun en maillot bleu, et Abdou, tee-shirt blanc sur un torse d’athlète, assurent ne s’être pas révoltés, n’avoir endommagé aucun bien ni menacé quiconque. À tout le moins, ils ont dû casser une porte de cellule. Pour le reste, il faut les croire sur parole, ou se fier à celle d’un des policiers. Impossible de compter sur la vidéosurveillance ; il fait nuit, nul n’est identifiable. « J’avais des ennuis avec une bande, je me suis réfugié sur le toit, c’est tout », indique le premier, algérien. « J’ai entendu des cris, je suis sorti, je n’ai participé à rien », jure le second, marocain, également sans titre de séjour. « Pourquoi avoir un cutter ? », interroge le président. « Pour me défendre contre ceux qui m’humilient. Je ne l’ai jamais utilisé », répond le prévenu en grève de la faim depuis cinq jours.

« Votre interpellation relève donc d’un hasard extraordinaire, incroyable. Quelle coïncidence ! », ironise le juge. Assises au deuxième rang du public, les filles commencent à bouillir. De leurs lèvres crispées, s’échappent des mots qui sifflent tel un nuage de vapeur trop longtemps comprimé.

Les explications des retenus du Mesnil-Amelot ne sont pas irrecevables : certes, ils se situaient au cœur du tohu-bohu, mais comment ont-ils pu être formellement confondus par un seul policier ? Et, oui, ils supportent mal les conditions de vie au CRA à la mauvaise réputation, alors il leur arrive de rouspéter.

« Problèmes graves, récurrents, d’hygiène et de promiscuité »

 L’étude de leur personnalité révèle que Mohamed, emprisonné une fois à cause d’un cambriolage, vit à Paris avec sa compagne et leur bébé de deux mois. Il est en rétention depuis 22 jours. Abdou, incarcéré à deux reprises, fait déjà l’objet d’une interdiction du territoire français jusqu’en 2026. Il se dit « électricien et livreur non déclaré », avoue un bref séjour outre-Rhin. « D’Allemagne, vous êtes de nouveau entré en France ? Vous risquez trois ans supplémentaires », lui annonce le juge Servant. Les filles font un bruit de vieille Cocotte-minute.

La procureure Léa Dreyfus, considérant les faits « inadmissibles même si leurs conditions de vie ne sont pas idéales », suggère une requalification : « l’attroupement armé » serait plus approprié. Puisqu’il a été ponctué de sommations, la peine encourue s’élève à cinq ans de prison (Article 431-5 du Code pénal). Compte tenu de leur probable expulsion, elle ne requiert que deux mois ferme, le mandat de dépôt, et leur interdiction du territoire jusqu’en septembre 2027.

En défense, Me Philippe Savoldi plaide « les carences de la préfecture » et « l’absence de preuves. La porte de cellule dégondée ? On s’en aperçoit au bout de 3 h 30 d’isolement. Étrange constatation. » Suivent deux nuits sans couverture, en tee-shirt sur du métal. L’avocat meldois s’en prend au CRA du Mesnil-Amelot : « On constate en permanence des problèmes graves et récurrents d’hygiène et de promiscuité ! Je ne suis pas fier de mon pays ! » La soupape de sûreté des jeunes activistes est sous intense pression.

Lorsque le président rend le jugement pour provocation d’attroupement armé et dégradation – quatre mois ferme et mandat de dépôt –, les limites de leur résistance sont atteintes. L’esclandre s’achève en grabuge dans la salle des pas perdus. En abandonnant leur trottinette juste devant l’accès au palais de justice, elles avaient anticipé les poursuites.

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