Tribunal de Meaux : « Je me prostitue pour vivre. Je ne bosse pour personne ! »

Publié le 02/02/2022

Les magistrats de la 1ère chambre correctionnelle du tribunal de Meaux (Seine-et-Marne) ont jugé le 31 janvier trois suspects de proxénétisme, dont une prostituée de 20 ans. « Si vous continuez, vous finirez comme une loque dans le caniveau », lui a dit le président après l’avoir relaxée.

Tribunal de Meaux : « Je me prostitue pour vivre. Je ne bosse pour personne ! »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

Sophie* est une jolie fille aux yeux en amande, à l’air ingénu. Elle a tressé ses cheveux bruns en courtes nattes qui la font ressembler à Fifi Brindacier, personnage des romans de la Suédoise Astrid Lindgren, qu’incarna Inger Nilsson à la télévision dès 1970. A l’image de l’icône scandinave, Sophie penche la tête, écoute les charges qui la mènent dans le box des prévenus ce lundi 31 janvier : « proxénétisme aggravé par la pluralité des auteurs et violence sur une personne se livrant à la prostitution ». En l’occurrence sa copine Sylvie*. Ensemble, elles sont « descendues » du Nord pour vendre leur corps en région parisienne.

À sa droite, comparaissent deux Iraniens : Mohammad, 19 ans, et son frère Milad, 25 ans. L’accusation soupçonne l’aîné de « gérer les filles », le cadet d’assurer leur sécurité. De Sophie et Sylvie, ils ont fait leurs obligées après les avoir séduites, les installant dans « un hôtel pouilleux », selon les mots du président, pour les livrer à la clientèle. Quand Milad s’absente, Sophie organiserait le planning de Sylvie. Pour cette supposée participation, elle encourt dix ans de prison, comme ses souteneurs.

« Je gardais juste un peu d’argent pour mes cigarettes »

 Leur arrestation date du 23 janvier. Ce dimanche, Sylvie se rebelle : dans une chambre louée pour leurs activités, Sophie la retient par les cheveux pour l’empêcher de fuir, Milad la menace d’un couteau puis d’un pistolet Beretta chargé de cartouches à blanc. Il brise son téléphone. Elle parvient tout de même à s’échapper. Le réceptionniste alerte la police qui interpelle le trio et saisit les armes.

Au commissariat, Sylvie explique que, depuis l’automne dernier, son petit ami Milad, qui l’a quittée pour Sophie, ne lui verse plus 40 % de ses gains : « Il voulait que je fasse 600 à 700 euros par jour et prenait tout. Je gardais juste un peu d’argent pour mes cigarettes. » Son ancien « mac », appelé au secours le 23, confirme la vie de misère de Sylvie, voit en Sophie la tête du réseau lorsque les frères sont occupés ailleurs.

On se demande où et à quoi : Milad ne travaille pas et Mohammad prépare vaguement un BTS de comptabilité. Ils vivent avec leur mère, à qui Sylvie a notamment offert une télévision « à 1 000 euros ».

« Je suis agent de sécurité, pas proxénète »

 Milad, cheveux courts et doudoune noire, a tout avoué en garde à vue. Au tribunal, il minimise son rôle de « julot » : « Je me contentais de réserver les chambres », jure-t-il. Il avoue les violences, précise que le « Beretta est une réplique » du pistolet italien. Qu’importe, donc, si les munitions à gaz causent des dégâts en sortie de canon.

Mohammad, queue de cheval et blouson noir siglé Sergio Tacchini, refuse d’endosser le costume de « maquereau ». Il indique être « en couple » avec Sylvie depuis que Milad a rompu. « Pour la protéger », il traînait dans les hôtels de Torcy, Serris et Chelles depuis le 19 novembre : « Je suis agent de sécurité, pas proxénète », se justifie-t-il.

Le président Guillaume Servant dispense un bref cours de droit aux deux frères : la fourniture de moyens, l’aide à la prostitution, le profit qu’ils en retirent, constituent un délit de proxénétisme. En l’espèce aggravé par la vulnérabilité des jeunes filles et l’emploi de manœuvres dolosives.

