Tribunal de Meaux : « Je veux savoir pourquoi on a incendié dix fois ma boucherie »

Publié le 29/08/2022

Ibra et David jurent ne rien comprendre à leur présence « ici », soit à la 1re chambre correctionnelle du tribunal de Meaux (Seine-et-Marne). Ils objectent qu’il « faudrait être déficient mental » pour mettre le feu à un commerce plein de clients. Leurs explications n’ont pas convaincu.

Tribunal de Meaux : « Je veux savoir pourquoi on a incendié dix fois ma boucherie »
Salle d’audience au tribunal judiciaire de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Ouelhadj, propriétaire de l’établissement ciblé par des incendiaires depuis l’été 2018, est assis dans la salle à côté de la boulangère qui vient de vendre le sien. Voisine de la boucherie, elle n’est pas remise des deux attaques au cocktail Molotov, les 12 et 17 juillet 2022, ni de la tentative deux jours plus tard. D’autant qu’elles s’inscrivent dans une série de faits similaires subis par Ouelhadj et les riverains de la Promenade du Belvédère, à Torcy.

À gauche, dans le box des prévenus, Ibra et David feignent de les ignorer, surtout le boucher, partie civile. Ils préfèrent sourire aux 15 amis venus les soutenir ce mardi 9 août. Il y a 12 jours, ils étaient déjà là mais la présidente Verissimo avait renvoyé le dossier dont l’examen risquait de s’achever en cours de nuit. Incarcérés, les deux amis âgés de 25 ans comparaissent pour dégradation et destruction par un moyen dangereux pour les personnes.

« Dangereux », l’épithète est appropriée si l’on sait qu’une quarantaine de locataires vivent au-dessus de la boucherie et qu’à chaque agression, deux ou trois employés servaient cinq à six clients.

« Sortez de là, on va tout cramer ! »

 Leurs témoignages concordent. Mardi 12 juillet : « C’étaient deux hommes sortis d’une voiture noire, avec des cagoules, des gants, en doudoune alors qu’il faisait une chaleur dingue » ; « Un grand costaud, type nord-africain, et un autre plus fin, à la peau noire » ; « Le premier a crié d’une voix grave “sortez de là, on va tout cramer”. Ils étaient calmes et déterminés, comme s’ils venaient acheter de la viande » ; « Chacun tenait une bouteille d’Oasis pleine d’essence, ils ont aspergé les étals et lancé un cocktail Molotov. Ils sont partis sereinement, l’un a même fait marche arrière pour vérifier que ça brûlait. »

David, baraqué dans son tee-shirt moulant, mesure 1,92 mètre. Économe de mots prononcés d’un ton rocailleux, il étire ses muscles cervicaux, peu soucieux de correspondre au profil N° 1. Ibra, noir et longiligne, cache son visage derrière un masque. Il paraît plus nerveux en écoutant la deuxième description, aussi ajustée à son allure que son polo blanc. On saisit vite la raison de son angoisse : la voiture, dont l’immatriculation a été relevée, est son Audi A3. En dépit de cet élément fâcheux, il nie être allé à Torcy le 12. David aussi.

Dimanche 17 juillet, la boucherie halal est ouverte : « Ce sont les mêmes », dit la caissière. La boulangère confirme, et les images de vidéosurveillance montrent le duo cagoulé. Jets d’essence, cocktail Molotov, embrasement, fuite à bord d’une Fiat blanche. La caméra enregistre un détail : une basket du grand costaud a pris feu, il l’a éteinte sur le tapis de la devanture. Elle capte aussi la sortie d’une fillette à 18 h 46, dix secondes avant l’explosion de flammes. Les riverains sont tous évacués, sains et saufs.

Tic et Tac parlent de « Didi » et son pote « Golgoth »

 Mardi 19 juillet, dans une Golf occupée par des jumeaux, les incendiaires viennent achever le travail. Voyant débouler les porteurs de bouteilles, la boulangère hurle à ses clients : « Ils sont de retour ! » Le duo effectue un demi-tour, s’engouffre dans la Golf dont l’immatriculation est notée. Les jumeaux, que Me Leclerc, défenseur de David, surnomme « Tic et Tac », sont arrêtés à Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis, près des domiciles de David et Ibra. Ils affirment avoir rendu service à des amis, ils ont oublié leurs patronymes. Ils parlent de « Didi » et son pote « Golgoth » – alias du robot de Goldorak ou, en argot, la définition d’un géant musclé ; au choix. Tac admet que « l’affaire sentait le roussi » (on en conviendra) et que son « frère est souvent trop gentil ». Pour une raison inexpliquée, le parquet n’a pas souhaité poursuivre Tic et Tac en même temps que David et Ibra. Les jumeaux sont convoqués en novembre. Toujours est-il que les policiers de Seine-Saint-Denis et de Seine-et-Marne vont unir leurs forces pour faire parler les jumeaux et confondre leurs passagers.

