Tribunal de Meaux : « La cagoule ? C’est parce que j’ai un visage désagréable à voir »

Publié le 11/07/2023

Dans la nuit des 1er au 2 juillet, tandis que la France enregistrait un léger reflux des violences urbaines, la Seine-et-Marne comptait aussi moins d’exactions. Plus soucieux de voler les biens d’autrui que de la mort de Nahel, des voyous opportunistes se sont livrés à des pillages. Parmi eux, deux suspects jugés à Meaux, mis en échec par une alarme.

Tribunal de Meaux : « La cagoule ? C’est parce que j’ai un visage désagréable à voir »   
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Ce mercredi 5 juillet 2023, à la 3e chambre correctionnelle du tribunal de Meaux (Seine-et-Marne), Fabian* et Koffi*, respectivement âgés de 25 et 24 ans, se tiennent mains jointes dans le box vitré des prévenus. Ce sont des petits drôles qui pourraient faire rire si le contexte n’était pas gravissime : en l’espace de huit jours, 2 508 bâtiments dégradés dans 553 communes, 12 000 véhicules détruits, plus de 200 commissariats et casernes attaqués, 3 693 interpellés dont un tiers de mineurs âgés de 11 à 17 ans, quelque 700 membres des forces de l’ordre blessés. Bilan non exhaustif, qui a placé les magistrats et greffiers sur des charbons ardents.

Alors, quand la présidente Verissimo, ses juges assesseurs et la procureure Scholler ouvrent à 20h30 leur dossier, on leur pardonne de ne pas partager l’humour, voire le « je-m’en- foutisme » des rigolos. En Particulier Fabian, dont les dix condamnations au casier judiciaire, de 2018 à 2023, devraient l’inciter à faire profil bas.

 « Je racontais juste mes vacances à des amis »

 Les prévenus de tentative de vol par effraction d’un tabac-presse le 2 juillet à 3h40 sont soupçonnés d’avoir fracturé les deux rideaux métalliques du commerce situé à Torcy. L’alarme s’étant déclenchée, ils ont détalé devant un témoin qui a aussitôt fourni leur signalement à la police. Une patrouille passant par-là a promptement intercepté Fabian et Koffi : ils se trouvaient dans les parages « par pur hasard ». Ils nient leur implication.

Fabian, blouson noir, petit bouc : « Honnêtement, je ne comprends pas ce que je fais ici après deux nuits en prison ! Je racontais juste mes vacances à des amis. Il y avait des mouvements autour de nous, des tirs de mortier un peu partout. Je n’étais au courant de rien, je rentrais de congé. »

La présidente : « – En garde à vue, vous avez admis faire le guet pour des petits qui allaient fracasser le tabac-presse…

– Ah, mais je vous le dis honnêtement, c’était du second degré ! Désolé si la police n’a pas compris mon humour. Peut-être que c’était pas drôle.

– Je crois, Monsieur, que vous vous moquez du monde ! Et votre cagoule, c’était pour parler de vos vacances ?

– On en portait tous pour ne pas respirer les gaz lacrymogènes.

– Mauvaise réponse. Elles ne protègent pas des gaz !

– En fait, j’avais surtout une cagoule parce que j’ai un visage pas agréable à voir. Il me donne des complexes depuis l’enfance.

– Vous vous foutez de nous ? »

– Pas du tout, Madame la juge », sourit-il.

« C’était l’anarchie, le chaos, ma cagoule me protégeait »

 Au tour de Koffi, polo noir, moustache de Freddie Mercury, une mention à son casier pour trafic de stupéfiants : « – Non, non et non ! Je n’ai rien à voir avec cette tentative de casse !

– Que faisiez-vous dans la rue avec une cagoule et des gants alors que, ce soir-là, il faisait très chaud ?

– Je n’avais pas de gants. Je suis sorti par mauvaise curiosité. Dehors c’était l’anarchie, le chaos, ma cagoule me protégeait des policiers qui pouvaient m’identifier.

– Vous nous prenez pour des idiots ? Vous correspondez aux descriptions que le témoin a fournies !

– Par description, vous entendez un Noir vêtu de noir avec une cagoule ? Vous savez, des Africains, il y en a plein, à Torcy ! »

La procureure : « Vous avez déclaré ne pas vous connaître, être côte à côte par magie près du tabac. Mais vous vous fréquentez depuis longtemps. » Koffi : « Oui, et alors ? J’ai rien fait. Je travaille dur toute la semaine. »

La juge, à Fabian : « Avec vos antécédents, vous n’auriez jamais dû traîner à l’extérieur en pleine émeute, surtout à 3h40 ! » Fabian : « C’était vraiment anodin d’être avec des amis pour discuter vacances. » Isabelle Verissimo, lassée : « Vous êtes pourtant loin d’être bête, je ne comprends pas… Dans un tel contexte social, avec votre casier ? »

Fabian concède du bout des lèvres qu’il aurait « dû rester chez [lui] ».

« J’entendais le fracas des mortiers, jamais je ne serais sortie ! »

 L’examen de leur personnalité révèle que Fabian vit chez sa grand-mère, Koffi chez sa mère, tous deux ont un métier qui leur assure un train de vie agréable. La parquetière Nathalie Scholler estime que leurs fadaises « les enfoncent » : « J’habite Torcy, j’entendais le fracas des mortiers, jamais je ne serais sortie ! Vos explications fantaisistes ne me convainquent pas. La cagoule pour masquer un visage disgracieux ? Qui peut croire cela ? » Elle requiert une peine de dix mois ferme contre Fabian, huit mois à l’encontre de Koffi, avec maintien en détention pour les deux plaisantins.

Me Philippe Savoldi, de permanence et commis d’office, dit « en vouloir à ces messieurs d’infliger au tribunal une audience tardive et inutile dans la mesure où la police n’a pas relevé le nom du témoin qui, ainsi, n’a pas pu être entendu sur procès-verbal ». Insistant sur l’absence de « preuves qui situeraient [ses] clients devant le commerce cassé », il sollicite leur relaxe. En dépit d’explications farfelues, il a raison de pointer une affaire bancale, le port de cagoules pouvant justifier l’envie d’en découdre, pas forcément de voler des cartouches de cigarettes.

Les deux copains prennent la parole en dernier. Fabian : « D’accord, j’ai un passé. Mais je suis à mon compte, mes affaires fonctionnent bien, et je n’ai jamais été aussi stable de toute ma vie. » Koffi : « Je vous jure n’avoir rien à faire avec cette histoire. »

A l’issue d’un délibéré qui s’étire jusqu’en milieu de soirée, le tribunal les relaxe « au bénéfice du doute », comme écrit sur le jugement. Une décision guidée par la stricte application du droit, qui n’absout pas aveuglément mais respecte la présomption d’innocence faute d’éléments probants.

* Les deux prénoms ont été modifiés

 

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