« L’exploitation de votre téléphone, dit le juge à Milad, c’est entrer dans la caverne d’Ali Baba : on y a trouvé des photos des femmes en action, et vos échanges avec votre frère sont éloquents. » Il s’adresse à Sophie, qui admet avoir tiré les cheveux de Sylvie, mais nie donner des ordres : « Êtes-vous consciente d’être un objet sexuel ? Et des ravages psychologiques ? » Veste camel en fausse fourrure, la fille aux nattes penche la tête et riposte : « Je me prostitue pour vivre. Je ne bosse pour personne ! »

« Cinq passes par jour, cela représente 15 000 euros par mois »

 Le président, sceptique : « – Alors vous devez bien vivre ! Selon le dossier, vous effectuiez cinq passes par jour, cela représente 15 000 euros par mois. Vous avez des économies ?

– Non. J’achète des vêtements. Et je ne travaille pas tous les jours.

– Vous gardez tout pour vous et ces messieurs sont là par amour ?

– Oui.

– C’est un schéma idyllique… Aux yeux de la loi, vous êtes aussi victime. Vous constituez-vous partie civile ?

– Non », répond-elle d’un ton grognon.

La personnalité des trois est vite évoquée : aucune condamnation, excepté contre Milad arrêté à trois reprises au volant d’une voiture sans assurance ni permis de conduire. Sophie se prostitue depuis un an, « [sa] mère le sait et [lui] crie dessus ». Elle promet d’étudier si elle n’est pas incarcérée. Elle se verrait bien « dans la logistique ».

Sylvie, prise en charge par l’urgence sociale, s’est de nouveau enfuie. Elle n’a pas déposé plainte pour « ne pas enfoncer [ses] amis ».

La procureure Léa Dreyfus est convaincue de la culpabilité des trois. Elle insiste toutefois sur « la contrainte » que les frères ont exercée sur les deux prostituées : « Ce sont des manipulateurs qui, une fois établie une relation de confiance, ont abusé de leurs sentiments ! » Elle requiert quatre ans de prison contre eux, deux ans dont quatorze mois avec sursis contre Sophie à qui « il faut un cadre, sinon elle va retourner à la rue. »

« La vie est longue, et peut être belle… »

 Me Saïda Dakhli, commise d’office à l’instar de ses deux confrères, défend la jeune fille. Elle regrette que l’accusation de proxénétisme repose sur les seules déclarations de Sylvie et de son ex-mac. « Il n’y a rien d’autre contre ma cliente », affirme-t-elle à raison.

Me Caroline Desré intervient au côté de Mohammad. Elle déplore aussi la légèreté du dossier : « Quatre ans contre un primo-délinquant, sur la base de déclarations qui tiennent en cinq pages ? » Me Quentin Guernigou fait également part de ses doutes : « Il manque des éléments objectifs, clairs », relève-t-il, estimant les réquisitions « énormes », « exagérées ».

Finalement, le tribunal les revoit à la baisse. Sophie est relaxée du chef de proxénétisme, considérant qu’elle a « manqué d’autonomie ». Mais elle est condamnée à huit mois de prison avec sursis probatoire de deux ans pour sa violence envers Sylvie. Tel un père, le président la sermonne : « La vie est longue, et peut être belle. Si vous n’étudiez pas, l’avenir sera sombre. Si vous continuez [la prostitution], vous finirez comme une loque dans le caniveau. Allez chercher vos affaires à la maison d’arrêt et prenez le train vers le Nord où vit votre mère, compris ? » La jeune fille à l’allure d’enfant opine. Elle a interdiction de revenir en Île-de-France durant trois ans.

Mohammad écope de 30 mois, dont un an avec sursis et mise à l’épreuve jusqu’en janvier 2024. La peine est exécutoire, il réintègre ce soir la cellule qui l’a accueilli en fin de garde à vue. Il semble sonné. « Chef de bande », Milad est sanctionné de quatre ans de prison dont un avec sursis ; il est aussi maintenu en détention.

Sophie, qui n’a plus le droit de les voir jusqu’en 2025, leur jette un dernier regard. On croit y déceler de la tristesse. Elle resserre le col de sa veste en fourrure sur ses nattes raides et suit son escorte.

*Prénoms modifiés

Tribunal de Meaux : « Je me prostitue pour vivre. Je ne bosse pour personne ! »
De gauche à droite, Mes Caroline Desré, Quentin Guernigou et Saïda Dakhli, du barreau de Meaux, au tribunal le 31 janvier (Photo : ©I. Horlans)

 

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