« Si je donne le nom, je finis avec une balle dans la tête »

Face à la présidente, Ibra peine à justifier la présence de son Audi à Torcy le 12, de la doudoune, des gants et bonnets à l’intérieur, de son téléphone qui borne à côté de la boucherie et qui sera utilisé.

« – J’ai prêté ma voiture à une connaissance. J’y avais oublié mon portable, ça m’arrive. Il s’en est servi, je n’ai pas de code de verrouillage.

– Ah bon ? Et qui est cette connaissance ?

– Je ne peux pas le dire. Si je donne le nom, quand je sors d’ici, je finis avec une balle dans la tête ou dans le coma.

– Et les vêtements d’hiver par une journée caniculaire ?

– La doudoune n’est pas à moi, les gants, les bonnets, c’est pour le sport. Je suis carrément innocent ! Il faudrait être déficient mental pour commettre un tel acte criminel. »

Isabelle Verissimo s’adresse à David : « – Comment expliquer la présence de votre ADN sur une bouteille d’Oasis à la boucherie le 12 ?

– J’ai dû l’utiliser pour boire, la laisser par terre. Le vent a pu l’emporter…

– De Noisy-le-Grand à Torcy ? Hum… Et votre ADN sur un gant ?

– Ça m’arrive d’oublier mes affaires.

– Que de coïncidences troublantes ! On doit vous vouloir du mal… »

 « Ne nous prenez pas pour des idiots ! »

 Les jeunes gens s’en donnent pour s’extraire d’une affaire passible de dix ans d’emprisonnement. Las ! on dirait des renards sortant d’un poulailler avec des plumes entre les dents. L’examen de Snapchat, de la téléphonie, des caméras ne les aide pas. « Ne nous prenez pas pour des idiots ! Vous vous enfoncez », finira par lâcher la présidente. La victime, elle, se limite à trois phrases : « Je veux savoir pourquoi on a incendié ma boucherie dix fois depuis 2018. Je ne connais pas ces messieurs. Dois-je quelque chose à quelqu’un ? » Pas de réponse : les prévenus se jurent innocents.

David, manutentionnaire, devait voir ce 9 août le juge de l’application des peines pour révocation d’un sursis d’un an après ses condamnations pour trafic de drogue, détention d’arme et conduite sans permis. On devait lui poser son bracelet électronique ce mardi. Ibra, employé d’un restaurant, a été condamné le 23 juillet à une amende pour recel. Il se plaint d’être « ici » alors qu’il doit partir en Turquie le 12 août.

Me Anaïs Mercuriali, du cabinet parisien Haïk & Associés, ne s’apitoiera pas. Elle représente « un honnête homme qui a déposé plainte neuf fois », « qui vit une situation récurrente et inquiétante » sans en deviner la cause : « Une guerre de territoires ? Un problème religieux ? L’angoisse constante sans savoir est insupportable. »

La procureure Marlène Leroy partage son avis. Elle évoque des méthodes dignes « de Naples, de Sicile » : « Il y a une volonté de faire peur, plus que de détruire sinon on incendierait la nuit. C’est un fonctionnement mafieux et je pense qu’un commanditaire les a envoyés ». À l’encontre de « David le leader », elle requiert quatre ans de prison, dont un avec sursis, trois ans contre Ibra assortis du même sursis, leur maintien en cellule, l’interdiction de contact avec la victime et de séjour en Seine-et-Marne jusqu’en 2025.

Un dossier complexe en comparution immédiate

Me Audrey Sagory s’affirme « convaincue de l’innocence » d’Ibra, qu’elle défend avec vigueur. L’avocate de Meaux s’inquiète à raison du règlement « d’un dossier complexe en comparution immédiate, alors qu’il méritait une exploitation approfondie ». Une instruction aurait peut-être apporté des réponses à la victime. Elle regrette enfin la dissociation des cas de Tic et Tac. « Le dossier a été mené exclusivement à charge pour répondre à la pression de l’opinion publique. Mais mon client n’a pas le profil. »

Intervenant pour David, Me Jean-Baptiste Leclerc, de Bobigny, s’en prend à l’ADN :  « En l’espèce, la reine des preuves ne démontre rien : il a touché la bouteille, l’a laissée dans l’Audi et son ami Ibra a prêté sa voiture. Les malfaiteurs ont pu l’utiliser. » Il mentionne « le témoin, formel, affirmant que le costaud portait un tatouage au cou. Il n’en a pas. » On le constate de visu, David poursuivant ses exercices cervicaux. Comme Me Sagory, il sollicite la relaxe au bénéfice de « beaucoup de doutes ».

Quatre heures après l’ouverture d’audience, les juges condamnent Ibra et David à trois ans d’emprisonnement. Le premier bénéficie de douze mois de sursis ; le second verra sa peine allongée par le sien, révoqué à Bobigny. Les sanctions subsidiaires requises sont toutes prononcées, dont le retour immédiat en cellule. Ils verseront au boucher 8 000 euros de dommages et intérêts.

Ouelhadj s’éloigne au côté de la boulangère. Si elle a tiré un trait définitif sur la Promenade du Belvédère, lui est résolu à rouvrir son commerce.

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