Tribunal de Meaux : « Je vais devenir djihadiste, je reviendrai avec une bombe ! »

Publié le 07/06/2023

Se disant « déçu, énervé, dégoûté » d’avoir dû subir les reproches de son chef cuisinier dans un restaurant de Disneyland, Kevin a explosé. Il a renversé le chariot des plats, menacé son supérieur avec deux couteaux, brisé une vitre, promis à la police de se « venger avec une bombe ». Les juges de Meaux (Seine-et-Marne) l’ont condamné et prié de soigner son impulsivité.

Tribunal de Meaux : « Je vais devenir djihadiste, je reviendrai avec une bombe ! »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Le jeune Carcassonnais (Aude) n’en mène pas large devant les magistrats de la 1ère chambre correctionnelle de Meaux. A 26 ans, il traîne un boulet : quatre condamnations, depuis 2016, pour violences et outrages envers les PDAP, sigle regroupant les personnes dépositaires de l’autorité publique. Quand, ce 30 mai 2023, la présidente Florentin-Dombre lui demande s’il a « un problème avec les représentants de l’ordre », il répond, étonné : « Pas du tout ! » Ces incidents de parcours, qui lui ont déjà valu quatre mois de détention et des peines de sursis, seraient selon lui liés au décès d’un père adoré et à la privation de ses droits parentaux : la mère de son fils de 3 ans a rompu les liens depuis 18 mois. Kevin admet un « mal-être qui intensifie sa colère » contre la terre entière.

Prévenu de « dégradation de bien d’autrui, menaces et apologie publique d’acte de terrorisme », commis le 27 décembre 2022 à Disneyland Paris, il a été licencié. Depuis, il a retrouvé un poste dans la restauration « et tout se passe bien ». Comparaissant sans avocat, il est nerveux. En témoignent ses doigts qui tripotent son sac à dos tenu à la barre : on dirait un chat qui fait ses griffes sur un fauteuil en cuir.

« Viens là, je n’ai pas peur de la prison ! »

 Le conflit éclate en cuisine lorsque le chef se plaint d’un retard de service de 30 minutes qui exaspère la clientèle. Selon Kevin, qui présente bien et a l’air sérieux, le patron lui « adresse une remarque désobligeante et jette des assiettes » qu’il avait préparées. Kevin voit rouge. Coup de pied dans le chariot des plats en attente, qui valdingue. D’un poing, il brise une vitre. Les témoins le voit attraper deux couteaux et se précipiter sur le chef qui, effrayé, s’enfuit. « Très choqué », il n’a pas déposé plainte « pour ne pas enfoncer la tête sous l’eau » de son collaborateur. Me Marion Vergne, du cabinet parisien Lussan, dénonce « des faits inacceptables ». Au nom de Disneyland, sollicite 1 € symbolique en réparation du préjudice et 834 € en remboursement de la vitre. L’avocate insiste sur la vive altercation avec les collègues ayant neutralisé Kevin ; il poursuivait le chef, hurlant : « Viens là, je n’ai pas peur de la prison ! »

Les propos tenus aux policiers intervenus n’étaient guère plus rassurants : « Je vais devenir djihadiste et me venger : je reviendrai avec une bombe ! » La juge : « – Savez-vous ce que recouvre le terme djihadiste ?

– Non, je ne sais pas. J’ai dit cela comme ça, c’étaient des propos en l’air. Je ne les pensais pas.

– Faire l’apologie du terrorisme, vous en comprenez la signification ?

– Pas vraiment.

– Et menacer de poser une bombe ?

– J’étais déçu, énervé, juste dégoûté, en colère. »

Face à l’expert psychiatre en garde à vue, Kevin « était en larmes ». Avait-il alors pris conscience de la gravité des menaces obérant son avenir ?

Le parquet révèle les attestations en sa défaveur, « sa mauvaise foi », déplore « son impulsivité » apparemment incontrôlable depuis 2016. Huit mois de prison avec sursis probatoire de deux ans sont requis, et l’obligation de se soigner. Jean et sweatshirt blanc, courtes tresses serrées, Kevin bredouille des excuses. Le tribunal le relaxe d’apologie de terrorisme mais, s’agissant de la sanction, il suit les réquisitions. Kevin sera suivi jusqu’en 2025 par un juge de l’application des peines qui veillera à la maîtrise de sa colère. Il part soulagé de reprendre son travail le lendemain.

Une professeure fumeuse de marijuana, légère et alcoolique

 Deuxième dossier étudié, qui pose une question essentielle, délicate : est-il possible de se faire entendre lorsqu’on rapporte des agressions sexuelles 16 ans après les délits supposés ? Raphaël*, costume marine sur chemise bleu ciel, ressemble à l’image que l’on se fait d’un ingénieur, son métier.

Autrefois, en 2004 et 2005, quand il était motard à queue de cheval, il vivait avec la mère célibataire de trois enfants, qu’il ne se prive pas de dénigrer : « Elle était professeur des écoles qui fumait de la marijuana, aux mœurs légères, alcoolique. Elle m’imposait son amant de 19 ans, désirait que l’on fasse ménage à trois. »

La veille du nouvel an 2005, elle aurait surpris Raphaël couché sur sa fille Nicole*, à trois mètres de la terrasse où elle flirtait avec le jeune amoureux. Une dispute a éclaté, le motard a pris ses cliques et ses claques et n’est plus reparu au foyer. A l’été 2022, Nicole se rend à la gendarmerie et dénonce « des attouchements sur [ses] seins » et « le pubis pour calmer les douleurs causé par un appareil dentaire ». Elle a 28 ans. Confrontée à « des blocages dans sa vie de couple », son conjoint l’a convaincue de porter plainte.

Me Anne-Sophie Lance, qui représente l’absente, assure que la mère aurait voulu saisir la justice mais sa fille, alors âgée de 12 ans, y était opposée. Le prévenu tombe de son banc : « C’est de l’affabulation totale, cela n’a jamais existé ! » Selon lui, les prétendus attouchements, accidentels, avaient pour cadre l’enseignement d’art martial vietnamien qu’il leur dispensait depuis la disparition d’Estelle Mouzin, 9 ans, enlevée à Guermantes, la commune voisine de leur village. « Elle m’a tiré contre elle, nous sommes tombés sur le canapé », explique Raphaël. La procédure contre ce mari et père de deux enfants, sans casier judiciaire et bipolaire, souffre de lacunes. Même si un expert psychologue a noté « des difficultés sexuelles chez la plaignante », associées à de « la boulimie ».

Le ministère public parle au contraire de « beaucoup d’éléments » que l’on peine à répertorier. Huit mois de sursis probatoire de deux ans sont encore requis, avec inscription au Fijais, le fichier des délinquants sexuels.

En défense, Me Franck Mouly s’étonne que Raphaël « ait pu agresser une enfant dans le salon, à trois mètres de la mère et son amant », pointe une accusation « sur la base d’éléments carencés ». « L’enfance chaotique » des trois petits, « trimballés de gauche à droite avec huit déménagements », et « la présence du jeune amant », ont pu déstabiliser l’adolescente Nicole. Il plaide la relaxe.

Elle est accordée « au bénéfice d’un doute raisonnable », souligne la juge. Raphaël remercie le tribunal et rejoint son épouse, assise dans la salle, qui n’a cessé de le soutenir.

* Les prénoms ont été modifiés

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